— Quand est-ce que nous pourrons emménager dans votre nouvelle maison ? demandèrent ses beaux-parents avec un naturel désarmant.
— Pardon ? Je n’ai pas bien compris… — Claire se raidit aussitôt.
— Eh bien, puisque vous avez presque terminé les travaux, nous nous sommes dit que vous alliez bientôt nous proposer de venir vivre avec vous.
— Julien, tu te rends compte que là, ils dépassent toutes les limites ? — Claire ne parvenait plus à retenir ce qu’elle avait sur le cœur, d’autant plus que son mari faisait semblant de ne pas saisir pourquoi elle était si bouleversée.
Et si, depuis le début, tout avait été calculé ? Si on l’avait laissée donner des années de sa vie à ce chantier, y engloutir ses économies, son héritage, ses forces, pour qu’au final on tente de la pousser sur le côté comme si cette maison ne lui appartenait pas vraiment ?
Claire et Julien n’avaient pas voulu imiter leurs amis, qui s’endettaient pour acheter de minuscules appartements à des prix absurdes. Déjà à l’époque où ils n’étaient encore que fiancés, ils parlaient d’une maison à eux. C’était plus logique, plus rentable, et surtout plus vivant. Pour le même budget qu’un deux-pièces étouffant, ils pouvaient espérer une vraie maison de cent dix mètres carrés.
— Là-bas, on pourra élever des enfants sans se marcher dessus, et même prendre un chien ou un chat, — répétait Claire avec des yeux brillants.
Par chance, le terrain existait déjà. Il appartenait à la tante de Claire, Hélène, qui le lui avait cédé en voyant que le projet du jeune couple n’était pas une fantaisie de passage.
— Je ne vous ai pas offert grand-chose pour votre mariage, alors ce sera mon cadeau, — avait-elle dit. — Ce bout de terrain dort depuis vingt ans. Qu’il serve au moins à votre bonheur, et peut-être un jour aux enfants que vous y ferez courir.
Mais même avec cette aide inespérée, rien n’avait été simple. Pour économiser, Claire et Julien avaient pris sur eux une partie des travaux. Après leurs journées de travail, ils enfilaient de vieux vêtements, retournaient sur le chantier, portaient, nettoyaient, ponçaient, peignaient. Les week-ends disparaissaient dans la poussière, et même la pluie ne suffisait pas toujours à les arrêter.
Claire dut aussi toucher à son héritage. Après la vente du petit appartement de sa grand-mère, une somme lui était revenue, et elle l’avait mise presque entièrement dans la construction.
Pourtant, lorsque la maison fut enfin habitable, ils comprirent que chaque fatigue, chaque ampoule, chaque soir passé à rentrer épuisés en valait la peine.
Bien sûr, tout n’était pas parfait. Il restait encore des finitions, quelques détails dans les pièces du haut, des bricoles à reprendre, des coins à aménager. Mais ils pouvaient déjà y dormir, cuisiner, recevoir, vivre vraiment. Pour les jeunes mariés, c’était presque irréel.
Ils avaient commencé à passer leurs nuits dans leur nouvelle maison et à inviter quelques proches. Claire n’avait qu’un seul regret : les parents de Julien ne les avaient pas aidés une seule fois, alors qu’ils les avaient sollicités à plusieurs reprises.
À chaque demande, Monique et Gérard trouvaient une excuse. Ils n’étaient pas venus pour la clôture, ni pour planter les jeunes sapins au bord du terrain, ni même pour aider à transporter le réfrigérateur. Pourtant, ils possédaient un grand 4×4 avec une remorque, exactement ce qu’il fallait pour une maison en périphérie. Au final, Claire et Julien avaient dû payer une livraison.
— Ils sont donc toujours occupés ? Mais à quoi ? Ils sont à la retraite ! — s’étonnait Claire.
— Ils ne vont quand même pas inventer des excuses, — répondait Julien en haussant les épaules.
Claire essayait de se raisonner. Peut-être que ses beaux-parents avaient réellement des choses prévues. Peut-être que le couple tombait toujours au mauvais moment. Mais un petit soupçon s’était installé en elle et grattait doucement, sans jamais la laisser complètement tranquille.
