« Camille, tu as quel âge, au juste ? » demanda son père d’une voix si basse qu’elle en eut plus mal encore, car ce soir-là, il comprit que sa fille voulait se marier trop vite, porter un enfant seule et défendre un amour que tous croyaient déjà condamné

— Élise, tu as quel âge ? demanda doucement son père.

— Élise, tu as quel âge ? demanda doucement son père.

— Camille, tu as quel âge ? demanda son père d’une voix basse. J’ai parfois l’impression que tu n’es pas en première année à la fac, mais en CP. L’amour, aussi grand soit-il, ne remplace pas un toit. Il faut bien vivre quelque part, manger tous les jours, non ? Alors pourquoi cette urgence ? Vous voulez vraiment vous marier dès demain, comme si le monde allait s’effondrer ? Personne n’a rien contre ton Julien. Qu’il vienne, qu’on fasse connaissance, qu’on discute, qu’on rencontre aussi ses parents. Je me trompe ?

— Laurent, tu rentres bientôt ? demanda Claire en appelant son mari au bureau.

— Bientôt. J’ai presque terminé, répondit-il.

— Alors ne traîne pas, s’il te plaît. Il faut qu’on parle, ajouta soudain sa femme.

— Il s’est passé quelque chose ? s’inquiéta Laurent aussitôt.

— Comment te dire… Pas encore vraiment, mais il faut parler. Dans sa voix, Claire avait cette tension que son mari connaissait trop bien, même si, visiblement, rien d’irréparable n’était encore arrivé.

Un quart d’heure plus tard, Laurent franchissait déjà la porte de l’appartement.

— Qu’est-ce qui se passe ici ? demanda-t-il prudemment à sa femme.

— Va te changer, lave-toi les mains, et ne te précipite pas tout de suite pour sauver l’univers, répondit-elle en l’embrassant avant de le pousser doucement vers la salle de bain.

Quelques minutes plus tard, après s’être changé et rafraîchi, il revint dans le salon.

— Viens, dit Claire en l’entraînant vers la chambre de leur fille. Camille était assise sur son canapé, les yeux rouges, gonflés de larmes.

— Bon, qu’est-ce qui arrive ? demanda Laurent en s’efforçant de rester calme.

— Demande à ta fille, lança Claire avec un petit reniflement agacé. Allez, raconte à ton père ce que tu as en tête !

Camille se renfrogna davantage encore. Elle détourna le visage vers la fenêtre, manifestement décidée à ne rien dire de ses tourments.

— Très bien, les filles, dit Laurent en frappant fermement la table de la paume. Soit vous m’expliquez maintenant, tranquillement, sans cris et sans drame inutile, ce qui se passe, soit vous vous débrouillez toutes les deux, et moi, je vais me reposer après ma journée de travail !

— Nous avons ici une jeune personne qui veut se marier, annonça Claire avec un sarcasme acide. Aujourd’hui même, si possible. Sans perdre une minute !

— Pardon ? fit Laurent, légèrement stupéfait. Se marier comme ça ? Avec qui, si ce n’est pas indiscret ?

Comme Camille restait obstinément muette, ce fut encore sa mère qui répondit :

— Julien Moreau. Tu te souviens, celui qui est souvent passé ces derniers temps.

— Ah, donc… C’est bien ça, ma fille ?

Camille ne répondit toujours pas.

— Bon, ma chérie, reprit son père d’un ton déjà plus sérieux. On arrête tout de suite ce petit jeu. Je suis censé faire des claquettes devant toi pour obtenir une explication ?

— Julien et moi, on s’aime ! lâcha soudain Camille. Il est formidable, c’est lui que je veux, et nous allons nous marier !

— Voilà, au moins on commence à comprendre quelque chose, soupira Laurent. Il étudie avec toi ?

— Oui. On est dans le même groupe.

— Première année, murmura Laurent, entre compréhension et découragement. Des enfants…

— Nous ne sommes pas des enfants ! s’emporta Camille. Nous avons dix-huit ans. Nous sommes majeurs !

