L’annonce que Monsieur Michel avait résolu de marier sa fille unique fit immédiatement vibrer les ruelles du village. Et pour cause : la jeune fille n’était pas seulement quelconque, elle était franchement disgracieuse, au nez épaté, aux yeux légèrement écarquillés et boitillante. Les prétendants se faisaient rares. Même un simple passage à l’épicerie se transformait pour elle en une pluie de moqueries qui fusaient comme un essaim d’oiseaux.
« Pourquoi traînes-tu ainsi la jambe, la petite Michelle ? » criaient les mères aux enfants espiègles qui imitaient sa démarche.
Pourtant, Monsieur Michel adorait sa fille. Homme relativement aisé et président du kolkhoze, il promettait une dot substantielle. Le village murmura aussitôt : avec un tel apport, on pourrait bien fermer les yeux sur une mariée au physique peu engageant. Après tout, elle était travailleuse et d’un caractère doux.
Deux prétendants se présentèrent finalement : Jean et Pierre. Jean, fils du maître d’école, était un jeune homme cultivé, déjà propriétaire d’une maison à la lisière du village. Ses parents voyaient d’un bon œil cette union avec la famille de Monsieur Michel.
« Jean, prépare-toi au mariage », annonça le père. « J’ai pensé à Michelle, la fille de Michel. Tu ne trouveras pas meilleure épouse. »
« Oh non, père ! Elle est si… bizarre et laide ! » protesta Jean. « Je préférerais épouser Marine ! »
« Non, mon garçon. C’est Michelle. Leur famille est plus aisée, et puis la beauté n’est pas tout », rétorqua le père.
Pierre, le second prétendant, n’était pas pauvre, mais sa situation était modeste. Sa mère seule l’élevait et ne pouvait lui fournir de logement.
« Où vas-tu ainsi, Pierre ? » l’avertit-elle. « Tout le village se moquera de toi, avec ton nez et cette tenue ! »
« Maman, ses yeux sont d’un bleu profond et sa longue tresse flamboyante est splendide ! Peu importe qu’elle boîte, allons la demander en mariage ! »
La mère soupira et se mit à préparer la visite des fiancés, convaincue du bon cœur et du regard perspicace de son fils.
Monsieur Michel, expérimenté, fut surpris par la présence de deux prétendants. Connaissant la beauté singulière de sa fille, il préféra Jean pour la dot et la stabilité familiale.
« Mais papa, je préfère Pierre », murmura Michelle en baissant les yeux. « Il m’a aidée l’autre jour, si prévenant… Jean a l’air froid et calculateur. »
« Je crains que Pierre dilapide la dot », répondit le père. « Avec Jean, tu auras une vie plus stable. »
Michelle se soumit, le cœur serré. La cérémonie fut rapide pour éviter toute hésitation du futur époux. Un mois plus tard, le couple s’installa dans sa maison, et Michelle se montra diligente : chaque tâche domestique réussissait entre ses mains, tandis que Jean passait ses journées à la lecture, lui reprochant sa simplicité.
Elle tenta de se plaindre à ses beaux-parents, mais ceux-ci lui répondirent : « Laisse-le lire, travaille dur, sinon il trouvera une épouse plus jolie. »
Et il la trouva effectivement. Jean courait en secret vers Marine, bientôt tout le village savait. « Avec Marine, au moins, on peut parler et elle est fertile », lança-t-il un jour à Michelle, la blessant profondément. Elle, qui espérait devenir mère pour son mari et sa famille, voyait son rêve s’éloigner.
Chaque jour, Michelle songeait à Pierre, regrettant son choix. Une rencontre récente avec sa mère réveilla de vieux sentiments : Pierre, après le refus de mariage, était parti en ville, devenu vétérinaire, mais était resté célibataire.
« Ah, Pierre… » murmura Michelle, vacillant sur les passerelles glissantes.
La vie reprit son cours frénétique. Marine annonça bientôt être enceinte de Jean, et le village bruissait, tandis que Michelle recevait regards moqueurs et compassion.
« Michelle, ne te fâche pas », disait Jean. « Tu ne peux pas donner d’enfant. Range tes affaires et retourne chez ton père. »
« Mais Jean ! Notre maison, notre ferme… Le village me jugera », protestait-elle.
Elle partit alors, la gorge serrée, vers son père, qui malgré son mécontentement, accepta sa fille infertile. Le lendemain, Pierre revint dans le village, en manteau et chapeau, élégant et sûr de lui.
« Maman ! » l’embrassa-t-il.
« Pour combien de temps, mon fils ? » sanglota la mère.
« Pour toujours. Nous ouvrirons ici une clinique vétérinaire. Je me chargerai de tout, maison et ferme. »
Pierre s’attaqua au travail, réparant la toiture, les enclos et soignant le bétail, tout en restant proche de Michelle.
Peu de temps après, Michelle tomba enceinte, miraculeusement de jumeaux. Pierre, bien qu’expliquant vaguement un « raisonnement scientifique », n’importait pas : Michelle avait enfin trouvé le bonheur après toutes ses épreuves.
