À qui comptes-tu vraiment, quand celui qui jurait de t’aimer devient celui qui t’écrase jour après jour ?

À qui comptes-tu vraiment, quand celui qui jurait de t’aimer devient celui qui t’écrase jour après jour ?

— Julien, je t’en supplie, laisse-moi partir. On a essayé de construire quelque chose, une vraie famille, mais tout s’est effondré. À quoi bon continuer à se faire du mal ? Divorçons, simplement…

— Maintenant ? ricana-t-il. Tu peux toujours rêver. Je ne te laisserai pas partir. Tu es ma femme, je suis ton mari, nous sommes une famille. Tu es si malheureuse que ça, ici ? Tu ne m’aimes plus ? Ou alors tu as quelqu’un d’autre ? Réponds quand je te parle !

Claire était assise tout au bord du canapé, les doigts crispés sur le plaid qu’elle froissait sans même s’en rendre compte. Après cette nouvelle dispute avec son mari, elle n’avait qu’une envie : disparaître, s’évaporer, sortir de sa vie pour toujours. Le divorce semblait être la seule issue, mais elle n’avait pas encore trouvé le courage de déposer une demande. Deux années de mariage étaient devenues un cauchemar, et les six derniers mois avaient été les pires : Julien s’était transformé en petit tyran domestique, cherchant chaque jour une nouvelle raison de la rabaisser.

Tout avait commencé ce matin-là par une chose qui aurait dû rester insignifiante. Claire s’était commandé une nouvelle crème pour le visage.

— Encore en train de jeter l’argent par les fenêtres ? lança son mari lorsqu’elle rentra avec le colis.

Claire voulut s’expliquer, mais Julien ne l’écoutait déjà plus.

— Tu penses à quoi, exactement ? À nous ? Ou seulement à toi, ma chère ? Il te fallait absolument une crème ! Tu aurais mieux fait de dépenser ça pour quelque chose d’utile, par exemple aider mes parents.

— Julien, pourquoi tu réagis comme ça tout de suite ? Je travaille, j’ai mon propre argent. Et j’aide tes parents quand je peux, tu le sais très bien.

— Tu appelles ça aider ? Tu leur envoies trois miettes ! Eux, ils ont besoin d’un vrai soutien, tu comprends ? Tu es égoïste, Claire. Tout ce que tu gagnes, tu le balances dans tes petits pots pour le visage !

Sa voix était coupante, ses yeux pleins de colère. Claire ne tint plus et fondit en larmes. Comme toujours, Julien claqua la porte et la laissa seule avec ses sanglots, noyée dans ce sentiment d’impuissance qui la vidait de l’intérieur. C’était toujours ainsi : il la poussait à bout, puis il s’en allait.

Claire se souvenait parfaitement des débuts. Julien lui avait semblé parfait : prévenant, doux, attentif, amoureux. Puis quelque chose s’était déplacé, lentement, presque sans bruit. Ou peut-être n’avait-elle tout simplement pas su voir, dès le départ, le visage qu’il cachait vraiment.

Le soir, Julien rentra. Claire était dans la cuisine, une tasse de tisane entre les mains.

— Tu as encore pleuré ? demanda-t-il sans même la regarder.

— Je t’ai blessée ? Tu l’as cherché. Réfléchis à ce que tu fais.

— Qu’est-ce que je fais de mal ? souffla Claire.

— Tout ! Tu ne fais aucun effort. Moi, je travaille, je rentre épuisé, et toi ? Une moitié de journée devant ton ordinateur, l’autre moitié à traîner à la maison !

— Moi aussi, je travaille, et pas moins que toi, répondit Claire, regrettant aussitôt d’avoir ouvert la bouche.

— Tu appelles ça un travail ? Tu gagnes des clopinettes ! C’est moi qui fais vivre ce foyer. Apprends à me respecter, Claire. Depuis qu’on est mariés, tu ne m’as même pas dit merci une seule fois ! Je l’ai pourtant mérité !

— Je te respecte, Julien… Mais ça ne te donne pas le droit de me parler comme ça.

— Et comment je devrais te parler ? Tu es toujours insatisfaite, toujours en train de pleurnicher ! Tu me fais passer pour un monstre !

— Julien… C’est toi qui es toujours mécontent. J’ai peur de dire un mot, peur d’acheter quelque chose, peur même de me reposer. L’après-midi, je n’ose pas m’allonger dix minutes, parce que si tu l’apprends, tu vas hurler. Je n’ai pas des nerfs d’acier, je sens que je ne tiens plus…

— Oh, arrête de geindre ! Toujours à jouer les victimes. Ça me dégoûte.

Il y avait dans sa voix un mépris qui faisait physiquement mal à Claire.

— Je ne comprends pas pourquoi tu me traites comme ça, murmura-t-elle. Qu’est-ce que je suis censée faire ?

— Fais les choses correctement, cesse de m’énerver, et tout ira bien.

Claire le regarda dans les yeux. La tendresse et l’amour en avaient disparu depuis longtemps. Il n’y restait plus que du froid, de l’agacement, une dureté qui lui glaçait le cœur.

— Peut-être qu’on pourrait parler à quelqu’un ? proposa-t-elle. Voir une conseillère conjugale ?

— Une conseillère ? C’est toi qui devrais consulter, tu n’es pas normale, trancha Julien. Tu inventes tout.

Ces mots achevèrent de convaincre Claire : il fallait partir. Julien avala son dîner à la hâte, alluma la télévision, et elle, en silence, sortit un vieux carnet d’un tiroir. Elle commença à organiser sa fuite. Il fallait penser à tout, sans laisser la moindre faille.

