— Gisèle, tes petits-enfants ont dépouillé tous mes myrtilliers ! La voisine n’a même pas eu l’air surprise.
Gisèle, tes petits-enfants ont vidé tous mes myrtilliers ! La voisine n’a même pas cillé. Et alors ? Ce sont des enfants. Comment ça, et alors ? Ils ont détruit toute ma récolte ! Madeleine, voyons, pourquoi tu te mets dans un état pareil ?
Chaque matin, Madeleine Laurent faisait le tour de sa maison de campagne, une tasse de thé entre les mains. Elle inspectait les planches du potager, s’arrêtait près des arbres fruitiers et les regardait comme on contemple quelque chose de vivant, de précieux, de gagné à force de patience.
Le terrain qu’elle possédait avec son mari, Pierre Laurent, était vaste pour le village : près de quinze ares. Une moitié était réservée aux légumes, avec ses rangs de pommes de terre, de carottes et de choux. L’autre appartenait au verger, aux pommiers, aux poiriers, aux arbustes et à tout ce qui mûrissait lentement sous le soleil.
Mais ce dont Madeleine était le plus fière, c’étaient ses myrtilliers. Cinq ans plus tôt, elle avait planté les premiers jeunes plants, frêles et presque ridicules. Cette année, enfin, elle attendait une vraie récolte, la première qui valait ce nom.
À côté poussaient des framboisiers qui, chaque été, donnaient de grosses baies sucrées. Le long de la clôture, une vigne s’étirait avec ses grappes encore lourdes de promesses.
— Pierre, viens voir comme les myrtilles grossissent ! appelait-elle son mari.
— C’est magnifique, répondait-il simplement.
L’été, leurs petits-enfants venaient souvent chez eux : Hugo, douze ans, et Manon, dix ans. Les enfants donnaient un coup de main au potager, ramassaient les fruits rouges, allaient se baigner dans la rivière au bout du chemin. Madeleine les adorait plus qu’elle n’aurait su le dire.
Dans la maison voisine vivait Gisèle Moreau. Son terrain à elle était plus petit, à peine six ares, sans vrai potager : seulement quelques plates-bandes fleuries et une maisonnette basse aux volets décolorés.
Chaque été, Gisèle recevait ses cinq petits-enfants, âgés de quatre à quatorze ans. Une grande fratrie, des parents occupés en ville, et une grand-mère qui passait toute la saison à courir derrière ces gamins turbulents.
Les enfants s’étaient vite liés. Ils passaient d’un jardin à l’autre, entraient, sortaient, riaient partout. Madeleine n’y voyait aucun mal. Au contraire, ces voix d’enfants lui réchauffaient le cœur.
— Tante Madeleine, on peut venir jouer chez vous ? demandaient les petits de la voisine.
— Bien sûr, mes chéris. Mais faites attention aux rangées du potager.
Un matin, pourtant, Madeleine tomba sur une scène étrange. Plusieurs myrtilliers semblaient presque nus. Là où la veille encore pendaient des fruits bleus et bien gonflés, il ne restait que quelques baies vertes, dures, pas mûres.
— Pierre, viens ici ! lança-t-elle d’une voix inquiète.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Regarde les myrtilles. Où sont passés les fruits ?
Son mari s’approcha, se pencha vers les arbustes et les examina longuement.
— Bizarre. Hier, il y en avait partout.
— Tu crois que ce sont les oiseaux ?
— Les oiseaux picorent une baie par-ci, par-là. Là, tout est net. On dirait que quelqu’un les a ramassées exprès.
Madeleine alla vérifier les autres arbustes. Les framboisiers aussi étaient presque vides. Même les fruits encore roses, pas arrivés à maturité, avaient été arrachés.
— Pierre, quelqu’un a aussi dépouillé les framboises !
— Ce n’est pas possible !
Et pourtant, c’était bien la réalité. Des buissons pleins la veille se dressaient maintenant comme s’ils avaient été pillés.
Le soir même, Madeleine décida de surveiller. Elle s’installa sur le banc avec un livre ouvert sur les genoux, mais ses yeux revenaient sans cesse vers le fond du jardin.
Au bout d’une heure, elle vit les petits-enfants de la voisine se faufiler par un trou dans la clôture. Tous les cinq se dirigèrent sans hésiter vers les myrtilliers.
— Regardez, elles sont toutes bleues ! s’exclama la plus jeune, ravie.
— On prend tout, proposa l’aîné.
Et les enfants se mirent à arracher méthodiquement ce qui restait sur les branches. Ils mangeaient en marchant, remplissaient leurs poches, puis entassaient des poignées de fruits dans un vieux sac trouvé quelque part.
Madeleine sortit de sa cachette :
— Qu’est-ce que vous faites là ?
Les enfants se figèrent, effrayés. Les plus grands essayèrent de dissimuler le sac derrière leur dos.
— On voulait juste goûter un peu, se justifia Mathis, treize ans.