— D’accord. Si vous êtes majeurs, alors vous êtes adultes, c’est bien ça ? Dans ce cas, on va parler comme des adultes.

— Je n’ai pas envie de parler ! Je sais déjà ce que vous allez dire : « Vous êtes trop jeunes, il faut attendre, finir vos études, vous installer, vérifier vos sentiments », et tout ce discours ennuyeux. Vous, les adultes, vous êtes toujours raisonnables, intelligents, bien comme il faut, mais vous refusez de comprendre une chose simple : on s’aime, on a des sentiments ! Et vous voulez tout casser !

— Ma fille, je ne veux rien casser du tout, répondit son père en poussant un soupir fatigué. Je veux comprendre. Donc, toi et Julien, vous vous aimez, c’est ça ? Camille hocha la tête avec défi. Très bien, c’est déjà une chose. Et vous voulez vous marier ? Tous les deux ? Ou seulement toi ?

— Papa, n’essaie pas de rabaisser Julien. Lui aussi veut qu’on se marie.

— Très bien. Vous avez donc l’envie. Maintenant, où allez-vous vivre ? Avec quel argent ? Vous y avez réfléchi ?

— Ça n’a aucune importance ! Quand on s’aime, le reste ne compte pas ! s’écria Camille avec chaleur.

— Camille, tu as quel âge ? demanda son père tout doucement. J’ai vraiment l’impression que tu n’es pas en première année à l’université, mais en CP. Même avec tout l’amour du monde, il faut bien un endroit où dormir. Il faut manger chaque jour. Oui ou non ? Alors où courez-vous comme ça ? Vous êtes obligés de vous marier demain matin ? Personne n’est contre ton Julien. Qu’il vienne, qu’on fasse connaissance, qu’on parle, qu’on rencontre ses parents. Je dis quelque chose d’absurde ? demanda-t-il en se tournant vers sa femme.

— Non, au contraire, tu dis exactement ce qu’il faut, mon chéri. Seulement, il y a un détail… Ils ont une raison de se presser.

— Quoi ? Julien est appelé à l’armée ?

— Non. Pas l’armée. Et pas Julien. Camille, tu comptes rester muette encore longtemps ? Je dois tout dire à ta place ?

— Je ne suis pas muette, marmonna leur fille avec colère. Julien et moi… on va avoir un bébé.

— Ah, fit Laurent, stupéfait. Et qu’est-ce que vous comptez faire ?

— Nous marier ! Le garder ! Et ne pensez même pas à essayer de me convaincre du contraire ! Notre enfant naîtra !

— Très bien, calme-toi. Personne ne te pousse à faire quoi que ce soit. Il faut réfléchir, voilà tout. Dis-moi plutôt : les parents de Julien sont au courant ?

— Il devait leur parler aujourd’hui… On s’était mis d’accord. Chacun devait parler à ses parents ce soir.

— Et alors ? Il ne t’a pas encore appelée pour te dire comment ça s’est passé ?

— Non.

— Bon. Quand il appellera, tu me diras. En attendant, laissez-moi dîner, sinon avec vos passions tragiques, je vais finir par rester le ventre vide.

Laurent et Claire se rendirent à la cuisine. Elle réchauffa rapidement le repas et posa une assiette devant lui.

— Qu’est-ce qu’on va faire ? demanda-t-elle à voix basse.

— Je n’en sais rien. Franchement, je n’en sais rien. Attendons déjà ce que diront ses parents. Peut-être qu’ensemble, on trouvera une solution à peu près sensée.

À peine le dîner terminé, la mauvaise nouvelle arriva de Julien : ses parents étaient catégoriquement contre. La conversation avait été dure, puis s’était transformée en dispute. Les choses prenaient une tournure inquiétante.

Un quart d’heure plus tard, Camille sortit dans le salon, son téléphone à la main. Elle couvrit le micro et dit d’une voix presque inaudible :

— La mère de Julien. Elle veut parler à l’un de vous.

Claire croisa les bras sur sa poitrine.