Le lendemain, Claire quitta l’appartement plus tôt que d’habitude. Elle entra dans un petit café de quartier, commanda un café allongé, ouvrit son carnet et écrivit :

« Première étape : trouver un travail à temps partiel pour gagner un peu plus. Deuxième étape : louer une petite chambre. Troisième étape : préparer mes affaires. Quatrième étape… »

— Claire ?

Cette voix, elle la reconnut aussitôt.

Elle leva les yeux et vit Sophie, une ancienne camarade de lycée.

— Sophie ! Je ne m’attendais pas à te voir ici ! s’exclama Claire.

— Ça fait une éternité, sourit Sophie. Qu’est-ce que tu deviens ? Tu travailles dans le coin ?

— Non… je suis juste venue réfléchir un peu, répondit Claire en détournant les yeux.

— Qu’est-ce qui se passe ? Tu n’as pas l’air bien. Tu es malade ?

Claire, qui n’avait pas entendu une parole sincèrement inquiète depuis si longtemps, éclata en sanglots.

— Sophie, c’est horrible. Mon mari me détruit. Il me critique tout le temps, il m’humilie, il me pousse à bout. Je n’en peux plus. Et parfois, pendant les disputes, il m’attrape brusquement… j’ai peur.

Sophie l’écouta sans l’interrompre.

— Je veux le quitter, continua Claire, mais je suis terrorisée. Je ne sais pas par où commencer. Comment je vais vivre après ?

— Claire, pars. Ne reste pas là. Je ne te laisserai pas tomber. Tu viens chez moi, tu y restes quelque temps. Tu te souviens de mon adresse ? Et il existe des consultations gratuites pour les femmes victimes de violences conjugales.

— Je ne savais même pas que ça existait, avoua Claire.

— Maintenant, tu le sais. Le plus important, c’est que tu croies en toi. Tu es forte. Tu vas t’en sortir.

Après cette rencontre, elles se revirent encore, et quelques heures plus tard, Claire semblait déjà respirer autrement, comme si une petite fenêtre s’était enfin ouverte dans une pièce étouffante.

Le soir, en rentrant, elle trouva Julien dans le fauteuil, les yeux fixés sur la télévision.

— Tu étais où ? demanda-t-il sans se retourner.

— Je suis sortie marcher, répondit Claire.

— Tu te promènes souvent, ces derniers temps. Tu as un amant ?

Quelque chose se figea dans la poitrine de Claire.

— Qu’est-ce que tu racontes ? protesta-t-elle.

— Pourquoi pas ? Ça ne m’étonnerait même pas. Tu es maligne quand tu veux.

— Julien, ça suffit, dit Claire d’une voix lasse. Je ne veux plus entendre ça.

— Et tu veux entendre quoi ? Des compliments ?

Claire inspira profondément, s’efforçant de garder son calme.

— Julien, il faut qu’on parle.

— De quoi ? De tes infidélités ?

— Non. De nous. De notre mariage.

— Et qu’est-ce que tu as à dire ?

— Je veux divorcer.

Julien la dévisagea, comme s’il n’avait pas compris.

— Qu’est-ce que tu viens de dire ?

— J’ai dit que je voulais divorcer. Je ne peux plus vivre comme ça. Tu m’humilies, tu me critiques sans arrêt. Avec toi, je suis malheureuse.

— Tu es folle ! Divorcer ? Tu serais quoi sans moi ? Rien du tout ! Tu devrais me remercier de vivre avec toi.

— Je ne dois rien à personne. Je veux être heureuse.

— Heureuse ? Tu crois que tu seras heureuse sans moi ? Tu te trompes. Tu ne comptes pour personne. Tu comprends ça ?

Claire resta silencieuse. Elle n’avait plus envie de discuter. Sa décision était prise.

— Je pars demain, dit-elle calmement.

— Tu iras où ? hurla Julien. Tu vas vivre comment ? Tu n’as rien !

— Ça ne te regarde pas. Je me débrouillerai.

— Je ne te laisserai pas vivre tranquille ! rugit-il. Je te retrouverai et je te ferai regretter d’être née ! Ingrate ! Je t’ai tout donné, je t’ai sortie de rien, et voilà comment tu me remercies !

Claire ne répondit pas. Elle se tourna simplement et entra dans la chambre pour préparer ses affaires.

Le matin, elle se réveilla très tôt, se lava, s’habilla, puis alla dans la cuisine. Julien était déjà assis à table, une tasse de café entre les mains.

— Tu n’iras nulle part, dit-il. N’imagine même pas filer pendant que je suis au travail.

— J’ai déjà décidé, répondit-elle.

— Je ne te le permettrai pas !

— Ça suffit, Julien…

— Tu ne m’entends pas quand je parle ?

Julien se leva et s’approcha d’elle. Claire sentit la peur la traverser.

— Ne t’approche pas, demanda-t-elle. Julien, recule !

Il la poussa violemment contre le mur. Claire se cogna la tête et s’effondra sur le sol. Son poing s’abattit sur son visage. Elle ferma les yeux, prête au pire.

Peu après, dans l’immeuble voisin, on entendit ses cris. La police, alertée par des voisins inquiets, força l’entrée de l’appartement. Claire fut conduite à l’hôpital, où on lui prodigua les premiers soins. Dès sa sortie, elle déposa une demande de divorce : leur vie conjugale s’achevait dans un effondrement total.

À qui comptes-tu vraiment, quand celui qui jurait de t’aimer devient celui qui t’écrase jour après jour ?