Pour faire plaisir à son mari, Isabelle avait décidé de revenir de chez sa mère avec trois heures d’avance. Elle imaginait déjà son visage étonné, son sourire, peut-être même ce petit air attendri qu’il prenait quand elle faisait quelque chose pour lui. Mais à peine la porte de l’appartement ouverte, elle sentit les larmes lui monter aux yeux.
Dans le TER qui la ramenait vers la ville, Isabelle gardait le regard fixé sur la vitre. Derrière son reflet pâle défilaient des maisons basses, des champs trempés et des lampadaires isolés. Elle pensait à sa mère. Elle venait de passer trois jours auprès d’elle, à lui préparer du bouillon de volaille, à lui rappeler ses comprimés, à changer les draps quand la fièvre la faisait transpirer. Ce n’était que la veille que la température avait enfin commencé à baisser.
— Reste encore un jour, ma fille, l’avait suppliée sa mère le matin même.
— Philippe est seul à la maison, maman. Il doit déjà manger n’importe quoi, debout devant le frigo.
Maintenant qu’elle était assise dans ce wagon presque vide, Isabelle regrettait un peu de ne pas être restée. Sa mère avait encore la voix faible. Mais Philippe l’avait appelée chaque soir. Il demandait comment allait sa belle-mère, puis finissait toujours par soupirer que le réfrigérateur sonnait creux. Et sa voix avait quelque chose d’étrange. Comme fatiguée. Comme vide.
— Tu me manques, avait-il murmuré la nuit précédente.
Isabelle avait souri dans l’obscurité de la chambre d’ami. Trente ans de vie commune, et il disait encore qu’elle lui manquait. Elle s’était dit qu’elle avait eu de la chance, finalement. Un homme bien. Pas parfait, mais solide. Le sien.
Le train tanguait doucement. En face d’elle, une femme feuilletait un roman sentimental acheté en gare, tout en grignotant des biscuits secs. Sur la couverture, une jeune blonde en robe légère se serrait contre un grand brun en costume. Isabelle regarda un instant son propre reflet dans la vitre. Des rides au coin des yeux, des cheveux gris qui revenaient aux racines. Quand donc avait-elle eu le temps de vieillir autant ?
— Vous rentrez retrouver votre mari ? demanda la voyageuse.
— Oui. Je rentre à la maison.
— Moi, je vais voir mon amant, répondit l’autre avec un petit rire. Mon mari croit que je dors chez une copine.
Isabelle rougit malgré elle et détourna les yeux. Comment pouvait-on dire une chose pareille, comme si l’on parlait d’une recette de tarte ?
Son téléphone vibra dans sa main.
« Comment ça va ? Tu rentres quand ? » écrivait Philippe.
Isabelle consulta l’heure. Il lui restait environ trois heures avant d’arriver chez eux. Elle faillit lui répondre la vérité, puis son doigt s’arrêta. Non. Ce serait une surprise. Elle rentrerait, ferait les courses, préparerait un bon dîner. Il serait content. Il verrait qu’elle pensait à lui.
« Demain matin. Moi aussi, tu me manques », envoya-t-elle.
Philippe répondit aussitôt avec un cœur rouge.
Par la fenêtre, les lotissements de banlieue et les petites gares défilaient dans la lumière grise du soir. Isabelle sortit de son sac un thermos de thé. Sa mère avait insisté pour qu’elle l’emporte, et elle y avait ajouté deux sandwichs au jambon blanc soigneusement emballés dans du papier aluminium. Elle faisait toujours comme si sa fille n’était pas une femme de cinquante-cinq ans, mais une enfant qui partait en classe verte.
— Tu as encore maigri, ma chérie. Ton Philippe ne veille donc pas à ce que tu manges correctement ?
— Maman, j’ai cinquante-cinq ans.
— Et alors ? Pour moi, tu seras toujours ma petite fille.
Isabelle mâchait son sandwich en pensant à elle. Sa mère vivait seule dans le même vieil immeuble HLM où Isabelle avait grandi, une barre sans charme construite dans les années soixante, avec son hall qui sentait la cire froide et le courrier humide. Son père était mort six ans plus tôt. Depuis, sa mère refusait obstinément de venir habiter chez eux.