— Mon amour, parle-lui, s’il te plaît. Moi, je ne peux pas.

Laurent lança à sa femme un regard de reproche, mais prit le téléphone. Il activa le haut-parleur et posa un doigt sur ses lèvres.

— Allô, bonsoir. Je suis le père de Camille, Laurent Bernard.

— Véronique. La mère de Julien. Notre fils nous a annoncé aujourd’hui qu’il fréquentait votre fille. Et, à en juger par sa situation, ils ont déjà franchi certaines limites. Il paraît même qu’ils nourrissent de grands projets. Vous êtes au courant ?

— Oui. Nous avons parlé avec Camille.

— Parfait. Alors je vous demande de bien comprendre ceci : nous sommes absolument opposés à ces grands projets, dit-elle en appuyant sur l’expression avec un mépris glacial. Des projets ! Notre fils doit étudier, obtenir son diplôme, construire sa carrière. Un mariage en première année, et pire encore, un enfant, ne font pas partie de nos plans.

— Un mariage précipité de notre fille ne faisait pas exactement partie des nôtres non plus, vous savez. Mais Camille attend un enfant, de votre fils, je vous le rappelle. Alors que proposez-vous ?

— Pardonnez-moi, Laurent Bernard, mais cela relève de vos problèmes. Premièrement, je ne suis pas certaine que cet enfant soit celui de Julien. Deuxièmement, même si c’était le cas, cette petite manœuvre du genre « marions-les vite parce qu’elle est enceinte » ne fonctionnera pas avec nous. Votre fille, comme beaucoup de jeunes filles, rêve de se caser, surtout avec un garçon qui ne vient pas de nulle part, qui a une famille, un appartement, une situation. En tant que femme, je comprends très bien le calcul. Mais en tant que mère, je ferai tout pour que vous laissiez mon fils tranquille. Ce n’est pas seulement mon opinion. Mon mari pense la même chose. Nous avons parlé à Julien, il a reconnu la justesse de nos arguments, et il m’a demandé de transmettre à votre fille qu’elle cesse de le déranger. Qu’elle fasse ce qu’elle veut, qu’elle accouche ou non, cela ne nous regarde pas. Bonne soirée.

La communication fut coupée. Laurent regarda gravement sa femme et sa fille, puis déclara d’une voix sombre :

— Vous avez entendu ? Très bien. Pour résumer, cet enfant, nous allons l’accueillir. Il n’est pas responsable d’avoir un père lâche. Ce n’est pas la fin du monde. Tu prendras une année de césure, puis tu reprendras tes études. Tu ne seras ni la première ni la dernière. On t’aidera financièrement, on gardera le bébé quand il faudra. Et avec ces gens-là, on verra plus tard. Quels salauds ! Quand il faut assumer, plus personne n’est là. Allez, maintenant, vous vous calmez. Pleurez si vous en avez besoin, mais pas trop longtemps. On tiendra bon !

Il entraîna ensuite Claire un peu à l’écart et lui souffla :

— Cette nuit, prends Camille avec toi. Qu’elle ne fasse pas de bêtise. Parle-lui, apaise-la. Moi, je dormirai dans sa chambre.

Une heure plus tard, la sonnette retentit.

— Qui est-ce que le diable nous amène encore ? grogna Laurent en allant ouvrir.

Peu après, il revint dans le salon accompagné d’un jeune homme.

— Julien ! s’écria Camille en se précipitant vers lui. Tu es venu me chercher ?

— Oui. Je suis venu pour toi. Monsieur Bernard, Claire, je suis venu emmener Camille.

— L’emmener où, si ce n’est pas indiscret ?

— Je ne sais pas encore. On louera sans doute un petit studio. Nous sommes majeurs, alors je vous demande de ne pas nous en empêcher. Tu viens avec moi ? demanda-t-il à Camille.

— Bien sûr ! N’importe où !

— Une minute, coupa Laurent en levant la main. Deux questions. Ta mère nous a affirmé que toute votre famille était contre votre décision à Camille et toi. Toi compris.

