Le lien que personne n’a pu détruire, même après onze années de mensonges, de silence et de secrets de famille

Julien savait très bien qu’il allait se faire passer un savon. Et pas par la petite terreur du quartier, Bastien Morel, non. Cette fois, ce serait sa propre mère qui l’attendrait de pied ferme.

Il rentrait en sifflotant, comme si de rien n’était, mais son ventre, lui, se serrait de plus en plus. Là, c’était certain, il était fichu.

Tante Mireille, la meilleure amie de sa mère, l’avait surpris avec une cigarette. Il aurait pu inventer n’importe quoi, dire qu’on la lui avait collée dans la main, qu’il n’avait même pas tiré dessus. Sauf que non. Tante Mireille l’avait vu fumer comme une vieille cheminée. Qu’allait-il raconter à sa mère maintenant ? Qu’un inconnu lui avait ouvert la bouche de force pour y glisser la cigarette ?

Julien avait fait semblant de ne pas remarquer Tante Mireille. Et, il fallait bien le reconnaître, elle n’avait ni crié ni levé la main sur lui. Elle s’était contentée de le fixer longuement, avec ce regard qui disait tout, puis elle avait continué son chemin. Mais Julien n’était pas idiot. Il savait qu’elle avait déjà tout rapporté. Sa mère devait l’attendre avec la cuillère en bois, prête à rendre justice. Il avait déjà fait deux fois le tour du pâté de maisons quand il aperçut sa grand-mère.

Ah. L’artillerie lourde. Même pour sa mère, c’était bas. Dans une minute, Mamie Colette allait commencer son grand numéro : elle avait élevé la moitié des enfants du département comme institutrice respectée, et voilà que son propre petit-fils traînait dans les rues comme un voyou. Quelle honte. Son grand-père devait se retourner dans sa tombe. Sans parler de tous les ancêtres avant lui.

Quand Julien était petit, cette histoire d’ancêtres l’avait terrifié. Il imaginait la terre remuer au cimetière, les morts roulant sous les pierres. Puis, un jour, il avait compris. La fois suivante, lorsque Mamie Colette avait reparlé des défunts qui ne trouvaient plus le repos, Julien avait lancé : « Au moins, s’ils bougent, Mamie, ils n’auront pas d’escarres comme Madame Perrault au bout de la rue. »

Mamie Colette avait porté la main à sa poitrine comme si on venait de l’assassiner. Sa mère, elle, avait failli s’étouffer de rire. Elle en avait oublié de lui donner la correction promise. Mamie Colette s’était vengée en lui donnant, à elle, un coup de torchon.

Mais là, sa grand-mère avançait vers lui à petits pas pressés, les yeux inquiets, comme si c’était elle qu’on venait de surprendre en train de fumer derrière l’école.

— Qu’est-ce que tu fais encore dehors ? Pourquoi tu n’es pas à la maison ? demanda-t-elle.

— Je… je n’y suis pas encore allé.

— Pas encore allé ? Mais où étais-tu depuis tout ce temps ?

— À l’école, puis à l’entraînement de foot, et après… j’ai marché un peu.

— Vraiment ?

Voilà, pensa Julien. Ça y était. Dans trois secondes, elle allait lui ordonner de souffler dans sa direction pour sentir son haleine.

— Mais qu’est-ce que c’est que ça ? reprit-elle brusquement. Tes mains sont rouges ! Où sont tes gants ?

— Je les ai oubliés à la maison.

— À la maison ? Et ta mère n’a rien vu ? Montre-moi tes chevilles.

Elle se pencha, lui releva le bas du pantalon et poussa un cri étouffé.

— Mais enfin !

— Quoi ? paniqua Julien.

— Pourquoi tes chevilles sont-elles aussi rouges ? Où est ton caleçon long ? Et ton écharpe ?

Julien sentit la honte lui monter au visage. Le pire, c’est qu’il venait d’apercevoir Bastien Morel, planqué près du passage entre les immeubles, son bonnet rouge dépassant comme un drapeau. Formidable. Merci, Mamie. Avait-elle perdu la tête ? Elle avait toujours été vive comme une lame, mais là…

— Mamie, combien font cinq fois cinq ?