— Vous avez déjà assez à faire avec votre vie, disait-elle toujours en balayant l’idée d’un geste de la main. Je ne vais pas venir traîner mes pantoufles dans vos jambes.
Pourtant, qui aurait-elle gêné ? Isabelle avait passé son existence à s’occuper des autres. Ses parents d’abord, puis Philippe, puis les enfants. Elle avait travaillé quelque temps dans une école maternelle, auprès des tout-petits. Après la naissance d’Antoine, elle avait pris un congé. Puis Camille était arrivée. Ensuite, presque sans s’en rendre compte, Isabelle était restée à la maison.
— À quoi bon reprendre le travail ? disait Philippe à l’époque. Je gagne assez pour nous deux. Occupe-toi de la maison, ce sera plus simple.
Alors elle s’en était occupée. Pendant trente ans. Elle avait cuisiné, lavé, repassé, frotté, rangé. Elle avait emmené les enfants au judo, à la danse, chez le dentiste, aux anniversaires. Elle avait repassé les chemises de Philippe, recousu ses boutons, préparé ses affaires quand il partait en déplacement.
Les enfants avaient grandi et s’étaient envolés. Antoine s’était installé à Lille, il s’était marié. Camille vivait avec son mari et avait déjà donné à Isabelle une petite-fille. Isabelle était devenue grand-mère.
Et maintenant ?
Le train ralentissait. Isabelle rassembla ses affaires, salua la voyageuse qui rangeait son roman dans son sac. Sur le quai, il y avait du bruit, des gens pressés, des annonces qui crachotaient dans les haut-parleurs. Il lui restait quarante minutes de bus avant d’arriver à l’appartement.
Pendant le trajet, elle ne pensait qu’à la tête de Philippe. Il la croyait chez sa mère jusqu’au lendemain matin, et elle serait là ce soir. Elle passerait au Carrefour City du quartier, prendrait de quoi faire un vrai repas. De la viande, des pommes de terre, un peu de salade. Elle mettrait la table. Peut-être ouvrirait-elle même cette bouteille gardée depuis Noël.
Au magasin, elle remplit deux sacs entiers. La caissière lui adressa un sourire en scannant les produits.
— Vous attendez du monde ?
— Non, répondit Isabelle. J’ai seulement envie de faire plaisir à mon mari.
Les sacs étaient lourds. Elle dut s’arrêter deux fois avant d’atteindre l’entrée de l’immeuble. Dans l’ascenseur, elle reprit son souffle, la main contre la paroi froide. Arrivée à son étage, elle chercha ses clés longtemps, fouillant son sac comme si elles avaient disparu au fond d’un trou.
Enfin, elle ouvrit.
— Phil, c’est moi ! lança-t-elle en entrant. Je suis rentrée !
Aucune réponse.
Le silence l’accueillit. Peut-être dormait-il. Il était tard, presque onze heures.
Isabelle posa les sacs dans l’entrée et retira son manteau. La lumière était allumée dans l’appartement. C’était curieux. Philippe ne s’endormait jamais avec les lampes allumées. Il disait toujours que l’électricité coûtait assez cher comme ça.
Elle se dirigea vers le placard pour suspendre son manteau, puis s’immobilisa.
Près de la porte, il y avait une paire de chaussures.
Des chaussures de femme. Rouges. À talons fins. Vernies, brillantes, manifestement chères.
— Philippe ? appela-t-elle, plus bas.
Son cœur se mit à cogner. Peut-être étaient-ce celles de Camille ? Sa fille avait une clé. Mais pourquoi ne l’aurait-elle pas prévenue ? Et Camille ne portait presque jamais ce genre de chaussures.
Un éclat de rire monta de la cuisine.
Un rire de femme.
Isabelle se figea. Ce n’était pas Camille. Cette voix-là ne lui appartenait pas. Elle était inconnue, légère, presque insolente.
— Philippe, tu es vraiment impossible ! disait la femme.