— Claire, on doit nous livrer la nouvelle télé aujourd’hui. Tu pourras la réceptionner ? — demanda Julien un matin, déjà prêt pour le travail, en avalant à la hâte une tartine dans leur cuisine claire encore toute neuve.
— Oui, bien sûr. Vers quelle heure ?
— Ils ont dit après le déjeuner. Entre quinze heures et vingt heures. Je leur ai donné ton numéro, ils doivent appeler une heure avant.
— D’accord. Tiens, je t’ai préparé ton repas.
— Merci, mon amour. J’y vais, sinon je vais être en retard.
Julien l’embrassa rapidement sur la joue et sortit.
Vers seize heures, on frappa à la porte.
Claire pensa tout de suite que c’était la livraison. Même si, au fond, elle trouvait étrange que personne ne l’ait appelée avant, comme promis.
Elle ouvrit. Sur le seuil se tenaient les parents de Julien, Monique et Gérard.
— Oh… — Claire resta décontenancée et, au lieu de saluer, ne parvint qu’à laisser échapper ce petit son surpris.
— Bonjour, ma petite Claire ! Tu ne nous reconnais plus ? Vous êtes devenus trop riches pour nous ouvrir avec le sourire ? — lança Monique en affichant un large sourire.
— Excusez-moi, bien sûr que je vous reconnais. Je ne m’attendais simplement pas à vous voir.
— Et tu vas nous laisser dehors ? — demanda Gérard en lui faisant un clin d’œil.
— Oh, oui, bien sûr… Entrez, je vous en prie.
Les beaux-parents pénétrèrent dans le grand séjour ouvert sur la cuisine et commencèrent aussitôt à regarder autour d’eux.
— C’est magnifique chez vous ! — s’exclama Monique en secouant la tête d’admiration. — Vous avez bien fait de construire plutôt que d’acheter un appartement. Une maison, c’est autre chose. C’est solide, c’est spacieux. Il y aura de la place pour tout le monde !
— Oui… — répondit Claire, sans comprendre encore où elle voulait en venir.
— Alors, quand est-ce qu’on pourra emménager dans votre nouvelle maison ? — demanda Gérard, comme s’il parlait de la météo.
— Pardon ? — Claire sentit son dos se tendre.
— Puisque vous avez terminé le gros du travail, nous avons pensé que vous alliez bientôt nous inviter à venir vivre ici, — expliqua-t-il calmement.
— Nous n’avons pas vraiment prévu cette maison pour quatre adultes, — balbutia Claire, complètement prise au dépourvu.
— Allons, nous ne sommes pas des princes ! — rit Gérard. — Une chambre nous suffira largement.
— Nous avons réfléchi, ma petite Claire, — ajouta Monique d’un ton presque tendre. — Si nous louons notre appartement, cela nous fera un bon complément pour la retraite. Et puisque vous avez maintenant de la place…
— Vous en avez parlé avec Julien ? — demanda Claire, à qui cette idée déplaisait de plus en plus.
— Pas encore, mais il ne dira pas non. J’en suis certain, — répondit Gérard.
Claire resta muette. Une telle impudence lui coupait littéralement la parole. Ils n’avaient pas levé le petit doigt pendant les travaux, et maintenant ils voulaient non seulement s’installer dans la maison, mais aussi gagner de l’argent grâce à elle.
Elle ne trouva pas la force de les remettre à leur place. Elle espérait seulement que Julien, lui, saurait le faire.
— Quoi, nous sommes des étrangers maintenant ? — s’indigna Gérard. — Tu pourrais au moins nous proposer un café.
— Oui, bien sûr, — répondit Claire d’une voix docile.
Les beaux-parents s’installèrent à table et burent leur café lentement, comme s’ils étaient déjà chez eux. Ils occupaient l’espace avec une aisance qui blessait Claire plus sûrement qu’un reproche direct.
La sonnette retentit.
Le livreur s’excusa de ne pas avoir appelé plus tôt et annonça qu’il venait d’arriver devant la maison.
Claire alla réceptionner le téléviseur. Les livreurs l’aidèrent à faire entrer l’immense carton, puis repartirent après quelques politesses.
