— À quoi t’attendais-tu donc, Laurent, quand tu es parti vivre chez ta jeune maîtresse ? Que ta femme resterait là, à t’attendre toute sa vie ?

— À quoi croyais-tu, au juste, quand tu as filé chez cette gamine ? Que Claire allait garder ta place bien au chaud ? murmurait Madame Germaine Morel derrière sa cloison. Sa voix glissait dans la pénombre de la cage d’escalier comme un bourdonnement de moustique un soir lourd de juin.

…Devant la porte de son ancien appartement, dans un immeuble gris de la périphérie de Lyon, Laurent restait immobile. Sa main n’osait pas se poser sur le vieux bouton de sonnette cabossé. Depuis un an, il vivait ailleurs, dans un décor qui lui avait d’abord paru plus vif, plus brillant, presque neuf. Pourtant l’odeur des murs familiers, du papier peint fatigué et de cette lumière basse où s’était consumée leur vie d’avant, revenait le chercher la nuit. L’immeuble semblait tourner sur lui-même comme un vieux disque rayé, répétant sans fin la même mélodie.

Puis, d’un geste brusque, il trouva le courage d’appuyer sur le petit cercle métallique glacé. Quelque part, au fond des pièces vides, la sonnerie se dispersa, pareille à une voix remontée des caves de la mémoire. Son cœur cogna dans ses côtes comme une bête prise au piège, à l’approche de quelque chose d’inévitable : de la neige fondant dans les paumes, une vitre humide, un cahier oublié dans l’obscurité…

Un an plus tôt, son départ avait eu quelque chose d’un vol commis contre sa propre vie. Il avait prévu de ne laisser qu’un mot pâle, usé jusqu’à la corde : Pardon, j’aime une autre femme, je m’en vais. Mais ce jour-là, Claire était rentrée plus tôt que prévu. Elle avait poussé la porte de la cuisine et l’avait surpris en train de rassembler ses affaires. Les phrases de Laurent trébuchaient les unes sur les autres, comme des marches rendues glissantes par la pluie. Dans le silence de Claire, la douleur s’était boutonnée jusqu’au cou.

Il avait perdu pied, s’était précipité vers la sortie, abandonnant presque tout derrière lui. Seul son sac s’était refermé d’un coup sec, si violemment que la tirette de la fermeture lui était restée dans la main, minuscule présage de vide. Sur la table, il avait laissé des euros pour Claire et les filles, de quoi tenir les premiers temps…

Avec Claire, tout avait commencé si loin qu’il lui semblait parfois parler d’une autre existence. S’aimaient-ils ? Sans doute, puisqu’il avait bien fallu une raison solide pour se marier. Leur vie commune avait débuté dans ce deux-pièces gris hérité de l’arrière-grand-mère de Laurent. Puis leur première fille était née. Laurent travaillait dans une banque, Claire s’occupait du bébé et poursuivait tant bien que mal ses études.

Plus tard, elle avait obtenu son diplôme d’éducatrice spécialisée et avait trouvé un poste dans la même école maternelle où ils avaient inscrit leur fille. Les années avaient passé, et une deuxième petite fille était venue agrandir la famille.

Dans l’immeuble, tout le monde les tenait pour un couple modèle, et peut-être que, vu de l’extérieur, ils l’étaient vraiment. Claire cuisinait avec une patience de grand-mère de conte, gardait la maison en ordre, apprenait aux enfants à se tenir droites dans la vie. Et elle trouvait encore de la force pour son mari. Mais en Laurent, quelque chose rongeait en silence : un vide sans nom, comme si chaque journée durait trop longtemps sous le même ciel.

Deux ans avant cet étrange retour, Marianne était apparue. Tout le monde l’appelait Maïa, et elle-même y tenait. Elle avait été embauchée au service comptabilité de la banque où travaillait Laurent, et presque aussitôt, elle était devenue la muse du bureau. Les compliments tournaient autour d’elle comme des tasses fines sur un plateau de salon.

Au début, Laurent remarquait à peine la jeune collègue. Puis il y eut cette sortie d’entreprise en forêt, un samedi d’automne, lorsque le car les emmena sur une petite route perdue entre les arbres. Ils se retrouvèrent assis l’un à côté de l’autre. Un mot en appela un autre, et la réalité se mit à tourbillonner autour d’eux comme si quelqu’un avait ouvert une fenêtre en pleine tempête.

Maïa ne voulut pas rester maîtresse très longtemps. Au bout de quelques mois, elle posa son ultimatum avec une douceur tranchante : choisis, elle ou moi. Laurent n’était prêt ni au divorce ni à ce bonheur électrique qui l’effrayait autant qu’il l’attirait. Pourtant, il céda à ses assauts naïfs, à ses promesses impatientes, et il s’installa chez elle.

Le tribunal fut froid, presque avare en paroles. Claire ne se présenta pas à l’audience. La juge lut d’une voix sèche : aucune contestation, les enfants resteraient avec leur mère. Laurent fit un virement, laissa l’appartement à son ex-femme et aux filles. Il n’osa pas leur rendre visite, non parce qu’il ne les aimait plus, mais parce qu’il ne trouvait aucune phrase capable de couvrir sa honte emmêlée. Alors il payait la pension, régulièrement, comme un métronome. Et rien de plus.

Les six premiers mois avec Maïa eurent l’éclat froid des vitrines neuves. Tout paraissait de trop, mais tout brillait : les soirées dans les cafés du centre-ville, les week-ends chez ses parents dans leur maison de campagne, les conversations sans fin autour du mariage à venir. Laurent avait presque cru que le bonheur s’était posé sur ses épaules comme une nouvelle peau.

