Je me suis séparé de ma femme il y a plus de dix ans. Nous avons divorcé calmement, sans disputes ni procès. Depuis, j’étais habitué à vivre seul.
J’ai quarante-sept ans. Mon appartement est une petite résidence ordinaire. J’y ai moi-même refait les installations : changé l’électricité, remplacé les tuyaux par du plastique, recollé les papiers peints. Ma voiture est un vieux Renault Logan, un peu usé, mais je l’entretiens. Je ne manque de rien.
Je n’ai jamais été inapte aux tâches domestiques. Je peux cuisiner un ragoût comme un gâteau. Le linge, le repassage, tout est sous contrôle. Mon appartement est toujours propre. Je ne supporte pas la poussière ni la vaisselle sale dans l’évier.
Pendant dix ans, j’ai géré seul mon budget, fait les courses, payé les factures, sans jamais me laisser déborder.
Il y a six mois, j’ai rencontré Marine. Elle a quarante-trois ans, travaille comme cheffe de caisse dans un magasin de bricolage. Une femme agréable, soignée, qui parle bien. Nous avons commencé à nous voir, à nous promener en ville, et bientôt elle passait fréquemment les week-ends chez moi.
Au début, tout allait bien. Puis j’ai commencé à remarquer des choses inquiétantes. Ma confiance masculine fondait comme neige au soleil.
Tout a commencé sous un prétexte inoffensif. Marine a voulu prendre en charge certaines tâches domestiques. Je n’ai pas protesté. Rentrer après le travail et trouver le dîner chaud sur la cuisinière, avec l’odeur du pain frais, c’était agréable.
Je la remerciais, lui offrais des fleurs, essayais de lui faire plaisir à chaque paie.
Mais cette attention a pris un caractère étrange, oppressant. Marine a commencé à m’évincer méthodiquement de mon propre quotidien, adoptant l’attitude d’une maîtresse d’école sévère réprimandant un élève maladroit.
Je charge le linge dans la machine, mets la dose habituelle de lessive, règle la température. Marine surgit dans la salle de bain, appuie sur « annuler » et soupire, roulant des yeux.
– Serge, mais qu’est-ce que tu fais ? – dit-elle, la voix pleine de reproche. – Qui met ce détergent sur le linge coloré ? Tu vas tout abîmer. Écarte-toi, je vais m’en occuper. Vous, les hommes, êtes comme des chatons aveugles. Sans moi, tu aurais déjà ruiné toutes tes affaires.
J’ai essayé de plaisanter. « Dix ans que je lave avec cette lessive, aucune chemise n’a souffert. » Elle m’a regardé avec une pitié condescendante qui m’a mis mal à l’aise.
Je suis sorti sans rien dire. Disputer pour la lessive ? Pas envie.
Puis ce fut pire. Nous sommes allés au supermarché pour faire les courses de la semaine. Je prends un paquet de beurre. La marque que j’achetais depuis cinq ans, que j’appréciais. Marine me l’arrache des mains, le retourne et fait claquer sa langue.
– Tu regardes même pas la composition ? C’est plein d’huiles de palme. Tu sais pas choisir. Si tu venais seul, tu nous empoisonnerais un jour ou l’autre. Remets-le et laisse-moi choisir.
Je le repose. Moi, un homme adulte, debout au milieu du rayon, je m’excuse pour un simple morceau de beurre.
Son mantra « Sans moi, tu es perdu » résonnait chaque jour dans notre appartement. Pour chaque petite erreur : un pain mal tranché, du papier toilette de la mauvaise marque, une tasse posée à côté du séchoir.
– Serge, mais qui lave une poêle comme ça ? Le bord est gras. Que ferais-tu sans moi ? Tout serait sale.
– Encore ce thé en sachets bon marché. Je t’avais dit de prendre du feuilles larges. Tu n’as aucun goût. Comment vivais-tu avant moi ?
D’abord irritant, puis exaspérant, et enfin je m’y suis laissé prendre.
Le mois dernier, le vieux robinet de ma cuisine a lâché. Impossible à réparer, le filetage était usé. Je pars au magasin de bricolage, Marine m’accompagne. Je change toujours moi-même les installations, quinze minutes suffisent.
Devant les rangées de robinets, je prends un modèle en laiton, teste les valves. Un vendeur s’approche.
– Bon choix, vous prenez ? – me demande-t-il.
