— Pas question ! Camille leva les mains comme si on l’accusait d’un crime. — Je ne peux pas aller à ce mariage, Élodie ! Julien prépare cette sortie pêche avec Marc depuis un mois. Ils ont même acheté de nouvelles cannes, une tente… Je ne peux pas lui faire ça à la dernière minute.
— Mais c’est le mariage de Claire ! Élodie posa sa tasse un peu trop fort sur la table. — Ta meilleure amie depuis le lycée ! Elle ne te le pardonnera jamais. Franchement, c’est quoi cette histoire de pêche ?
— Pour Julien, c’est sacré, soupira Camille. Il sort si rarement sans moi. Il en parle depuis tout l’été, il a trié son matériel, préparé ses leurres… Je ne peux pas lui enlever ce petit bonheur.
Camille remit nerveusement une mèche derrière son oreille. Depuis une semaine, ce choix la rongeait. D’un côté, il y avait le mariage de Claire, son amie d’enfance. De l’autre, cette fameuse parenthèse entre hommes que Julien attendait avec une impatience presque enfantine. Et, comme par hasard, tout tombait le même week-end.
— Peut-être que je pourrais venir seule ? proposa-t-elle sans conviction. Je lui expliquerai, elle comprendra sûrement.
— Bien sûr qu’elle comprendra, lança Élodie avec un petit rire sec. Et après, tu en entendras parler pendant des années. Tu te souviens de sa tête quand tu as oublié son anniversaire ?
— Là, j’avais vraiment oublié ! Mais cette fois, j’ai une raison valable.
— Oui, la pêche, répliqua son amie d’un ton piquant. Bon, fais comme tu veux. Mais ne viens pas te plaindre ensuite.
Cette conversation laissa à Camille une sensation amère. Sur le chemin du retour, elle ne cessa d’y repenser. Devait-elle en parler à Julien ? Lui dire à quel point ce mariage comptait pour elle ? Mais il avait eu l’air tellement heureux en préparant son escapade…
Julien l’attendait dans l’entrée. Il l’aida à retirer son manteau. Une odeur de pot-au-feu et de quelque chose de réconfortant flottait dans l’appartement.
— Le dîner est prêt, dit-il avec un sourire. J’ai fait ta salade piémontaise préférée. Alors, ta journée ?
— Ça va, répondit Camille en l’embrassant sur la joue. J’ai vu Élodie, elle te passe le bonjour.
Pendant le repas, le sujet du week-end revint naturellement sur la table.
— Tu es vraiment sûre que ça ne te dérange pas que je parte ? demanda Julien en la regardant avec attention. Si c’est important, je peux rester.
— Mais non, bien sûr que non, répondit Camille en balayant l’idée d’un geste. Vas-y, puisque vous avez tout prévu avec Marc.
— Tu es certaine ? insista-t-il, encore hésitant. On m’a dit que le réseau passait très mal là-bas. Mais j’essaierai de t’écrire si j’arrive à capter quelque chose.
— Tout va bien, le rassura-t-elle. Amuse-toi, attrape des poissons. Moi, j’irai chez Claire, ce serait gênant de ne pas y passer. J’expliquerai que tu es parti pêcher.
Julien hocha la tête, et Camille crut voir un soulagement traverser son regard. Elle mit cela sur le compte de l’impatience de partir.
Le vendredi matin, l’appartement devint un vrai champ de bataille. Julien allait d’une pièce à l’autre, rassemblant son matériel, appelant Marc toutes les dix minutes pour vérifier un détail.
— N’oublie pas ta canne, notre grand pêcheur, se moqua gentiment Camille en le regardant chercher sa lampe de poche. Et bonne pêche.
— Merci, ma belle, dit-il en la serrant contre lui. Ne t’ennuie pas trop. Et souhaite tout le bonheur du monde à Claire de ma part.
— Promis, murmura Camille, le nez contre son cou. Même si ce ne sera pas aussi drôle sans toi.
— Je suis sûr que tu passeras une très bonne soirée, répondit-il en lui déposant un baiser sur le front. Bon, je file. Marc m’attend déjà en bas avec la voiture.
— Tu nous feras une soupe avec tes prises ? lança-t-elle en l’accompagnant jusqu’à la porte.
— Évidemment ! Julien lui fit un clin d’œil. Ce sera un festin royal !
