Au premier rendez-vous, il a commandé un dîner indécent puis a juré avoir oublié son portefeuille : je n’ai payé que mon café et je suis partie calmement

J’ai réglé mon café, j’ai pris mon sac, et je suis sortie sans hausser la voix.

Pourtant, au début de la soirée, rien ne laissait deviner que ce rendez-vous finirait ainsi. Julien avait choisi un restaurant chic du centre, parlé de vin, de belles adresses, de galanterie, et surtout, répété avec une assurance presque théâtrale qu’il ne regardait jamais la note quand il invitait une femme. Alors quand il a commandé pour près de deux cents euros de plats raffinés avant d’annoncer, très tranquillement, qu’il avait laissé son portefeuille chez lui, j’ai compris que la seule chose à payer ce soir-là, c’était ma propre naïveté. Et mon cappuccino.

« Tu arrives bientôt ? Je suis déjà installé, je t’attends. »

Le message est apparu une demi-heure avant l’heure prévue. Je l’ai relu plusieurs fois, debout devant le miroir de mon entrée, les doigts encore posés sur la fermeture de mon manteau. Julien avait trente ans. Sur son profil, il y avait un poste dans l’informatique, des week-ends au ski, des restaurants élégants et une passion déclarée pour les grands crus. Nous échangions depuis presque deux semaines, et il avait su, au fil des messages, donner l’image d’un homme sûr de lui, attentionné, généreux. Il avait même insisté à plusieurs reprises sur le fait qu’à ses rendez-vous, il ne faisait jamais les comptes. Un soir, il m’avait écrit : « Une femme à mes côtés doit se sentir unique. » Sur le moment, j’avais trouvé ça plutôt rassurant.

J’ai replacé une mèche derrière mon oreille, attrapé mon petit sac noir et inspiré profondément. Mon divorce remontait à presque un an, et c’était la première fois que j’acceptais de ressortir avec un homme. Sophie, ma meilleure amie, avait fini par me pousser dehors presque de force.

« Arrête de te cacher chez toi. Tu ne signes pas un contrat de mariage, tu vas juste boire un verre. »

Alors j’avais dit oui.

« Ne t’inquiète pas pour ce soir, tout est pour moi. »

Quand je suis entrée dans le restaurant, Julien s’est levé aussitôt. Grand, mince, vêtu d’un pull clair qui semblait soigneusement choisi pour paraître simple sans l’être vraiment. Dans sa main, il tenait un téléphone hors de prix, le genre de modèle que je voyais surtout sur le bureau des directeurs à la maison d’édition. Il m’a souri avec aisance et a tiré ma chaise comme s’il avait répété ce geste devant un miroir.

« Camille ? Je suis vraiment content de te voir enfin autrement qu’en photo. Tu es très jolie sur les images, mais en vrai, c’est encore mieux. »

Il s’est rassis en gardant cette élégance un peu trop consciente d’elle-même.

« Ne te gêne pas, commande ce qui te fait plaisir. La cuisine est excellente ici. »

« Un café me suffira. J’ai mangé avant de partir. »

Une brève surprise a traversé son visage.

« Vraiment ? Bon… Dans ce cas, moi je vais dîner correctement. J’ai une faim terrible aujourd’hui. »

Il a ouvert la carte à peine quelques secondes avant de lever les yeux vers la serveuse.

« Carpaccio de thon, risotto aux cèpes, entrecôte saignante. Avec la sauce aux truffes. Ajoutez un verre d’un bon rouge et six huîtres, s’il vous plaît. »

La serveuse notait rapidement, tandis que, malgré moi, je faisais le calcul dans ma tête. La note montait déjà très haut, presque deux cents euros, et tout cela uniquement pour lui. Il ne m’a pas demandé si j’avais envie de partager quelque chose, ni même si je voulais goûter une entrée.

« Pour moi, un cappuccino, s’il vous plaît », ai-je ajouté d’une voix calme.

La jeune femme s’est éloignée. Julien s’est adossé à sa chaise et m’a offert ce sourire lisse qu’on voit souvent sur les photos soigneusement retouchées des réseaux sociaux.

« Alors, raconte-moi. Qu’est-ce qui te fait vibrer dans la vie ? »

J’ai haussé légèrement les épaules, puis entouré de mes mains la tasse chaude qu’on venait de poser devant moi.

« Je travaille dans l’édition. Je corrige surtout des manuscrits, je retravaille des textes. Rien d’extraordinaire. »

« Ne minimise pas », a-t-il répondu avec un petit rire. « Les gens qui vivent au milieu des livres sont souvent passionnants. Et un peu mystérieux. »

Il parlait avec une facilité déconcertante, comme un homme habitué à plaire dès les premières minutes. Pendant que je répondais à ses questions, les plats ont commencé à arriver. D’abord les huîtres sur leur lit de glace, puis le carpaccio, ensuite le verre de vin sombre et épais. Julien mangeait avec une ardeur presque étonnante, comme s’il n’avait rien avalé depuis la veille.

Une chose, peu à peu, s’est mise à me déranger. En réalité, il ne s’intéressait presque pas à moi. Chaque sujet revenait vite à lui. Ses voyages, son travail, ses relations, les stations de ski réputées, les soirées d’entreprise, les voitures de ses amis, les restaurants où, selon lui, « sans carnet d’adresses, on ne met même pas un pied ».

« Le mois dernier, je suis allé à Chamonix pour skier », racontait-il en portant un morceau de viande à sa bouche. « Peut-être que je filerai en Suisse bientôt. J’adore les vraies pistes, pas les trucs pour touristes. Et toi, tu skies un peu ? »