Revenue au point de départ, comme une auge fendue qui ne retient plus rien

Page de journal — 12 mars 1985

Depuis toute petite, Claire savait qu’elle était jolie. On ne cessait de le lui répéter.

— Notre fille, c’est une vraie beauté, impossible de ne pas la remarquer, lançait sa mère avec fierté devant les voisines et les collègues. Et, à vrai dire, personne n’aurait osé prétendre le contraire. Seule madame Moreau, la vieille voisine du palier, marmonnait parfois : — Tous les enfants sont beaux. C’est en grandissant que les choses se compliquent. Pas toujours, bien sûr… mais souvent.

Au lycée, Claire était devenue une grande jeune fille éclatante, de celles qui attirent les regards sans même chercher à le faire. Elle en avait tiré de l’orgueil, puis des caprices. Les garçons se bousculaient pour lui plaire, et elle s’était habituée à être servie. Après le bac, elle ne fut pas admise à l’université et se rabattit sur un BTS dans le commerce.

— Ma chérie, lui proposa sa mère, pourquoi tu ne viendrais pas au laboratoire de l’usine avec moi ? C’est propre, tranquille, pas de charges à porter… rien à voir avec les boutiques où l’on s’épuise pour trois fois rien. C’est ainsi que Claire devint aide de laboratoire.

Elle était alors plus belle encore, sûre d’elle, presque convaincue que la vie lui devait quelque chose. Elle tomba amoureuse de Julien, ingénieur dans le service voisin. Tout alla vite : les regards, les rendez-vous, la demande. — Épouse-moi avant qu’un autre ne t’emporte, plaisanta-t-il. Elle accepta.

Leur mariage fut simple, comme beaucoup à cette époque : quelques tables dressées dans la cantine de l’usine, des collègues, des parents, des sourires, des fleurs modestes. Peu après, Claire apprit qu’elle attendait un enfant. Julien en fut bouleversé de joie. Leur fille, Camille, naquit avec les traits fins de sa mère, et tout le monde la couvrit d’attentions.

Mais la maternité transforma Claire. Pas son visage. Son cœur. Elle devint froide, dure, exigeante, traitant Julien comme s’il n’était là que pour obéir. C’est lui qui emmenait Camille à l’école, lui qui préparait les repas, lui qui lisait les histoires du soir. Claire, elle, restait souvent tard au travail, même si Julien savait très bien que le laboratoire ne faisait jamais d’heures supplémentaires. Il encaissait ses remarques blessantes et se taisait, surtout pour éviter que Camille n’entende leurs disputes.

— Julien, murmuraient parfois des collègues, on a vu ta femme dîner avec le directeur.

Il détournait les yeux et faisait comme s’il n’avait rien entendu.

Claire s’était rapprochée d’Antoine Delmas, un haut fonctionnaire influent qui lui offrait des bijoux, des foulards de marque, des cadeaux trop chers pour être innocents. Dans son propre appartement, Julien n’était plus qu’une ombre : il cuisinait, nettoyait, rangeait, parlait peu. Il ne voulait pas divorcer. Pas tant que Camille avait besoin d’un foyer.

Puis la crise arriva. La situation d’Antoine s’effondra d’un seul coup : enquêtes, perquisitions, arrestations. Claire fut convoquée, interrogée, puis relâchée faute de preuves. Mais son nom était sali. Elle rentra à la maison les yeux vides, comme si elle avait traversé une eau noire. Leurs économies avaient disparu. Julien avait vendu une partie de leurs meubles et de leurs objets pour payer l’avocat. L’usine la licencia. Il resta pourtant, à cause de Camille, même si tous deux vivaient désormais comme deux étrangers sous le même toit.

Un jour, il faillit partir. Claire, humiliée, brisée dans son orgueil, le supplia : — Ne t’en va pas. Je vais changer.

Il resta. Mais il n’arrivait plus à la toucher.

— Tu as couché avec eux, disait-il.

— Je l’ai fait pour cette famille, répliquait-elle sèchement.

Ensuite, elle recommença. Cette fois avec Lucas, un jeune assistant énergique qui gravitait autour d’elle. À force d’emprunts et d’obstination, Claire reconstruisit sa vie : d’abord un petit stand de souvenirs près des lieux touristiques, puis une vraie boutique, puis une deuxième.

— Julien, viens me chercher à Roissy, j’arrive d’Istanbul avec du stock, ordonnait-elle. Ou alors quitte ton travail minable et viens m’aider.

— Je ne suis pas fait pour vendre, grognait-il.

— Il me faut la force d’un homme.

— Des hommes qui cherchent du travail, il y en a plein, répondait-il sans émotion.

Lucas devint bien plus qu’un assistant. Julien le savait, mais il ne disait presque rien.

— Si tu t’étais occupé de moi, lançait Claire.

— Tu me dégoûtes, répondait-il.

Les années passèrent. Camille se maria et partit vivre en Bretagne. Le Nouvel An arriva : Claire s’envola pour Shenzhen, Julien partit en Laponie finlandaise avec des amis. Quand ils rentrèrent, il eut du mal à reconnaître sa femme.

— Mon Dieu, Claire… qu’est-ce que tu as fait ? On dirait que tu as vingt ans de moins ! Plus une ride, plus de ventre, rien… tu es mince, lumineuse.

— Ça m’a coûté tout ce que j’avais, dit-elle en riant, le porte-monnaie vide à la main. Soins chinois, acupuncture, massages… mais ça valait chaque centime.

Elle ne sut plus s’arrêter. Pourtant, les bénéfices diminuaient. Puis Julien fit une crise cardiaque. Quand il revint à la maison, affaibli, les épaules tombantes, le visage vieilli d’un seul coup, Claire l’observa comme on regarde son avenir dans un miroir sale.

— Seigneur… c’est donc à ça que je ressemblerais ? murmura-t-elle en fixant son reflet.

— Reste un peu avec moi, lui demandait Julien.

— Pas le temps. L’argent ne va pas se gagner tout seul.

Alors Lucas frappa. — Signe ici, avait-il dit en lui tendant des papiers.

Claire signa sans lire. Les documents transféraient son commerce à son nom à lui.

Le notaire soupira. — C’est parfaitement verrouillé, madame Martin. Votre signature figure sur chaque page.

Vaincue, elle rentra chez elle. Julien était assis dans le silence.

— Il ne nous reste plus rien, souffla-t-il.

— Alors l’appartement. On le vendra. On achètera plus petit.

— Et après ?

— Je t’achèterai un ordinateur. Tu vivras dans le virtuel.

Elle éclata d’un rire sec.

Claire savait qu’elle se relèverait encore. Comme un phénix. Comme toujours.

Leçon : la beauté s’efface, et l’orgueil rend aveugle. Mais la faillite la plus terrible n’est pas celle du portefeuille. C’est celle de l’âme.