— Ce n’est pas exactement comme ça, monsieur Bernard. Ma mère a décidé. Mon père est d’accord avec elle par principe, dit-il avec un naturel désarmant, et moi, j’ai seulement fait semblant d’accepter leurs arguments. Ensuite, j’ai pris mon portefeuille, mon passeport, ma carte bancaire, et je suis venu ici.

— Ah… intéressant, murmura Laurent, visiblement agréablement surpris. Donc tu veux emmener Camille, louer un appartement… Et avec quel argent, si tu me permets ?

— J’ai travaillé tout l’été, dans un café à Biarritz. J’ai de quoi tenir un moment. Ensuite, je trouverai un petit boulot à Paris.

— Eh bien, ce n’est pas rien… Qu’en dis-tu, ma femme ? On laisse partir notre fille ? Ce garçon n’est peut-être pas aussi simple que nous l’avions cru.

— Je ne sais pas, répondit Claire en haussant les épaules. Les laisser partir maintenant ? Il fait nuit…

— Tu as raison. On ne part pas comme ça en pleine nuit. Maintenant, on va décider calmement. Vous voulez toujours vous marier ?

— Oui ! répondirent-ils ensemble.

— Et vous voulez garder l’enfant ?

La réponse fut la même.

— Dans ce cas, nous vous soutiendrons, mais il y aura des conditions. Premièrement, toi, Julien, tu fais tout ton possible pour te réconcilier avec tes parents, et toi, Camille, tu l’aides au lieu de jeter de l’huile sur le feu. Ce soir, Julien reste ici. Il est tard, vous n’irez nulle part. On te préparera le canapé dans le salon, parce que pour l’instant, tu es simplement notre invité et l’ami de notre fille. Tu écriras aux tiens que tu dors chez des amis. Ensuite, tu les prépareras à la vérité, mais sans guerre ouverte. Les études, vous ne les abandonnez pas ! Surtout toi, ajouta-t-il en regardant Julien. Camille prendra un congé maternité, puis elle rattrapera. Nous aiderons autant que possible, avec de l’argent, avec le bébé, avec notre présence. Mais nous ne vivrons pas votre vie à votre place. Pour le mariage, je propose une cérémonie discrète à la mairie. Il faut garder l’argent pour ce qui compte. Plus tard, vous pourrez faire une vraie fête. Vous acceptez ?

— Oui, répondit Julien sans hésiter.

— Moi, j’aurais quand même voulu un vrai mariage, murmura Camille, déçue. Avec une robe, un voile, une voiture décorée, des invités…

— Ce n’est pas le moment, objecta son fiancé. On se marie simplement maintenant, et dans un an ou deux, on fera la fête comme il faut.

— D’accord… Comme tu voudras.

— Bien, les enfants. Les plans sont clairs, les tâches aussi. Maintenant, tout le monde se prépare à dormir. Demain, il faudra se lever tôt.

Claire rattrapa pourtant son mari lorsqu’il passa dans la cuisine pour boire un verre d’eau.

— Dis-moi… Comment as-tu changé d’avis aussi vite ?

— Vite, tu trouves ? Après la conversation avec sa mère, j’étais hors de moi. Et voilà que ce garçon arrive, lui que je prenais pour un fils à maman. Sauf qu’il s’est conduit comme un homme. Il n’a pas reculé, il n’a pas abandonné celle qu’il aime. Un garçon comme ça, on peut lui confier sa fille.

— Tu as encore raison, mon amour, murmura Claire.

Elle l’embrassa tendrement, puis retourna organiser les couchages pour cette nuit devenue étrange, lourde, mais moins désespérée.

La vie leur avait donné à tous une leçon qu’aucun discours n’aurait pu remplacer : l’amour ne se prouve pas par de belles paroles, mais par des actes. Et parfois, les épreuves les plus brutales ne détruisent pas les liens véritables ; elles les rendent seulement plus solides.

— Élise, tu as quel âge ? demanda doucement son père. — J’ai parfois l’impression que tu n’es pas en première année…