— Isabelle ne rentre que demain, répondit son mari. On aura le temps de tout ranger.
Isabelle s’appuya au mur. Ses jambes devinrent molles. Que se passait-il ? Qui était cette femme ? De quoi parlaient-ils ?
— Et si elle revenait plus tôt ? demanda l’inconnue.
— Elle ne reviendra pas plus tôt. Isabelle est réglée comme une horloge suisse. Si elle dit demain matin, c’est demain matin.
Ils rirent encore.
Isabelle ferma les yeux. L’air manquait tout à coup. Sa poitrine se serrait comme si quelqu’un avait posé une pierre dessus.
Elle avança sans bruit dans le couloir. La porte de la cuisine était entrouverte. Elle regarda.
Philippe était assis à table, en tee-shirt et pantalon de jogging. Les cheveux en bataille, le visage détendu, presque heureux. En face de lui, une femme d’environ trente ans, brune, vive, très apprêtée malgré l’heure tardive. Et sur ses épaules, il y avait le peignoir d’Isabelle.
Son peignoir.
Sur la table traînaient deux petits verres, une assiette de pâté, des cornichons, du pain coupé. Philippe tenait la main de la femme entre les siennes.
— Élodie, tu es incroyable, soufflait-il.
Élodie ?
Qui était Élodie ?
— Et ta femme ? demanda l’inconnue en inclinant la tête d’un air coquet. Tu m’avais dit que tu l’aimais.
— Je l’aime. Mais ce n’est pas pareil. Avec toi, je me sens vivant.
Isabelle serra le montant de la porte si fort que ses doigts lui firent mal. Tout devint noir un instant devant ses yeux. Trente ans de mariage. Trente ans à croire, à tenir, à pardonner les silences, les fatigues, les absences. Trente ans à se dire qu’ils étaient deux.
Et lui…
— Philippe, murmura-t-elle.
Ils se retournèrent brusquement.
Philippe devint livide. Sa bouche s’ouvrit, mais aucun mot n’en sortit d’abord. La jeune femme bondit de sa chaise et referma maladroitement le peignoir sur elle.
— Isa ? Tu… tu devais… demain… bredouilla son mari.
— Qui est-ce ? demanda Isabelle en désignant la brune d’une main tremblante.
— C’est Élodie. Une collègue. Du bureau.
— Une collègue ? répéta Isabelle en la détaillant de haut en bas. Une collègue dans mon peignoir ?
— Je crois que je ferais mieux d’y aller, dit Élodie en se précipitant vers la porte. Philippe, on s’appelle.
— Stop ! cria Isabelle. Tu ne vas nulle part ! Vous allez m’expliquer ce qui se passe ici.
Élodie s’arrêta net. On lisait une gêne sur son visage, mais pas assez de honte pour satisfaire Isabelle. Plutôt l’embarras de quelqu’un qui vient d’être pris au mauvais moment.
— On parlait seulement, dit-elle. Philippe m’aidait sur un dossier.
— Sur un dossier ? Isabelle eut un rire sec, presque fou. À deux heures du matin ? Dans mon peignoir ?
— Isabelle, calme-toi, intervint Philippe en se levant. Ce n’est pas ce que tu imagines. Élodie m’a demandé un coup de main pour le travail, je suis passé chez elle, puis elle m’a proposé de prendre un thé…
— Un thé ? Isabelle montra les verres d’un geste brutal. Tu appelles ça du thé ?
— On a bu un peu, d’accord, mais…
— Elle porte mon peignoir ! Dans mon appartement ! À ma table ! Pendant que moi, je soignais ma mère malade !
Philippe fit un pas vers elle.
— Isa, ne crie pas. Les voisins vont entendre.
— Les voisins ? Elle recula comme s’il l’avait giflée. C’est ça qui t’inquiète ? Les voisins ? Et moi, tu y as pensé quand tu as fait entrer cette… cette femme ici ?
— Il ne s’est rien passé ! assura Philippe en lui attrapant les épaules. Je te jure, rien !
Isabelle plongea les yeux dans les siens. Elle y vit la panique, la peur. Et le mensonge. Après trente ans passés avec lui, elle savait lire son visage comme une page ouverte.