— Eh bien, il est gigantesque ! — s’émerveilla Gérard. — Vous allez l’accrocher où ?
— Là, — répondit Claire en désignant un mur encore vide.
— Parfait ! Le soir, on pourra s’asseoir sur le canapé et regarder le journal.
— En fait, nous ne pensions pas installer d’antenne TNT.
— Ah, vous êtes drôles ! Et vous allez regarder quoi ? Un écran noir ?
— Non. Des films, des séries, des vidéos avec les applications. Aujourd’hui, presque plus personne ne regarde la télévision comme avant… sauf peut-être les personnes très âgées, — dit Claire en haussant légèrement les épaules.
— Alors c’est nous ! — éclata de rire Monique. — Je parlerai à Julien pour qu’il nous fasse poser une antenne.
Claire comptait les minutes avant le retour de son mari. Elle priait intérieurement pour qu’il ne soit pas retenu au travail. Par bonheur, il arriva à l’heure.
— Voilà Julien ! — lança-t-elle dès qu’elle entendit le bruit de sa voiture.
Elle se précipita vers l’entrée pour l’accueillir.
— Tes parents sont là, et ils veulent venir vivre avec nous, — murmura-t-elle en passant les bras autour de son cou.
— Quoi ?! — s’écria Julien.
— Moins fort. Ils vont tout t’expliquer eux-mêmes.
Julien entra dans le séjour, encore stupéfait.
— Depuis quand est-ce prévu ? — demanda-t-il.
— Nous sommes venus admirer votre petit palais, — répondit Gérard d’un ton approbateur. — Et franchement, c’est très réussi.
— Petit palais ? — Julien esquissa un sourire prudent. — Quand un enfant arrivera, on risque déjà de manquer de place.
— Mais enfin, vous avez encore deux pièces à l’étage ! — intervint Monique.
— Oui. Une future chambre d’enfant et une chambre d’amis. Nos copains dorment souvent ici après les soirées. Nous sommes jeunes, vous savez, — répondit Julien avec un calme presque amusé.
— Oh, nous n’aimons pas tellement le bruit, — dit Monique en jetant un regard à son mari.
— C’est vrai. Il faudra que vous soyez plus discrets, — approuva Gérard.
— Pardon ? Et pourquoi donc ? — demanda Julien en fronçant les sourcils.
— Nous avons déjà expliqué à Claire, — reprit Gérard avec assurance. — Nous voulons venir chez vous, louer notre appartement, et nous faire un petit complément. Ce serait dommage de ne pas en profiter.
— Il n’y a pas de place pour vous ici, — répondit Julien simplement.
— Mon fils, comment peux-tu dire ça ? — gémit Monique. — Tu ne trouveras donc pas une chambre pour tes propres parents ?
— Et mes propres parents ont-ils trouvé du temps pour nous aider ? — répliqua Julien. — Vous n’avez même pas pu nous apporter le réfrigérateur. Vous n’êtes pas venus une seule fois sur le chantier. Pas pour la clôture, pas pour les arbres, pas pour quoi que ce soit. Et maintenant, vous voulez gagner de l’argent grâce à notre maison ? Non, ça ne marche pas comme ça. Je vous aime, bien sûr, mais il n’y a pas de place pour vous ici.
Monique et Gérard échangèrent un regard.
— Viens, Monique. Il est temps de partir, — dit sèchement Gérard.
— Oui. Allons-y.
Ils se levèrent en silence, avec une dignité offensée, et se dirigèrent vers la sortie sans ajouter un mot.
Lorsqu’ils furent partis, Claire se jeta contre Julien et le serra dans ses bras.
— Merci… Merci infiniment. J’avais tellement peur que tu prennes leur parti. Ce sont tes parents, après tout.
— Pourquoi l’aurais-je fait ? J’ai vu à quel point tu souffrais chaque fois qu’ils refusaient de nous aider. Et je devrais les accueillir pour une raison aussi absurde ? “Nous voulons nous faire un complément”, c’est censé être un motif pour vivre chez nous ?
— Merci, — répéta Claire en se blottissant plus fort contre lui.
— Ce n’est rien, — sourit Julien. — Mais puisque tu es reconnaissante, tu peux commencer par me donner à dîner.