— Vingt-cinq, répondit-elle, interloquée.

— Et le carré de l’hypoténuse ?

— Il est égal à la somme des carrés des deux autres côtés… Julien ? Tu n’as pas fait tes devoirs ? Ta mère n’a même pas vérifié ? Ça ne va pas se passer comme ça, regarde-moi dans quel état tu es !

Attendez. Mamie Colette était de son côté ? Peut-être qu’il venait d’échapper au sermon de sa mère. Ou alors il avait basculé dans un monde complètement à l’envers.

— Mamie, ma cicatrice d’appendicite, elle est de quel côté ?

— Tu n’as jamais été opéré de l’appendicite.

Bon. C’était bien elle.

Elle le ramena jusqu’à l’appartement en marmonnant dans sa barbe. À l’intérieur, sa mère était là. Une odeur de poulet rôti emplissait la cuisine. Elle portait sa robe des dimanches, ses boucles étaient soigneusement fixées, elle avait mis de nouvelles boucles d’oreilles… et des talons. Depuis quand Claire portait-elle des talons chez elle ?

— Julien, mon chéri, dit-elle en le serrant contre elle. Va te laver les mains, le dîner est presque prêt. Maman, tu restes manger ?

— Pourquoi cet enfant traîne-t-il dans la rue ? Il n’a donc plus envie de rentrer chez lui ? Bravo, vraiment bravo. Tu échanges ton propre sang contre… où sont ses gants ? Et son caleçon long ? Il gèle dehors ! Mais non, ça ne t’inquiète pas…

— Maman. Ça suffit. Tu manges avec nous, oui ou non ?

— Non ! J’en ai assez vu. Julien, prépare tes affaires. Tu viens avec moi.

— Quoi ? Non !

L’idée de subir les remontrances de Mamie Colette pendant les dix prochaines années lui donna presque des frissons.

— Il reste ici, dit Claire d’une voix ferme.

— Ici ? Mais c’est où, ici, maintenant ? Tu as tout gâché…

— Maman, si tu ne t’arrêtes pas, je vais… je vais être obligée de…

— De quoi ? De jeter ta propre mère dehors ?

— Oui.

— Ingrate !

Claire ne lui laissa pas le temps d’aller plus loin. Elle attrapa sa mère par le bras, la poussa jusqu’au palier et referma la porte d’un coup sec. Derrière, Mamie Colette se mit à hurler qu’elle appellerait la police et qu’on devait lui rendre son petit-fils.

Claire prit Julien par les épaules et l’emmena dans le salon. Là, assis raide sur le bord du canapé, un homme inconnu les attendait.

— Julien, inutile de mentir plus longtemps. Cet homme… c’est ton père.

Dehors, Mamie Colette criait toujours. Claire, elle, semblait pétrifiée. L’homme se leva. Il était grand, mince, et il avait les mêmes yeux que Julien. Il tendit une main tremblante.

— Bonjour, mon fils.

Julien recula comme s’il venait de recevoir un coup.

— Mais… tu m’avais dit qu’il était mort.

— Claire… souffla l’homme, son père, avec un visage brisé.

— Ce n’était pas moi, Marc. C’était elle. Elle disait que ce serait plus facile pour lui de te croire disparu que de savoir que tu avais…

Un coup violent retentit à la porte.

— Police ! Ouvrez !

— Claire, peut-être que je devrais partir…

— Non. Plus personne ne se cache. Julien, on va tout t’expliquer, seulement… n’aie pas peur.

Claire ouvrit. Mamie Colette entra presque en trombe, suivie d’un gardien de la paix et de Madame Bresson, la voisine du palier, qui n’avait jamais su résister à un drame.

— Que se passe-t-il ici ? demanda l’agent. On nous a signalé une agitation.

— Il ne se passe rien. Mon mari est revenu du Nord. Et voici son fils.

— C’est un repris de justice ! Un évadé ! Arrêtez-le ! Julien, viens ici !

— Mamie, ça suffit.

L’agent demanda les papiers de Marc et les examina avec attention.

— Aucun casier ?

— Aucun. Je travaille dans le Nord depuis que j’ai quitté l’école.

— Toutes mes excuses, monsieur.

— Arrêtez-le ! Il a ruiné la vie de ma fille !

