« Ta mère part vivre ailleurs, ou bien notre mariage s’arrête ici » : Laurent posa cet ultimatum à Élodie après des mois de remarques, d’intrusions et une dernière dispute qui faillit tout briser

— Ta mère s’en va, ou nous divorçons.

Laurent avait lancé ces mots à Élodie après une nouvelle explosion de tension, avec cette voix froide que l’on prend quand on n’a plus la force de crier.

— Tu comptes encore faire attendre tout le monde ? On va être en retard ! s’impatienta Élodie en jetant un regard nerveux à sa montre, un pied battant le carrelage de l’entrée.

— Je suis prêt, il faut juste que je remette ma cravate, répondit Laurent depuis la chambre. Et on serait déjà partis depuis longtemps si tu n’avais pas changé trois fois de tenue.

— Ah, ça commence ! lança Élodie, piquée au vif. Je veux simplement être présentable à ta soirée d’entreprise, pas arriver là-bas comme une petite chose terne qu’on ne remarque même pas !

Laurent apparut dans l’encadrement de la porte, occupé à resserrer le nœud de sa cravate. À quarante-cinq ans, il avait encore l’allure solide, même si quelques mèches grises brillaient désormais sur ses tempes.

— Tu es toujours belle, dit-il plus doucement. Surtout quand tu ne te mets pas dans tous tes états.

Élodie ouvrit la bouche pour répliquer, mais à cet instant, Monique, sa mère, sortit de la cuisine avec une tasse d’infusion entre les mains.

— Vous allez où, habillés comme ça ? demanda-t-elle en les détaillant de la tête aux pieds.

— Laurent a une soirée avec son entreprise, maman. Je te l’ai dit ce matin, répondit Élodie en ajustant ses boucles d’oreilles.

— Ah oui, j’avais oublié, murmura Monique après une gorgée. Et pourquoi si tard ? Il est presque vingt et une heures.

— Justement, c’est pour ça qu’on se dépêche, dit Laurent en s’efforçant de garder un ton égal, alors qu’il bouillait déjà intérieurement. Élodie, on commande un taxi ou je prends la voiture ?

— Un taxi, ce sera mieux. Comme ça, toi aussi, tu pourras te détendre, répondit Élodie en sortant son téléphone de son sac.

— Voilà qui est raisonnable, intervint Monique. Les hommes, on les connaît : d’abord ils boivent, ensuite ils laissent les autres assumer les conséquences.

Laurent serra les mâchoires et se mit à compter jusqu’à dix. Avec sa belle-mère, même une phrase sur la météo pouvait ressembler à une accusation.

— Maman, s’il te plaît, souffla Élodie en adressant à son mari un regard d’excuse.

— Ça va, ça va, je me tais, dit Monique en retournant vers la cuisine, sans pour autant refermer la porte.

— Le taxi arrive dans cinq minutes, annonça Élodie en rangeant son téléphone.

— Très bien, dit Laurent en attrapant sa veste. Tu as pris les clés ?

— Oui, j’ai tout.

La voix de Monique revint aussitôt depuis la cuisine :

— Et vous rentrez à quelle heure ? Je dois fermer à clé ?

— Ne ferme pas, maman. On a nos clés.

— Et si vous les perdez ? Ou si vous buvez trop ? demanda-t-elle d’un ton soupçonneux.

— On ne les perdra pas, coupa Laurent. Et je sais très bien m’arrêter.

— C’est toujours ce qu’on dit avant de… commença Monique, mais la sonnerie de l’interphone l’interrompit.

Le taxi était arrivé. Laurent sentit presque physiquement le soulagement lui traverser la poitrine.

— Ne rentrez pas à pas d’heure ! lança Monique pendant qu’ils sortaient.

Dans le taxi, Élodie posa sa main sur celle de son mari.

— Excuse-la. Elle s’inquiète, c’est tout.

— Bien sûr, répondit Laurent en regardant par la vitre.

Les rues sombres défilaient, coupées par l’éclat des réverbères et les silhouettes pressées des passants. Par moments, il aurait voulu disparaître parmi eux, se fondre dans cette foule anonyme où personne ne surveillait ses gestes, ses horaires, son souffle.

Trois mois plus tôt, Monique s’était installée chez eux après la mort du père d’Élodie. « Juste le temps qu’elle se remette », avait dit Élodie. Mais le provisoire avait pris racine, et leur appartement de trois pièces, autrefois chaleureux, était devenu pour Laurent une cage trop étroite.

La soirée d’entreprise avait lieu dans un restaurant du centre de Paris. Les lumières tamisées, la musique jouée en direct, les collègues élégamment vêtus, tout semblait annoncer une parenthèse agréable. Peu à peu, Laurent se détendit en discutant avec les employés et leurs conjoints. Élodie, dans une robe bleu nuit, attirait les regards avec cette grâce naturelle qu’il aimait tant.

— Vous avez une épouse remarquable, dit Bernard Delmas, le directeur, en s’approchant du bar. Une vraie femme de distinction.

— Merci, répondit Laurent en regardant Élodie avec fierté tandis qu’elle parlait vivement avec l’épouse de Bernard. J’ai de la chance.

— Vous êtes mariés depuis longtemps ?

— Cela fera quinze ans en avril.

— Quinze ans ? Eh bien, ce n’est pas rien. Et des enfants ?

— Non, dit Laurent en secouant légèrement la tête. Ça ne s’est pas fait.

Le sujet restait sensible. Pendant des années, ils avaient essayé. Ils avaient consulté, passé des examens, attendu des résultats. Les médecins ne trouvaient rien d’alarmant et répétaient qu’il fallait patienter. Puis Élodie avait fini par dire qu’ils étaient bien tous les deux.