Elle croyait commencer une vie neuve avec Mathieu, mais un silence au téléphone a détruit leurs rêves de mariage avant qu’un inconnu au bord de la mer ne lui rende l’envie de respirer

Ce serait une autre vie, une vie ouverte, avec des portes que Camille n’avait même pas encore osé imaginer.

Écoute, je vais te raconter comment tout cela m’est arrivé.

Camille avait déjà vingt ans. Elle suivait ses cours à l’université, aimait Mathieu d’un amour entier, lumineux, presque enfantin, et parlait déjà de mariage avec lui. Oui, ils en discutaient tout le temps, comme si cette fête existait déjà quelque part devant eux.

Mathieu était plus âgé qu’elle. Il avait déjà fait son service dans l’armée. Lui n’était plus vraiment un garçon, tandis que Camille terminait encore sa dernière année de lycée. Un soir, il était venu au bal d’automne. Il avait traversé la salle, cherché des visages connus, puis son regard était tombé sur elle. Et aussitôt, il avait souri.

Mais qui est-ce ? avait pensé Camille en le voyant.

Il était entré avec cette assurance tranquille des hommes qui n’ont pas besoin de parler fort. Il avait salué quelques amis, puis il s’était approché d’elle et avait dit :

— Salut, je m’appelle Mathieu. Et toi ? Tu rougis ? Alors je t’invite à danser.

Il avait posé sa main sur sa taille, et ils s’étaient mis à tourner.

— Camille, avait-elle soufflé, comme si ses pieds ne touchaient plus le sol.

Mathieu la guidait avec fermeté, sans brutalité. Elle sentait chacun de ses gestes, chaque mouvement de ses épaules, chaque pas qui l’entraînait dans la musique.

— Camille, tu danses vraiment comme une plume, avait-il dit en souriant.

Toute la soirée, ils étaient restés ensemble. Avant de partir, ils s’étaient entendus pour qu’il la raccompagne. Ils avaient marché longtemps dans les rues fraîches, repoussant le moment de se quitter. Mais sa mère l’appelait, et Camille avait fini par rentrer.

Après le lycée, elle était entrée à l’université dans leur ville, tandis que Mathieu travaillait déjà. Il avait ce don rare de ne presque jamais se laisser abattre. Son énergie gagnait tout le monde autour de lui. Il avait beaucoup d’amis, et Camille l’accompagnait souvent aux mariages, aux anniversaires, aux petites fêtes où l’on rit trop fort et où l’on croit que la jeunesse ne finira jamais.

Même en plein hiver, Mathieu lui apportait des roses. Avec lui, chaque rendez-vous devenait une petite célébration. Parfois ils s’installaient dans un café, parfois ils partaient respirer à la campagne, seuls ou avec leur bande.

Quand Camille était en troisième année, il lui annonça une surprise qui la fit presque sauter sur place :

— Pour les vacances du Nouvel An, on part dans une station de ski. J’ai déjà pris deux séjours. Il y a de très bons moniteurs, tu apprendras vite.

— Oh, Math, tu es le meilleur ! s’exclama-t-elle en se serrant contre lui. Puis, se rappelant sa peur, elle ajouta d’une voix moins fière : Mais j’ai peur des descentes, moi !

Ils partirent quand même. Camille s’habitua plus vite qu’elle ne l’aurait cru, et bientôt, elle y prit goût. Plus tard vint le 8 mars, et Mathieu apparut chez elle avec deux bouquets de roses.

— Bonne fête, dit-il en offrant le premier bouquet à sa mère, puis le second à Camille.

Il lui sourit, l’embrassa sur la joue, et elle sentit son cœur se remplir de cette joie simple qu’on ne sait pas encore fragile.

Sa mère le gronda doucement :

— C’est beaucoup trop cher, Math.

— Ce n’est rien, répondit-il. Avec Thomas et Romain, on part travailler comme électriciens-monteurs. Le salaire est bon. On mettra de côté pour le mariage et pour une voiture.

Camille lui demanda de ne pas partir.

— Je reviens dans trois ou quatre mois. On s’appellera souvent, et après on fera un beau mariage, je te le promets.

Elle accepta, un peu triste, un peu inquiète. Mais Mathieu avait déjà pris sa décision, et il partit avec les garçons. Il y avait du travail, l’argent rentrait bien, et les appels étaient fréquents.

Un jour, pendant les cours, Camille sentit soudain une angoisse lui serrer la poitrine. Cela ne dura pas longtemps, mais quelque chose resta en elle comme une ombre. La veille encore, ils s’étaient parlé. Pourtant, ce jour-là, son cœur battait bizarrement. Elle appela Mathieu. Le téléphone resta muet.

Pourquoi il ne répond pas ? se demanda-t-elle en recomposant le numéro.

Elle finit par retrouver celui de Romain et l’appela.

— Romain, où est Mathieu ? demanda-t-elle.

— Il n’est plus là, entendit-elle.

Puis il y eut des bips courts, secs, impitoyables.

