— On n’a pas besoin de Mamie ! déclarèrent les petits-enfants presque en chœur, en plein conseil de famille.
— Neuf cents euros pour ce tas de ferraille ?! Bernard Moreau rabattit le capot de la vieille Peugeot avec un fracas sec et lança au vendeur un regard noir. — Les pièces tiennent à peine par miracle, là-dedans !
— Ce n’est pas un tas de ferraille, monsieur, c’est une légende, répliqua l’homme sans se démonter, en caressant le volant râpé comme s’il s’agissait d’un bijou. — Millésime 1976, sortie de Sochaux. Les papiers sont propres, le moteur a été repris. Elle tourne comme une horloge suisse.
— Comme une horloge arrêtée depuis dix ans, marmonna Bernard avant de se tourner vers sa femme. — Monique, viens. Je ne vais pas jeter notre argent dans de la tôle rouillée.
Monique Moreau adressa au vendeur un sourire gêné.
— Excusez-nous, mais mon mari n’a pas tout à fait tort. Il nous faut une voiture pour porter des affaires à la maison de campagne, aller un peu au vert. Et celle-ci…
— Prenez-la, vous ne le regretterez pas ! insista le vendeur en cherchant son regard. — Pour vous, je baisse le prix. Huit cent cinquante euros, et elle part avec vous.
— Non, merci, répondit Monique d’une voix plus ferme, en glissant son bras sous celui de Bernard. — Nous allons continuer à chercher.
Ils s’éloignèrent en silence entre les rangées de boxes de garage. Bernard fulminait encore, tandis que Monique sentait l’inquiétude lui serrer la poitrine. L’été approchait, et sans voiture, rejoindre leur petite maison de campagne devenait presque impossible. Depuis qu’un chauffard avait embouti leur vieille Twingo — ils s’en étaient sortis avec une bonne frayeur, et c’était déjà une chance — il fallait soit s’entasser dans le bus avec une correspondance interminable, soit payer un voisin pour les conduire.
— On pourrait peut-être faire un crédit pour une voiture plus récente ? proposa-t-elle timidement en sortant du garage.
— Avec nos retraites ? Bernard eut un rire bref. — Non. On trouvera bien une occasion correcte. Il faut seulement chercher encore.
— Mais il va bientôt falloir retourner le potager, dit Monique en resserrant son foulard. Le vent était encore frais. — Les enfants ont promis de venir aider, mais tu sais bien comment ça se passe. Olivier travaille, Isabelle a toujours mille choses à gérer…
— Justement ! s’anima soudain Bernard. — Et si on en parlait à Madeleine ?
— À maman ?! Monique écarquilla les yeux. — Mais elle a soixante-dix-neuf ans !
— Et alors ? balaya son mari. — Ta mère est en meilleure forme que nous deux réunis. Gym tous les matins, marché ensuite, puis goûter avec ses copines. Et elle a de l’argent de côté. Tu te souviens bien qu’elle disait mettre quelque chose pour les mauvais jours.
— Bernard ! Monique leva les mains, scandalisée. — Tu n’as pas honte ? Ce sont ses économies. Elle a mis ça de côté toute sa vie. Et puis elle voulait en laisser aux petits-enfants.
— Mais c’est justement pour eux qu’on s’en servirait ! insista Bernard. — On achète une voiture, on les emmène à la campagne. Grand air, fruits rouges, pêche au bord de l’étang. C’est bon pour leur santé !
Monique secoua la tête, mais ne répondit pas. Lui demander de l’argent à sa mère lui semblait indécent. Déjà, elles se voyaient trop peu. Madeleine Laurent vivait seule dans un vieil immeuble des années soixante, à l’autre bout de la ville, mal desservi. Et maintenant, il faudrait débarquer chez elle avec une pareille demande…
À la maison, les enfants et les petits-enfants les attendaient déjà : Olivier avec sa femme Claire et leur fils Lucas, quatorze ans ; Isabelle avec son mari Julien et leurs jumeaux, Emma et Hugo, qui venaient d’avoir douze ans. Comme chaque dimanche, tout le monde s’était réuni autour du déjeuner familial.
— Alors, vous avez trouvé votre bolide ? demanda Olivier en posant les assiettes.
— Non, soupira Monique. — Soit ça vaut une fortune, soit ça tombe en morceaux.
— Et papa propose d’emprunter à Mamie Madeleine, lâcha soudain Bernard en entrant dans la cuisine. — Elle a bien quelques économies.
— À Mamie Madeleine ? s’étonna Isabelle en coupant le pain. — Et elle accepterait ?
— Je n’en sais rien, avoua Monique. — Je ne lui ai pas encore demandé. Et je ne suis même pas sûre qu’il faille le faire.
— Pourquoi il ne faudrait pas ? Bernard s’installa à table. — À qui voulez-vous qu’elle les laisse, ses économies ? Aux petits-enfants !
— Elle voulait justement qu’ils les utilisent pour leurs études, rappela Monique.
— Et alors ? La campagne, c’est aussi de l’éducation ! La biologie en conditions réelles !
Tout le monde rit, et la conversation glissa vers d’autres sujets. Mais après le repas, tandis que les assiettes disparaissaient et que les verres s’empilaient près de l’évier, Bernard revint à son idée.
— Monique, je suis sérieux, dit-il en l’aidant à débarrasser. — Il faut parler à ta mère. C’est de l’argent familial, il doit servir à la famille.
— Je ne sais pas, Bernard, murmura-t-elle. — Maman est indépendante. Elle déteste qu’on mette le nez dans ses affaires d’argent.