Quand la porte se referma, Camille fut saisie par un étrange sentiment de vide. Trois jours sans Julien. Ils se séparaient rarement, au point d’aller souvent faire les courses ensemble. Mais ce n’était rien, se dit-elle. Le week-end passerait vite. Et puis, avec le mariage du lendemain, elle n’aurait pas le temps de s’abandonner à la mélancolie.
Le soir, elle appela Claire pour lui expliquer la situation. À son grand soulagement, son amie réagit avec douceur :
— L’essentiel, c’est que toi, tu viennes. Julien, on le voit déjà si rarement… Ce n’est pas grave.
— Alors à demain, répondit Camille en souriant. Tu seras la plus belle des mariées.
Le lendemain matin, elle reçut un message de Julien : « Bien arrivés. On monte la tente. Presque pas de réseau. Je t’embrasse, bonne journée ! »
Elle répondit aussitôt : « Bonne chance, mon pêcheur. Je t’aime. »
Le mariage avait lieu dans un restaurant du centre de Paris. Camille arriva avec un léger retard ; les embouteillages, comme toujours, l’avaient mise à bout de nerfs. Lorsqu’elle entra, la cérémonie était déjà terminée et les invités commençaient à s’installer à table.
— Camille ! s’écria Claire, resplendissante dans sa robe blanche, en se précipitant vers elle. Enfin ! J’ai cru que toi aussi, tu n’allais pas venir.
— Comment aurais-je pu manquer ça ? Camille la serra fort dans ses bras. Tu es magnifique. Antoine a beaucoup de chance.
— Merci, ma chérie, répondit Claire, rayonnante. Dommage que Julien n’ait pas pu être là. Mais bon, les hommes et leur pêche, c’est sacré.
— Il te transmet toutes ses félicitations, dit Camille. Il a promis de se rattraper un jour.
Claire l’emmena jusqu’à la table où étaient déjà installés plusieurs amis communs : Élodie et son mari, Sophie avec son compagnon, Nicolas accompagné d’une nouvelle petite amie. Retrouver cette bande de vieux amis adoucit l’absence de Julien. Les toasts s’enchaînèrent, les plaisanteries fusèrent, puis les premières danses remplirent la salle d’une chaleur joyeuse.
— Et ton mari, il est où ? demanda Nicolas en se penchant vers Camille. Il a vraiment préféré des poissons à une soirée comme celle-ci ?
— Oui, il est parti avec Marc, répondit-elle avec un soupir. Ils organisaient ça depuis longtemps, c’était compliqué d’annuler.
— La pêche en septembre ? s’étonna Nicolas. Il ne fait pas déjà un peu frais ?
— Julien dit que les poissons mordent mieux à l’automne, répondit Camille en haussant les épaules. Moi, je n’y connais rien.
— Si le pêcheur le dit… murmura Nicolas avec un sourire, mais son regard prit soudain une expression étrange.
La soirée avançait, de plus en plus animée. Après le dîner, la piste de danse se remplit. Camille, détendue par quelques coupes de champagne, remarqua alors un petit groupe d’invités rassemblés autour d’une jeune femme qui tenait son téléphone en l’air.
— Oh, c’est Marion qui fait un direct sur Instagram ! cria Élodie. Viens, Camille, tu vas saluer les abonnés.
Camille s’approcha au moment où Marion commentait la scène avec enthousiasme :
— Et voici Camille, l’amie de la mariée ! Dis quelques mots, Camille !
— Bonsoir tout le monde, dit-elle avec un sourire gêné en faisant un signe à la caméra. Le mariage est superbe, dommage que tout le monde n’ait pas pu…
— On va montrer un peu l’ambiance ! lança Marion en tournant son téléphone vers la salle. Oh… mais c’est qui, là-bas, près du bar ? On dirait Julien, non ?
Camille regarda automatiquement dans la direction indiquée. Près du comptoir se tenait en effet un homme qui ressemblait de façon troublante à Julien. La même posture, la même chemise qu’elle connaissait si bien…
— Impossible, répondit-elle avec un rire nerveux. Mon mari est à la pêche.
— Mais si, c’est lui ! insista Marion en zoomant sur l’image.
Sur l’écran apparut, en gros plan, le visage de Julien. Son Julien, celui qui devait être quelque part au bord d’un étang, une canne à la main. Il riait, parlait à une jeune femme que Camille ne connaissait pas, et leur proximité avait quelque chose de beaucoup trop familier.