— Lâche-moi, dit-elle d’une voix basse.
Il ne bougea pas.
— J’ai dit : LÂCHE-MOI !
Philippe retira ses mains. Elles tremblaient.
— Je vais partir, souffla Élodie en reprenant son sac.
— Attends ! lança Isabelle. Tu retires d’abord mon peignoir.
— Isa, enfin, pas devant moi… protesta Philippe en essayant de se placer entre elles.
— Ah, maintenant tu es gêné ? Isabelle le repoussa. Tu ne l’étais pas quand tu lui servais à boire pendant qu’elle portait mes affaires !
Élodie arracha le peignoir de ses épaules et le jeta sur une chaise. Dessous, elle portait un jean étroit et un petit haut noir.
— Désolée, marmonna-t-elle avant de filer.
La porte claqua.
Isabelle s’assit lourdement sur une chaise et cacha son visage dans ses mains. Les larmes ne coulaient pas encore. À leur place, il n’y avait qu’un vide immense. Un trou noir, vaste et froid, là où son cœur aurait dû battre.
— Isa, parlons calmement, dit Philippe en s’asseyant près d’elle. Je vais tout t’expliquer.
— Explique.
— Élodie m’a vraiment demandé de l’aider sur un dossier. Je suis allé la voir, je l’ai aidée. Ensuite, elle a proposé de boire un verre pour fêter le travail terminé.
— À neuf heures du soir ?
— Oui, enfin…
— Jusqu’à deux heures du matin ? Isabelle releva brusquement la tête. Vous avez travaillé quatre heures sur ce fameux dossier ?
Philippe se tut. Son visage était rouge, humide de sueur.
— Philippe, je ne suis pas idiote, dit Isabelle d’une voix plus calme, et cette douceur même faisait peur. Trente ans ensemble. Je sais quand tu mens.
— Il ne s’est rien passé ! On a seulement parlé ! Elle est seule, elle n’a personne à qui se confier.
— Et avec moi, tu n’as personne à qui parler ?
Il baissa les yeux.
— Avec toi, on parle des courses, de ta mère, de la petite, des factures. Avec elle… avec elle, je peux parler d’autre chose.
Isabelle se leva lentement. Quelque chose lui brûlait dans la poitrine.
— D’autre chose ? répéta-t-elle. Et moi, je suis quoi ? Une chaise ? Un meuble de cuisine ?
— Je n’ai pas voulu dire ça…
— Alors tu voulais dire quoi ? QUOI ? Elle frappa du poing sur la table. J’ai passé trente ans à tenir cette maison ! Pour toi ! Pour les enfants ! J’ai enterré ma carrière parce que tu trouvais ça plus pratique ! Et tu oses me dire que je ne suis pas intéressante ?
— Isa, calme-toi…
— Non, je ne me calmerai pas ! Elle tournait dans la cuisine comme une bête enfermée. Je repasse tes chemises, je prépare tes repas, je nettoie ton désordre, je pense à tout avant même que tu ouvres la bouche ! Et toi, tu discutes “d’autre chose” avec tes collègues ?
— Tu déformes tout.
— Toute seule ? Là, maintenant, je déforme toute seule ? Isabelle s’arrêta net. Dis-moi plutôt combien il y en a eu avant elle.
— Personne.
— Menteur ! Elle s’approcha si près qu’il recula. Combien de soirs tu es resté tard au “bureau” ? Combien de “réunions” ? Combien de “pots d’entreprise” ?
— C’était vraiment le travail !
— Le travail ? Comme ce soir avec Élodie ?
Philippe baissa la tête.
— Isabelle, je t’aime. Je te le jure. Tu es la personne la plus proche de moi.
— Proche ? Elle éclata d’un rire amer. Comme une vieille paire de chaussons qu’on garde parce qu’elle est confortable ?
— Mais qu’est-ce que tu veux que je dise ?
— La vérité ! Les larmes jaillirent enfin, brûlantes, incontrôlables. Je t’ai donné toute ma vie, Philippe. Toute ! Et toi, tu vas chercher des femmes plus jeunes ?