— Qui parle de mettre le nez ? s’emporta-t-il en agitant la main. — On lui explique seulement la situation. Elle comprendra bien qu’on ne réclame pas ça pour aller jouer au casino, mais pour quelque chose d’utile.
Le soir, devant la télévision, Bernard jeta une nouvelle idée qui fit tomber le silence dans le salon.
— Et si on faisait venir Mamie Madeleine chez nous ?
— Chez nous ?! Monique manqua de s’étouffer avec son thé. — Mais on est déjà serrés !
— On aménage le débarras, proposa Bernard. — Ou bien le canapé du salon. Elle ne serait plus seule, et nous, on serait rassurés. À son âge, il faut quand même y penser.
— Et son appartement ? demanda prudemment Olivier.
— On le loue ! s’enthousiasma Bernard. — Un deux-pièces, même en périphérie, ça peut rapporter six cents ou six cent cinquante euros par mois. Voilà de quoi payer la voiture et les frais de la maison de campagne.
Monique fronça les sourcils.
— Tu parles de ma mère ou d’une vache à lait ? Elle a vécu cinquante ans dans cet appartement. Toute sa vie est là-bas.
— Oh, ça va, dit Bernard en haussant les épaules. — À son âge, ce n’est pas le passé qui compte, c’est qu’on s’occupe d’elle.
Lucas leva alors la tête de son téléphone.
— Mamie Madeleine est au courant de vos plans ?
— Pas encore, reconnut Bernard. — On compte lui proposer.
— Et si elle ne veut pas ? demanda Emma.
— On la convaincra, répondit Bernard avec assurance. — On lui expliquera que c’est mieux comme ça.
— Mieux pour qui ? lança soudain Hugo, lui qui parlait d’ordinaire si peu. — Pour Mamie ou pour vous ?
— Hugo ! le reprit Isabelle.
— Je pose juste une question, dit le garçon en haussant les épaules. — Vous lui avez seulement demandé si elle souffrait d’être seule ? Nous, on va la voir quoi… une fois tous les six mois ?
— Tout le monde est pris, soupira Monique.
— Justement, reprit Bernard aussitôt. — Si elle vit avec nous, on la verra tous les jours.
Les petits-enfants échangèrent un regard. Monique comprit aussitôt qu’aucun d’eux ne débordait d’enthousiasme. Mamie Madeleine était sévère. Elle faisait partie de ces grands-mères capables de déclarer que les téléphones rendaient les enfants bêtes et que les réseaux sociaux étaient une perte de temps inventée pour voler la vie des gens.
— Il faudrait peut-être commencer par lui demander, proposa Isabelle. — Et si elle n’a aucune envie de déménager ?
— Bien sûr qu’on lui demandera, répondit Monique en hochant la tête. — Nous irons la voir demain.
— Je viens avec toi, dit Bernard aussitôt. — À deux, on la convaincra plus vite.
Le lendemain, ils prirent la direction de l’appartement de Madeleine. Elle les accueillit avec une joie sincère : elle avait dressé la table, sorti un pot de confiture de mirabelles, préparé la tarte aux pommes que son gendre aimait tant.
— Alors, maman, comment tu vas ? demanda Monique dans la cuisine.
— Très bien, répondit Madeleine avec vivacité. — Le matin, ma gymnastique. Ensuite, je passe au marché. Le soir, avec les voisines, on regarde nos séries. Je vis, ma fille !
— C’est justement de votre vie que nous voulions parler, commença Bernard une fois assis à table. — De votre quotidien, Madeleine.
— Qu’est-ce qu’il a, mon quotidien ? demanda la vieille dame, soudain méfiante.
— Rien, rien, s’empressa Monique. — C’est seulement que… peut-être que tu pourrais venir vivre chez nous ? On te trouverait une place, on s’occuperait de toi…
— Chez vous ? répéta Madeleine, surprise. — Et pourquoi donc ?
— L’âge, intervint Bernard. — On ne sait jamais ce qui peut arriver. Chez nous, il y a la famille, les petits-enfants, quelqu’un pour veiller sur vous.
Madeleine plissa les yeux, puis tourna lentement son regard vers sa fille.
— Et mon appartement, vous en feriez quoi ?
— On pourrait le louer, répondit Bernard avec un détachement un peu trop rapide. — Un revenu en plus. Surtout en ce moment, avec cette voiture dont on a besoin pour aller à la campagne.
— Ah, je vois, dit Madeleine en hochant doucement la tête. — Donc, ce sont mes sous qu’il vous faut.
— Pas seulement ! Monique lança à son mari un regard furieux. Puis elle se redressa. — Ce qui compte, c’est que tu sois près de nous, maman. La voiture… la voiture peut attendre.
Madeleine resta longtemps à les observer. Puis un petit rire sec, presque tendre, lui échappa.
— Merci, ma fille. J’ai bien cru un instant que ce n’était pas ma fille qui était venue, mais un agent immobilier accompagné de mon gendre.
Bernard devint rouge jusqu’aux oreilles, mais ne trouva rien à répondre.
Une semaine plus tard, le dimanche suivant, toute la famille se réunit encore autour de la table. Cette fois, Madeleine était là elle aussi. Pas comme une invitée qu’on aurait installée dans un coin, mais comme une maîtresse de maison qui avait elle-même préparé des petits chaussons au chou.
— Mamie Madeleine, je peux te brancher ma tablette sur la télé ? demanda Hugo avec une timidité inhabituelle. — Comme ça, tu verras les photos de tes petits-enfants en grand.
La vieille dame sourit.
— D’accord, mon garçon. Mais d’abord, on boit le thé. Quant à la voiture… vous l’achèterez quand vous pourrez. Le bus et la campagne ne vont pas s’enfuir.