Quand ma sœur Jeanne m’a appelé un samedi matin pour me demander de « l’aider à accrocher une télévision chez son amie Hélène », je pensais que c’était une simple corvée familiale. Je portais un vieux t‑shirt, sirotant un café tiède, en me demandant comment passer le week-end sans une nouvelle dispute.
— André, tu pourrais me rendre service ? L’amie Hélène a une télé neuve et personne pour l’installer. Ça prend quarante minutes. Tu peux venir ?
Je n’avais aucune idée de ce qui m’attendait.
À cinquante-quatre ans, je ne suis ni un héros romantique, ni un séducteur de série. Simplement un homme ordinaire, avec un peu de ventre, le dos parfois douloureux, des lunettes toujours égarées… Ma femme, Léa, plaisante que je peux réparer n’importe quoi sauf mes nerfs. Malheureusement, elle a raison.
La relation avec ma sœur Jeanne était tendue depuis six mois. Tout avait commencé par une dispute avec Léa lors de l’anniversaire de notre nièce. Je n’ai jamais compris l’origine exacte : argent, vieilles rancunes, ou un mélange de tout. Les femmes peuvent se disputer sur rien et faire grésiller l’air pendant des mois.
Après ce conflit, Jeanne se comportait étrangement. Elle me disait souvent :
— Tu ne vois pas que ta femme t’écrase.
— Personne ne m’écrase, répondais-je en plaisantant. Je suis juste fatigué d’écouter des querelles.
— Tu comprendras plus tard, me disait-elle.
Ce « plus tard » résonne encore dans mes oreilles.
— Hélène ne peut-elle pas appeler un installateur ? demandai-je.
— Ces types ? À moitié incompétents ou inexpérimentés. Toi, tu sais manier les outils, c’est sûr.
Cette louange suspecte aurait dû m’alerter, mais j’ai accepté d’aider. Léa était chez sa mère, et je l’ai prévenue :
— Je passe une heure chez l’amie de Jeanne, accrocher la télé, puis je reviens.
— Ne porte rien de lourd, et mange quelque part avant, pour ne pas revenir énervé, répondit-elle calmement.
Le nouveau logement d’Hélène était à l’autre bout de la ville. L’ascenseur émettait une mélodie agaçante, et sur sa porte pendait une couronne de lavande artificielle, étrange pour un mois de novembre. Elle m’a ouvert presque immédiatement.
— André ? Enfin ! Entre.
Hélène avait quarante-neuf ans. Elle soignait son apparence, cheveux impeccables, manucure fraîche, robe beige élégante, trop raffinée pour attendre seule l’installation d’une télévision. L’odeur de vanille et de poivre chatouillait mes narines.
— Pas besoin de chaussons, je serai rapide, dis-je.
— Comme tu veux, fit-elle en souriant. Jeanne m’a dit que tu étais fiable.
La phrase « tu es fiable » m’a immédiatement mis sur mes gardes, mais j’ai ignoré le signal.
Dans le salon, la télé attendait dans sa boîte, le support, un sac de vis et un verre de vin. Hélène circulait près de moi, trop proche parfois. Ses parfums envahissaient l’espace, et elle posa sa main sur mon épaule.
— André, tu n’as pas changé, murmura-t-elle.
— Comment ça ? demandai-je, sur la défensive.
— Tu es toujours posé… mais plus mature. Jeanne m’a montré vos photos.
Je reculai d’un pas, vérifiant le niveau, et soudain compris : ce n’était pas une coïncidence. Elle cherchait à m’attirer, subtilement, à s’imposer dans mon espace.
— Hélène, dis-je calmement, je termine vite et je pars.
— Pourquoi si pressé ? demanda-t-elle, assise sur le canapé. Thé, café ? Quelque chose de plus fort ?
— Non, merci. On m’attend à la maison.
Elle fit une pause, puis ajouta :
— Heureux homme, quelqu’un t’attend.
J’aurais dû arrêter là et partir. Mais le support était à moitié installé. Je continuai, malgré l’atmosphère électrique.
— Jeanne a raison, murmura Hélène en s’approchant encore. Tu es très respectable.
— Jeanne ? Que veut-elle dire ? demandai-je, méfiant.
— Elle s’inquiète pour toi, expliqua Hélène. Elle dit que ta vie est monotone avec ta femme, qu’il te faut un stimulant.
Mes mains se figèrent sur le tournevis. La vraie trahison n’était pas elle, mais ma sœur. Elle avait monté cette mise en scène pour tester ma fidélité, manipuler et m’humilier.
Je finis le dernier boulon, allumai la télévision. Un clip musical retentit, comme pour accentuer l’absurde.
— C’est fait, annonçai-je.
Hélène, debout près de la fenêtre, s’excusa.
— Désolée si j’ai été brusque.
— C’est bon, répondis-je, simplement.
— La télé est droite ? demanda-t-elle.
— Parfait. Pas de surprises ici.
Une mauvaise plaisanterie, mais elle a fonctionné. Elle sourit, puis rit, presque en larmes. Je pris ma veste et partis.
— Jeanne m’a demandé de te rappeler après, dit-elle à la porte.
— Ne l’appelle pas, dis-je.
— Tu crois que je suis idiote ? fit-elle, surprise.
— Aujourd’hui, je ne réfléchis pas, haussai-je les épaules.
Dehors, humide, sombre, odeur d’asphalte mouillé. Je m’assis dans ma voiture, tremblant, non pas par séduction ou adrénaline, mais par la trahison d’une proche.
Jeanne appela plus tard :
— Alors ? Aide rendue ?
— Oui.
— Et elle ?
— Tout va bien.
— Et c’est tout ?
— Quoi veux-tu que je dise ?
— Rien. Juste je demande.
Et là, pour la première fois, je lui dis ce que j’aurais dû dire depuis longtemps :
— Jeanne, ne m’appelle plus.
Silence, puis un rire nerveux.
— Tu es fou ?
— Non, au contraire. Enfin lucide.
Je rentrai tard. Léa, dans son pull chaud, odeur de pommes de terre sautées, m’accueillit.
— Que t’arrive-t-il ? demanda-t-elle.
Je m’assis à la cuisine, racontai tout, honnêtement, sans héroïsme, même les moments gênants. Le soulagement vint avec le poids de la vérité partagée.
Le lendemain, Jeanne m’envoya un long message d’accusations et de justifications. Je lus, supprimai, bloquai son numéro. Depuis, elle n’est jamais revenue. Ce jour-là restera gravé : ce samedi maudit pour un simple téléviseur m’a ouvert les yeux sur qui est vraiment proche et qui joue avec nos vies.