— Je ne cherche pas ! Élodie, c’est elle qui…
— Elle qui quoi ? Elle est entrée toute seule dans mon peignoir ? Elle t’a pris la main toute seule ? Elle a posé les verres sur la table toute seule ?
Philippe resta muet.
— Réponds ! hurla Isabelle. Toute seule ?
— C’était… c’était réciproque.
Isabelle porta la main à sa poitrine. Le mot venait de tomber comme une lame.
— Donc tu voulais aussi. Donc tu l’as…
— Isa, ne fais pas ça.
— Si. Je vais le faire. Depuis combien de temps ? COMBIEN ?
Il ferma les yeux.
— Trois mois.
Isabelle eut l’impression que le sol se dérobait sous elle. Elle s’affaissa presque, se retenant à la chaise avant de glisser jusqu’au carrelage.
— Trois mois… Trois mois à me regarder dans les yeux, à m’embrasser le soir, à me dire que tu m’aimes. Et pendant ce temps, tu étais avec elle.
— On ne se voyait pas souvent.
— Pas souvent ? Donc vous vous voyiez quand même ! Elle se remit debout avec difficulté et se dirigea vers l’entrée. C’est fini. Tout est fini.
— Où vas-tu ?
— Loin de toi. C’est tout ce qui compte.
Elle attrapa son manteau. Philippe la suivit, affolé.
— Isabelle, reste. On parlera demain matin. À tête reposée.
— À tête reposée ? Elle enfila son manteau d’un geste sec. Moi, maintenant, c’est toute ma vie que je vais devoir repenser à tête reposée.
— Ne pars pas, je t’en prie.
Elle se retourna.
Philippe était là, en tee-shirt froissé et vieux pantalon de jogging. Dégarni, le ventre un peu rond, le visage défait. À cet instant, il lui parut misérable. Pas puissant, pas séduisant, pas vivant. Juste pitoyable.
— Tu sais quoi ? dit-elle. Va retrouver ton Élodie. Vous parlerez “d’autre chose”.
Elle claqua la porte et descendit par l’escalier. Elle n’osa pas prendre l’ascenseur, de peur qu’il la rattrape.
Dehors, il faisait froid. Le vent humide lui coupa le souffle. Où aller ? Chez Camille, impossible : elle réveillerait la petite. Chez sa mère, c’était trop loin, le dernier TER était parti depuis longtemps.
Elle pensa à Nathalie, son amie de toujours, qui habitait deux rues plus loin. Elle l’appela.
— Isa ? Qu’est-ce qui se passe à trois heures du matin ? demanda la voix ensommeillée de Nathalie.
— Nath… je peux venir chez toi ? J’en ai vraiment besoin.
— Bien sûr. Qu’est-ce qu’il y a ?
— Je t’expliquerai.
Dans le taxi, Isabelle regardait les façades défiler. Trente ans. Une vie entière. Et que restait-il ? Du vide. De la honte. Une trahison posée sur la table de sa cuisine, entre deux verres et un peignoir abandonné.
Nathalie lui ouvrit en robe de chambre froissée, les cheveux en désordre.
— Entre. Je mets de l’eau à chauffer. Tu me racontes.
Isabelle raconta tout. Les chaussures rouges. Le rire. Le peignoir. Les mots de Philippe. Les trois mois. Nathalie écoutait sans l’interrompre, secouant parfois la tête.
— Quel salaud, conclut-elle. Ils sont tous pareils quand ils se croient indispensables.
— Nath, je ne sais pas quoi faire.
— Qu’est-ce qu’il y a à réfléchir ? Tu divorces.
— Trente ans, Nathalie…
— Justement. C’est pour ça qu’il croit que tu vas tout avaler.
Isabelle ne dormit pas. Allongée sur le canapé de Nathalie, sous une couverture trop courte, elle revécut des morceaux de sa vie comme des scènes projetées sur un mur. Leur rencontre à la fac. Le premier bouquet de fleurs que Philippe lui avait offert. La naissance d’Antoine. Celle de Camille. Les nuits sans sommeil. Les repas avalés debout. Les années où Philippe rentrait de plus en plus tard, toujours avec une excuse.