Un soir, en vidant la poubelle de la salle de bain, il trouva un test jeté là, deux barres nettement dessinées. Dans sa tête, tout devint blanc, aussi blanc qu’une page que personne n’a encore osé toucher. Enceinte ? Il pensa à la continuité, au sang, à un enfant. Mais Maïa mère, il n’arrivait pas à l’imaginer.

— Tu me préparais une surprise ? tenta-t-il de plaisanter ce soir-là.

— Quelle surprise ? Tu veux un spectacle, Laurent ? répondit-elle, en faisant glisser ses longs doigts sur sa poitrine, laissant sur sa peau des traces qui ne voulaient plus rien dire.

— Ce n’est pas de ça que je parle. Je sais pour le bébé, Maïa…

— Ça ne veut rien dire. Tout est déjà réglé, répondit-elle froidement.

— Comment ça, réglé ?

— Oh, arrête de faire l’enfant ! Tu crois vraiment que c’est le moment pour une grossesse ? Dans un mois, on se marie, le séjour à La Rochelle est payé, et je n’ai aucune envie de passer ma lune de miel avec des nausées. Bref, il n’y a plus de bébé.

Un grondement creux s’ouvrit dans sa tête, comme si quelqu’un venait d’arracher l’appui d’une fenêtre à l’intérieur même de ses souvenirs. Jour après jour, Maïa devint plus froide, comme après une bourrasque de novembre arrivée sans prévenir. Soudain, il comprit : le mariage, les repas chez ses parents, ses doigts légers sur sa peau, tout cela n’était qu’un rêve en coton. L’erreur l’enveloppa comme un brouillard du matin.

Un mois avant la cérémonie, n’y tenant plus, il bourra ses vêtements dans ce même vieux sac et, sous les paroles rageuses de Maïa, se chassa lui-même de son appartement, comme on saute d’une fenêtre dans un cauchemar.

…La sonnette continuait de lancer sa trille monotone, mais personne ne venait ouvrir. L’appartement était vide. Le temps y semblait coincé, ou bien tout s’était évaporé comme la fumée après une fête. Laurent traversa les pièces. Pas une voix. Pas un dessin d’enfant sur le mur. Seulement des étagères marquées de traces plus claires, là où des vases avaient autrefois reposé.

Il ressortit sur le palier. L’immeuble paraissait noué dans un sommeil gris, envahi par une demi-obscurité. Il sonna chez la voisine d’en face. Derrière la porte, des pantoufles raclèrent le sol. Madame Germaine Morel, qui avait été l’amie de son arrière-grand-mère, entrouvrit avec méfiance.

— Qui est là ? Encore le plombier ?

— C’est moi… Laurent, dit-il, avec l’impression que son cœur allait tomber sur le carrelage du palier.

La vieille femme, en s’essuyant les mains sur sa robe de chambre, poussa un cri étouffé.

— Seigneur, mais c’est bien toi ! Tu es revenu, alors ?

— Je suis revenu… Vous ne savez pas où sont… les miens ?

— Entre, au lieu de rester dans le courant d’air, dit-elle en reculant pour le laisser passer jusqu’à sa table usée.

Dans la cuisine, la bouilloire gémissait d’un filet aigu, comme le vent entre les tombes. Laurent regardait le visage ombré de la voisine.

— Tu pensais que Claire allait t’attendre, après que tu as couru derrière cette petite ? Elle est partie, mon garçon. Elle a pris les filles avec elle. Elle travaille maintenant dans un village de l’Aveyron, et elles vivent là-bas. L’argent que tu envoies, elle me le retransfère proprement pour payer l’appartement, comme elle me l’a demandé. Tout est en ordre chez elle.

Elle serra les lèvres, puis reprit, plus durement :

— Si ça ne tenait qu’à moi, je t’aurais secoué comme un prunier ! Tu as laissé tes enfants, tu as échangé ta femme contre je ne sais quelle… et maintenant que le mur t’a coincé, tu reviens frapper à la porte.

— Ça n’a pas marché avec ta maîtresse ? ajouta-t-elle en hochant tristement la tête.

— Non… ça n’a pas marché. Laurent se leva. Pardonnez-moi, Madame Morel, je n’aurais pas dû vous déranger.

— Assieds-toi ! lança-t-elle soudain, d’une voix si sévère qu’il obéit. Je n’ai pas fini. Si tout le monde se taisait dans ces moments-là, il y a longtemps que le mauvais côté du monde aurait gagné. Je vais te donner l’adresse de Claire. Son numéro aussi. Mais sache une chose : elle a eu un garçon. Elle l’a appris juste après ton départ. Elle ne t’a rien dit et elle est partie sans faire de bruit. C’est dur pour elle seule. Son salaire à la campagne n’a rien d’un salaire de grande ville, elle paye une nounou, et tes quelques billets ne servent qu’à l’appartement. Alors réfléchis, maintenant…

Laurent ne répondit pas. Il prit sa tête entre ses mains, comme si un poids invisible lui écrasait les tempes. Puis, tout à coup, il se redressa. Sa voix sortit dure, métallique.

— Merci… merci à vous.

Et il descendit dans la nuit.

Une fois revenu chez lui, il resta longtemps debout devant la fenêtre. Dehors, des lumières étrangères et pourtant familières s’étaient posées dans l’obscurité, chacune pareille à un petit reproche muet. En glissant vers le sommeil, il ne pensait plus qu’à une chose : pourvu que Claire pardonne. Pourvu seulement qu’elle pardonne…

— Et qu’est-ce que tu espérais, Laurent, quand tu es parti chez ta jeune maîtresse ? Que ta femme t’attendrait ? le jugeait encore la voix de la voisine dans sa mémoire.

Le chauffeur de taxi le déposa devant l’immeuble et se figea soudain, en apercevant à une fenêtre le visage de sa femme disparue.