Le monde sembla basculer. Un bourdonnement lui emplit les oreilles, un poids glacé se posa au milieu de sa poitrine. Ce n’était pas possible. Il devait y avoir une erreur.
— Julien ! cria-t-elle, d’une voix si forte qu’elle ne se reconnut pas.
Il se retourna. Leurs regards se croisèrent. Sur son visage, Camille vit passer une panique pure. Il dit quelques mots rapides à la jeune femme, puis se dirigea brusquement vers la sortie.
Camille le suivit comme dans un brouillard, sans même remarquer les regards stupéfaits qui se tournaient vers elle.
— Camille, attends, dit Julien en la rattrapant dans le couloir. Je vais tout t’expliquer.
— Alors explique, répondit-elle en croisant les bras pour cacher ses tremblements. Pourquoi tu n’es pas à la pêche ? Et qui est cette femme ?
— Ce n’est pas ce que tu crois, dit-il en passant une main dans ses cheveux. Je préparais une surprise pour notre anniversaire de mariage.
— Une surprise ? répéta Camille, incrédule.
— Oui. J’avais tout organisé avec Claire et Antoine. On répétait un numéro musical, moi et cette fille… elle est chanteuse, d’ailleurs. Je voulais te chanter quelque chose pour notre anniversaire. Ce soir, c’était une répétition générale devant du public.
— Et pour ça, tu avais besoin de me mentir avec une histoire de pêche ?
— Si je t’avais dit que je venais au mariage sans toi, tu aurais compris qu’il y avait quelque chose ! répondit-il avec un sourire coupable. Je voulais vraiment te surprendre…
— Mon Dieu, murmura Camille en se couvrant le visage. Tu es idiot.
— Je sais, souffla Julien en l’entourant prudemment de ses bras. Pardonne-moi.
À cet instant, Claire apparut dans le couloir :
— Vous êtes là ! Julien, on doit répéter, tu sais bien !
— Toi aussi, tu étais au courant ? demanda Camille en se tournant vers elle.
— Oui, avoua Claire avec une moue désolée. Je trouvais ça tellement romantique… Tu ne m’en veux pas ?
Camille regarda Julien. Dans ses yeux, elle lut un remords sincère, maladroit, mais réel.
— Très bien, soupira-t-elle. Mais dans ce cas, je veux entendre cette chanson maintenant.
— Maintenant ? paniqua Julien. Mais je ne suis pas prêt !

— Peu importe, répondit Camille en croisant les bras. Chante, pêcheur.
Une demi-heure plus tard, Julien, rouge jusqu’aux oreilles, se tenait devant le micro. Les premières notes de leur chanson de mariage remplirent la salle. Il chantait faux, oubliait des mots, reprenait trop tôt, mais il ne quittait pas Camille des yeux. Et, malgré elle, elle sentit son cœur se réchauffer.
Lorsque la chanson se termina, elle s’approcha de lui et le serra très fort contre elle.
— Idiot, murmura-t-elle. Mais je t’aime.
— Même après ça ? demanda-t-il en la gardant contre lui.
— Surtout après ça, répondit-elle avec un sourire.
Plus tard, dans le taxi, Julien continuait encore à s’excuser.
— Au moins, maintenant, on aura une histoire à raconter à nos petits-enfants, éclata de rire Camille. « Comment papy a prétendu partir à la pêche et comment mamie l’a attrapé sur Instagram. »

— On dirait une série de TF1, dit-il en lui embrassant le sommet de la tête. Je te promets : plus jamais de surprise.
— Ah non, répliqua-t-elle avec un clin d’œil. La prochaine fois, trouve simplement une meilleure excuse. La pêche en septembre, c’était suspect.
— Je note, dit Julien. D’ailleurs… On pourrait peut-être aller vraiment pêcher un jour ? Marc nous invite.
— À une seule condition, répondit Camille avec un sourire malicieux. Tu me chanteras quelque chose près du feu. Sans bande-son.
Julien grimaça, puis céda :
— D’accord. Mais les poissons risquent de fuir en entendant ma voix.
Ils éclatèrent de rire, et Camille comprit alors que cette histoire absurde venait, contre toute attente, de les rapprocher encore davantage.