— Un peu ? Mais vous avez vidé tous les buissons !
— Tante Madeleine, on peut encore en prendre ? demanda Camille, quatre ans. Elles sont trop bonnes !
— Non. Ce sont nos fruits. Nous les avons plantés et cultivés nous-mêmes.
Les enfants repartirent tête basse vers le trou de la clôture. Madeleine les suivit du regard, puis se dirigea aussitôt chez sa voisine. Gisèle était assise sur les marches de son perron.
— Gisèle, il faut qu’on parle.
— Parle.
— Tes petits-enfants ont vidé tous mes myrtilliers !
La voisine n’eut pas même un mouvement de surprise.
— Et alors ? Ce sont des enfants.
— Comment ça, et alors ? Ils ont anéanti toute ma récolte !
— Madeleine, ne dramatise pas. Ce ne sont que des petites baies.
Madeleine resta un instant sans voix devant une telle réponse.
— Des petites baies ? Ça fait cinq ans que je soigne ces myrtilliers ! Je les ai arrosés, nourris, protégés, un par un !
— Eh bien, ça repoussera. Pourquoi te mettre dans cet état ?
— Gisèle, tu pourrais au moins t’excuser.
— M’excuser de quoi ? Les enfants sont comme ça. Qu’est-ce que tu veux leur demander ?
La conversation n’allait nulle part. Gisèle ne semblait vraiment pas considérer l’attitude de ses petits-enfants comme quelque chose de grave.
Le lendemain, Madeleine découvrit que les grappes de raisin avaient disparu à leur tour. Celles-là mêmes qui devaient mûrir tranquillement jusqu’à la fin août.
— Gisèle ! cria-t-elle par-dessus la clôture.
— Quoi encore ?
— Tes petits-enfants ont arraché le raisin maintenant !
— Et alors ? Il devait être acide, de toute façon.
— Bien sûr qu’il était acide ! Il était encore vert ! Ils ont presque tout arraché !
— Ils ont goûté, puis ils ont laissé tomber. Les enfants sont curieux, voilà tout.
Madeleine sentit la colère monter en elle, chaude et douloureuse.
— Gisèle, tes petits détruisent tout mon jardin !
— N’exagère pas ! Ton jardin est grand, il déborde de tout.
— Qu’est-ce que ça change ? Ces plantes, je les ai élevées pendant des années !
— Alors continue à les élever.
La voisine rentra chez elle en claquant la porte.
Le soir, Madeleine raconta à son mari l’échange avec Gisèle.
— Tu te rends compte ? Elle ne s’est même pas excusée ! Elle répète seulement que ce sont des enfants.
— Qu’est-ce que tu espérais ? dit Pierre en haussant les épaules. C’est plus simple pour elle de balayer ça d’un revers de main que de faire la leçon à ses petits.
— Mais c’est du vol !
— Madeleine, calme-toi. Ils sont jeunes, ils ne comprennent pas.
— Le plus grand a treize ans ! À cet âge-là, on sait très bien qu’on ne prend pas ce qui appartient aux autres !
Pierre soupira. Il n’avait aucune envie de se brouiller avec les voisins pour des fruits.
Quelques jours plus tard, même les cassis avaient disparu.
— Cette fois, ça suffit, je ne laisserai plus passer ça, déclara fermement Madeleine à son mari.
Elle retourna chez Gisèle. La voisine arrosait ses fleurs avec un arrosoir vert.
— Maintenant, ils ont mangé les cassis !
— Quels cassis ?
— Les miens ! Tes petits-enfants ont encore traversé la clôture !
— Madeleine, franchement, qu’est-ce qui te prend ? Ils ont picoré quelques fruits, ce n’est pas un drame.
— Ils n’ont pas picoré, ils ont tout rasé ! Toute ma récolte est perdue !
— Pourquoi tu t’acharnes sur des enfants ? Tu n’as qu’à t’en prendre à toi-même !
Madeleine crut avoir mal entendu.
— Comment ça, à moi-même ?
— Qui leur a permis de courir chez toi dès le début ? Ils ont pris l’habitude, voilà. Pour eux, tout était autorisé.
— Je l’ai fait par gentillesse ! Je pensais que c’était bien qu’ils jouent ensemble !
— Eh bien, tu vois le résultat de ta gentillesse !
Gisèle posa son arrosoir et se dirigea vers sa maison.
— Et puis, si tu ne veux pas qu’on prenne chez toi, tu n’as qu’à faire une clôture plus haute. Avec tous ces trous, n’importe qui peut entrer.
— Gisèle, il faut surtout leur expliquer qu’on ne touche pas aux affaires des autres !
— Il faudrait, oui. Mais à quoi bon ? Ils ne comprendront pas.
Madeleine rentra chez elle le cœur serré. Elle s’assit sur le banc et se mit à pleurer. Tant d’années passées à travailler cette terre, tant d’attente pour voir enfin venir les fruits, et maintenant tout avait disparu.