Quand tout avait-il commencé à se fissurer ? Elle se souvenait bien d’un changement, deux ans auparavant peut-être. Il était devenu plus froid, plus distant. Elle avait pensé à l’âge, à la fatigue, à cette fameuse crise que les hommes traversent quand ils ne savent plus très bien qui ils sont.
En réalité, il avait seulement trouvé quelqu’un de plus jeune.
Le matin, elle appela Camille.
— Maman, qu’est-ce qui se passe ? Papa m’a appelée, il te cherche partout.
— Dis à ton père que je suis chez tata Nathalie. Et que j’ai besoin de réfléchir.
— Réfléchir à quoi ?
— Je t’expliquerai plus tard, ma chérie.
Philippe l’appela toute la journée. Isabelle ne décrocha pas. Le soir, il se présenta chez Nathalie.
— Isabelle est là ? demanda-t-il sur le seuil.
— Elle est là, répondit Isabelle en apparaissant dans l’entrée. Qu’est-ce que tu veux ?
— Parler. Vraiment. Comme deux adultes.
— Alors parle.
— J’ai rompu avec Élodie. C’est terminé. Je ne la reverrai plus.
— Bien sûr. Jusqu’à la prochaine Élodie.
— Il n’y aura pas de prochaine ! Je te le jure.
Isabelle le regarda longuement. Il avait le visage creusé, la chemise froissée, les yeux rouges. Peut-être qu’à cet instant, il était sincère. Peut-être même qu’il avait peur. Mais sa peur ne réparait rien.
— Philippe, j’ai réfléchi, dit-elle doucement. J’ai cinquante-cinq ans. Il serait peut-être temps que je vive un peu pour moi.
— Comment ça, pour toi ?
— Comme ça. Je vais chercher du travail. Voir autre chose. Me demander ce que je veux, moi. Pas seulement ce que toi tu attends de moi.
— Isabelle, enfin… on est une famille.
— Une famille ? Elle eut un sourire triste. Une famille, c’est quand deux personnes avancent ensemble. Pas quand l’un profite de la vie pendant que l’autre ramasse derrière lui.
— Je vais changer.
— Tu sais quoi ? On va vivre séparément. On va réfléchir chacun de notre côté.
— Tu veux divorcer ?
— Je veux une pause. Si tu comprends que tu as besoin de moi autrement que comme cuisinière, femme de ménage et repasseuse, tu sauras où me trouver. Sinon… Elle haussa légèrement les épaules. Alors c’est que ce n’était pas écrit pour nous.
Philippe resta immobile. Puis il hocha lentement la tête.
— D’accord. Mais je vais me battre pour toi.
— On verra.
Il partit.
Nathalie referma la porte derrière lui, puis serra Isabelle dans ses bras.
— Tu as bien fait.
— J’ai peur, Nath.
— Évidemment que tu as peur. Mais au moins, cette fois, tu es honnête avec toi-même.
Isabelle alla jusqu’à la fenêtre. Dehors, une pluie fine tombait sur les trottoirs, brouillant les reflets des lampadaires. Une nouvelle vie commençait. À cinquante-cinq ans. C’était ridicule, peut-être. Tardif, sûrement. Mais peut-être que c’était nécessaire.
Le lendemain, elle irait chercher du travail. Ensuite, elle retournerait voir sa mère, pas pour la soigner cette fois, mais pour lui parler vraiment. Elles ne l’avaient pas fait depuis longtemps.
Après, elle verrait.
Peut-être que Philippe comprendrait enfin. Peut-être qu’il reviendrait autrement. Peut-être aussi qu’Isabelle découvrirait qu’elle pouvait respirer sans lui.
L’essentiel, désormais, était d’apprendre à vivre pour elle aussi. Pas seulement pour les autres.
La pluie frappait doucement contre la vitre. Isabelle ferma les yeux, inspira, puis sourit.
Pour la première fois depuis vingt-quatre heures.