J’ouvre la bouche pour répondre, mais Marine intervient.
– La jeune femme sait mieux ! – crie-t-elle. – Ne l’écoutez pas, Serge, vous n’y connaissez rien. Remets ce robinet, il fuira dans un mois. On a besoin de celui-ci, avec cartouche céramique. Sans moi, tu aurais acheté de la camelote et inondé les voisins !
Le vendeur me regarde avec compassion. Les clients autour se retournent. Je reste là, idiot avec ce robinet en main.
Mon autorité et mon expérience ont été piétinées à cause d’un simple morceau de métal en public.
Je repose silencieusement le robinet sur l’étagère et pars à ma voiture. Marine l’achète elle-même, et sur le trajet, elle me reproche de m’énerver pour rien et de ne pas apprécier ses conseils.
Après cette humiliation, j’ai eu une pensée folle. Mercredi, après le travail, je reste dix minutes devant les laitages au supermarché, incapable de prendre un paquet de lait. Et si Marine disait que c’était mauvais ? Et si je choisissais le mauvais taux de matière grasse ou ne regardais pas la date ? Je sors mon téléphone pour lui demander la permission.
Je me réveille soudain. Que m’arrive-t-il ? Je conduisais ma voiture seul dans le garage humide. Je construisais un sauna chez mon frère, du fondation au toit. Et maintenant, je reste bloqué dans un supermarché, terrifié à l’idée d’un simple paquet de lait, persuadé qu’une femme m’a convaincu que je suis un incompétent domestique.
Je ne veux plus rentrer dans mon appartement. Ni subir un autre long sermon sur ma façon de respirer ou de marcher sur le sol.
C’était mon jour de repos. Marine travaillait. Je décide de cuisiner pour alléger la tension. J’achète de la viande de porc, des pommes de terre, des champignons frais. Je nettoie, coupe grossièrement, et fais un ragoût parfait.
L’odeur emplit tout l’immeuble. Je lave la vaisselle, essuie l’évier, mets la table.
Le soir, Marine arrive. Elle enlève son manteau, traverse la cuisine. Ne regarde pas le repas chaud. Son regard balaie la pièce comme un radar, à la recherche de mes erreurs.
Elle approche de la cuisinière, passe le doigt sur le carrelage près du brûleur, grimace. Une minuscule goutte de graisse persiste.
– Serge, c’est quoi ça ? – elle montre son doigt sale. – Qui cuisine ainsi ? Le beurre a éclaboussé jusqu’au plafond. Hier encore j’ai tout nettoyé. Tu es un petit désordonné. Que ferais-tu sans moi ? Vivrais-tu dans un taudis, à manger des saucisses crues. Tu n’arrives à rien correctement !
Je la regarde, seulement fatigué d’elle.
– Tu as raison, Marine. Avant toi, je vivais dans l’enfer total.
– Exactement ! – dit-elle en triomphant, le menton levé.

– Oui, – je hoche lentement la tête. – Je dormais sur un matelas sale, sans draps. Je grignotais des croûtes de pain dur. Allais au travail en sacs de sucre déchirés. Je buvais l’eau sale des flaques. Et puis tu es arrivée, lumineuse, et tu m’as sauvé.
Elle se fige. Elle comprend que je me moque ouvertement.
– Mais tu dis quoi ? – fronce-t-elle les sourcils.
– Et toi alors ? J’ai vécu dans cet appartement seul pendant dix ans. Tout était propre, nourrissant et paisible. Je n’ai pas besoin d’une nounou permanente. Et tu essaies de me transformer en idiot incapable !
– Je prends soin de toi ! – crie-t-elle. – Je mets toute mon âme dans cette maison, et toi, ingrat ! Sans moi, tu serais perdu demain !

– Enfin, je respire sans toi ! Range tes affaires, Marine. Mon incompétence domestique n’a pas de remède. Va sauver quelqu’un d’autre.
Elle hurle, pleure, m’accuse de dureté. Elle dit que je ne trouverai jamais une femme aussi bonne et domestique. Une heure plus tard, un taxi vient la chercher.
Je pose mon ragoût dans une assiette profonde et commence à manger en silence. Personne pour me dicter comment tenir une fourchette.
Avez-vous déjà subi une telle « bienveillance » étouffante dans une relation ? Est-ce normal selon vous ?