— Madeleine, pourquoi te faire autant de mal ? tenta de la consoler Pierre. L’an prochain, il y aura de nouveaux fruits.
— Ce n’est pas une question de fruits ! Ce qui me blesse, c’est qu’elle refuse même de s’excuser ! Elle n’a plus aucune honte !
— Que veux-tu attendre d’elle ? Tu sais bien comment elle est.
C’était vrai. Dans le hameau, Gisèle avait la réputation d’être une femme difficile, pas vraiment agréable à fréquenter. Mais jusqu’à ce jour, Madeleine et elle s’étaient toujours entendues correctement.
— Pierre, et si on installait une clôture plus haute ?
— On peut. Mais ça va coûter cher.
— Que faire d’autre ? Sinon, ils finiront par ravager tout le jardin.
Dès le lendemain, les travaux commencèrent. Pierre rapporta des planches, du grillage et des poteaux. Il travailla du matin jusqu’au soir, sous le regard insistant de la voisine.
Depuis sa cour, Gisèle observait la construction et lançait des remarques acides :
— Eh bien, quelle générosité ! Se barricader contre des enfants, il fallait oser !
Madeleine ne répondait pas. Elle serrait seulement les lèvres plus fort.
Les petits-enfants de Gisèle rôdaient eux aussi près de la clôture, cherchant de nouveaux passages. Mais Pierre boucha tous les trous, fixa chaque planche, ferma chaque interstice.
— Tante Madeleine, pourquoi vous avez construit cette grande clôture ? demanda la petite Camille.
— Pour protéger les fruits.
— Et on pourra encore venir jouer chez vous ?
— Non. Plus maintenant.
La clôture régla une partie du problème, mais les relations avec les voisins furent définitivement abîmées. Gisèle détournait la tête quand elle croisait Madeleine. Les enfants ne venaient plus.
— Radine ! criaient-ils parfois par-dessus la clôture. Vieille radine !
Madeleine essayait de ne pas y faire attention, mais son cœur se serrait. Avant, la cour vivait au rythme des rires d’enfants. Désormais, il n’y avait plus qu’un silence pesant.
Pendant ce temps, Gisèle racontait aux autres habitants du hameau sa propre version de l’histoire :
— Vous vous rendez compte comme ils sont avares ? Ils refusent même qu’un enfant mange quelques fruits ! Ils ont monté une clôture énorme !
— Ils en ont mangé beaucoup ? demandaient les voisins.
— Une petite poignée, à peine ! Et elle en parle comme si on lui avait volé une fortune !
La version de Gisèle semblait plus facile à croire. Qui aurait imaginé que des enfants puissent vider toute une récolte sur plusieurs arbustes ?
Peu à peu, dans le village, l’opinion se retourna contre Madeleine. On la disait mesquine, dure, mauvaise. Gisèle, elle, passait pour une grand-mère courageuse, seule tout l’été avec cinq petits-enfants à surveiller.
À la fin de l’été, la situation empira encore. Incapables d’entrer dans le jardin, les enfants de la voisine trouvèrent d’autres moyens de se venger.
Tantôt ils lançaient un ballon par-dessus la clôture, tantôt des déchets. Un matin, Madeleine découvrit des mégots et des papiers de bonbons éparpillés entre les rangs du potager.
— Gisèle, raisonne tes petits-enfants !
— Qu’est-ce qu’ils ont encore fait ?
— Ils ont jeté des ordures dans mon potager !
— Comment sais-tu que ce sont les miens ? C’est peut-être le vent.
Et les enfants continuèrent leurs bêtises. Un jour, ils envoyèrent de l’eau avec le tuyau par-dessus la clôture. Un autre, un caillou heurta la vitre de la cuisine.
Madeleine comprit alors que leur grand-mère non seulement ne les arrêtait pas, mais les encourageait presque.
— Pierre, peut-être qu’on devrait prévenir les gendarmes ?
— Madeleine, enfin ! Tu ne vas pas déranger les gens pour des sottises d’enfants.
— Mais ce ne sont plus de simples sottises !
— On va tenir encore un peu. L’été finit bientôt, ils repartiront.
Et en effet, à la fin du mois d’août, la bande bruyante regagna la ville.
Un soir, Madeleine resta assise sur son banc, dans le calme retrouvé, et pensa à l’été suivant. Gisèle ramènerait sûrement ses cinq petits-enfants. Et alors ?
Encore cette tension derrière la clôture, encore des cailloux dans le potager, encore des insultes ? Les enfants la voyaient désormais comme une vieille femme méchante et avare, et leur grand-mère n’avait aucune intention de leur apprendre le contraire.
Le jardin n’était plus pour Madeleine un lieu de joie et de repos. Il était devenu une forteresse, un endroit où il fallait défendre non seulement quelques fruits, mais aussi sa paix.
— Gisèle, tes petits-enfants ont dépouillé tous mes myrtilliers ! La voisine n’a même pas eu l’air surprise. — Et alors ? Ce sont des enfants. …