— Maman ! hurla Camille avant de s’effondrer en larmes.

Plus tard, elle apprit que Mathieu avait été électrocuté sur un pylône à haute tension. Sa mère, Hélène Morel, ne parlait presque plus. Ses yeux semblaient avoir noirci sous le poids du chagrin. Les funérailles eurent lieu, puis les repas de deuil, les visites, les silences. Tout ressemblait à un cauchemar épais dont personne ne trouvait la sortie.

Camille avançait comme dans le brouillard. Elle allait souvent voir Hélène Morel, s’asseyait près d’elle sans rien dire, et parfois elles se rendaient ensemble au cimetière. Hélène ne voulait pas la lâcher. Elle lui demandait de venir plus souvent, de rester avec eux, et lui proposa même de partir quelques jours au bord de la mer.

Camille accepta, même si l’idée lui paraissait absurde sans Mathieu. Sur la plage, elle restait assise longtemps, les yeux perdus là où la mer touchait le ciel. Elle entendait les mouettes, les voitures au loin, les enfants qui criaient, les gens qui riaient. Tout autour d’elle vivait, bougeait, respirait. Et pourtant, elle se sentait seule comme jamais.

— Tu es belle, mais tellement triste, dit une voix masculine près d’elle.

Le jeune homme se présenta.

— Je m’appelle Julien.

— Camille, répondit-elle.

Ils échangèrent quelques mots, puis elle s’éloigna vite. Julien, lui, l’avait déjà remarquée depuis plusieurs jours. Il avait vu cette peine posée sur elle comme un vêtement trop lourd.

Il ne restait que deux jours avant le départ. Camille alla faire quelques courses, et en sortant du supermarché, elle tomba sur Julien. Il prit aussitôt son sac.

— Je t’aide, si ça ne te dérange pas.

— Si tu veux, aide-moi, répondit-elle simplement.

Il lui proposa de s’asseoir dans un petit café d’été, juste à côté du magasin.

— Moi, je repars dans trois jours. Et toi, tu restes encore ? demanda-t-il.

— Nous repartons demain soir. Les billets sont déjà prêts.

Ils découvrirent alors qu’ils vivaient dans la même ville. Julien aussi. Il avait terminé la même université qu’elle et travaillait dans un bureau d’études. Après une histoire d’amour ratée, il était venu ici pour prendre l’air, comme on fuit sans vraiment savoir où aller.

Camille lui parla de sa perte, de Mathieu, de la mère de Mathieu. Julien resta surpris.

— Pourquoi est-ce que tu vis presque avec sa mère ? D’habitude, ce genre de lien se défait après…

— Je ne sais pas, répondit-elle. Je ne veux pas lui faire de mal.

Ils échangèrent leurs numéros et décidèrent de se revoir.

Quand Camille rentra chez Hélène Morel, celle-ci avait déjà ce regard fermé qui annonçait le reproche.

— Où étais-tu ? demanda-t-elle.

— Je suis allée au magasin, puis j’ai marché un peu.

Camille sentait de plus en plus nettement que la mère de Mathieu l’enfermait dans une douleur qui n’était plus seulement la sienne. Sa propre mère le répétait souvent :

— Arrache-toi à ce poids. Ne va plus tout le temps chez elle. Elle t’entraîne vers le fond.

Mais Camille n’arrivait pas à couper. Elle était elle aussi prise dans cette mer d’obligations, de pitié, de culpabilité et de souvenirs.

Un soir, alors qu’elle rangeait ses affaires avec Hélène Morel, Camille dit qu’elle allait bientôt rentrer en ville, reprendre les cours, essayer de commencer une autre vie.

— Alors, une autre vie, murmura Hélène. Moi, je pensais que tu aurais un enfant. Après tout, tu étais si souvent avec Mathieu…

Camille répondit durement qu’elle ne voulait personne, pas même le frère de Mathieu, et pour la première fois depuis les funérailles, elle éclata en sanglots.

Après cela, sa décision fut prise. Il y aurait une autre vie, et cette vie ne pourrait pas se construire sous le regard d’Hélène Morel.

L’année universitaire recommença. Camille voyait Julien. Un jour, elle alla seule sur la tombe de Mathieu.

— Adieu, Math, murmura-t-elle. J’ai été heureuse avec toi. Merci pour tout. Tu es parti trop tôt, mais moi, je dois continuer. Je ne suis plus la même. J’aurai une autre vie, sans toi.

Elle quitta le cimetière et rejoignit la voiture où Julien l’attendait. Avec lui, elle sentit revenir quelque chose qui ressemblait à un souffle, une force, peut-être même une promesse. Une vie nouvelle commençait déjà à fleurir. Elle ne croisait presque plus Hélène Morel. Quelque temps plus tard, Julien et Camille se marièrent, et ils attendaient déjà un enfant.

Voilà, mon ami, c’est ainsi que tout s’est terminé. La vie continue. Et parfois, une rencontre inattendue aide le cœur à survivre à ce qu’il croyait insurmontable.