— Maman, tais-toi.

Claire referma la porte.

Un père. Julien avait eu un père pendant tout ce temps. Onze ans sans lui, onze ans à croire qu’il n’existait plus. Mamie Colette avait toujours raconté que c’était un voleur ivrogne, mort dans une bagarre, un secret honteux qu’il valait mieux ne pas remuer.

Mais tout était faux.

Claire le vit venir trop tard. Julien attrapa son manteau et fila.

Il courut jusqu’à avoir les poumons en feu, les yeux brouillés de larmes. En qui pouvait-il encore avoir confiance ?

— Hé, toi !

C’était la voix de Bastien Morel. Julien continua sans se retourner.

— Attends ! Qui te court après ?

Bastien lui saisit le bras.

— Personne. Lâche-moi.

— Il fait un froid de chien. Tu vas finir malade. L’an dernier, j’ai été à l’hôpital, c’était les meilleurs repas de ma vie. Mais toi, t’as pas la carrure. Viens, j’habite pas loin.

Julien hésita.

— Ma mère est en déplacement. Elle est contrôleuse à la SNCF. Il n’y a que moi.

L’appartement était modeste, presque usé, mais propre. Dans la chambre de Bastien, des affiches couvraient les murs : Téléphone, Indochine, Gainsbourg. Une guitare reposait contre le lit.

— Tu veux un chocolat chaud ?

Julien hocha la tête. Son ventre se mit à gargouiller.

— T’as faim ? Je peux faire des croque-monsieur.

Bastien se mit aux fourneaux en fredonnant. Julien n’avait jamais rien mangé d’aussi bon.

Plus tard, devant leurs tasses, Bastien prit sa guitare et gratta quelques accords.

— Tu joues vraiment bien, admit Julien.

— Merci. Ça, c’est Gainsbourg. Et là, Indochine. Des légendes.

Julien ne connaissait vraiment que Téléphone. Bastien l’accompagna pendant qu’il chantait, et éclata de rire chaque fois qu’il se trompait.

— Tu devrais rentrer, dit-il finalement. Ils vont envoyer tous les flics du quartier à ta recherche.

Le sourire de Julien s’effaça.

Bastien l’écouta sans l’interrompre pendant qu’il racontait tout. Le père revenu d’entre les morts. Les mensonges. Sa grand-mère. Sa mère qui n’avait jamais parlé.

— Tu racontes n’importe quoi, dit Bastien. Un père, c’est génial. Le mien, il est parti. Ma mère dit qu’il est astronaute.

— Sérieux ?

— Non. Mais elle me fait rire. Elle m’a élevé toute seule. Pas de famille autour, rien. Et elle est formidable. Alors règle ça, d’accord ? Les adultes aussi font n’importe quoi.

Julien le prit dans ses bras.

Bastien avait raison.

Ils le retrouvèrent. Claire, Mamie Colette et Marc lui expliquèrent tout. Comment Mamie Colette n’avait jamais accepté Marc. Comment elle lui avait écrit, en se faisant passer pour Claire, pour lui faire croire que sa fille s’était remariée. Comment Marc l’avait crue.

— Pourquoi ? demanda Julien à sa grand-mère.

— Je voulais votre bonheur à tous les deux.

— Et le sien ?

Mamie Colette fondit en larmes.

— Pardonne-moi.

Le jour de l’anniversaire de Julien, Bastien vint à la maison. Il apporta une affiche de Téléphone, et Claire l’autorisa à l’accrocher dans sa chambre.

Julien finit par leur pardonner à tous.

Des histoires d’adultes, avait dit Bastien.

Mamie Colette prit Bastien sous son aile. Elle lui préparait à manger, lui faisait réciter ses leçons et l’aidait en mathématiques comme s’il avait toujours fait partie de la famille.

Des années plus tard, ils se retrouvent encore au bord de la mer, grattant leurs guitares et mangeant des croque-monsieur comme des rois.

Et Marc ? Julien l’aime. Il a maintenant des demi-frères et des demi-sœurs, et tout le monde s’entend bien. Mais entre son père et lui, il existe quelque chose de plus fort que les années perdues. Un lien que même le mensonge n’a jamais réussi à briser.