Cette fois, Claire ne baissa pas les yeux. Pour la première fois depuis des années, elle posa les choses devant son mari comme une décision déjà prise, et non comme une plainte qu’il pourrait écarter.
— Claire, c’est moi, ouvre !
La voix sortie de l’interphone fendit le calme de l’appartement. Claire reposa son chiffon, s’essuya les mains sur son tablier et appuya sur le bouton. Sa belle-mère. Justement le seul jour où elle était en congé, où Manon était à la maternelle, où elle pouvait enfin faire le ménage sans courir.
Martine entra, essoufflée, un sac accroché au bras.
— Je sortais du laboratoire d’analyses. Je me suis dit que j’allais passer vous déposer quelque chose. Tiens, de la confiture de framboises pour Manon, elle adore ça.
— Merci, répondit Claire en posant le pot sur une étagère. Entrez, je vais faire du thé.
— Oh, je ne reste qu’une minute.
La minute dura presque une heure.
Assise dans la cuisine, Martine buvait son thé et parlait de sa tension, de la voisine qui promenait encore son chien sans laisse, de Sandrine qui avait appelé de Marseille pour se plaindre de son chef.
Claire hochait la tête, remplissait les tasses, et jetait parfois un regard vers le seau d’eau resté dans le couloir. La moitié de l’appartement attendait encore.
— Pourquoi tu as cette tête ? demanda Martine en la détaillant. Tu es toute pâle.
— Ce n’est rien. J’avais commencé à nettoyer.
— Ah, je comprends. Tu es une bonne maîtresse de maison.
Martine but une gorgée, puis se tut. Claire connaissait ce silence. C’était toujours là que venait la vraie raison de la visite.
— Claire, venez ce week-end. J’ai acheté du papier peint pour la chambre, l’ancien se décolle complètement. Julien m’aidera à le poser.
Claire serra sa tasse entre ses doigts. Cela faisait cinq ans qu’elle entendait ce genre de demande.
— J’en parlerai à Julien quand il rentrera.
— Parfait, alors c’est réglé.
Martine termina son thé, l’embrassa sur les deux joues et repartit satisfaite. Le pot de confiture resta sur l’étagère comme une preuve muette du marché conclu.
Le soir, Claire arrêta Julien dès l’entrée.
— Ta mère est passée. Elle nous attend samedi pour poser du papier peint.
— S’il faut y aller, on ira, dit-il en haussant les épaules. Ce n’est pas compliqué.
— Elle a dit seulement le papier peint.
Julien ne perçut pas l’ironie. Il entra dans la cuisine et ouvrit le réfrigérateur.
— En une demi-journée, ce sera fini. Maman est seule, il faut bien l’aider. Et Manon prendra l’air, ça lui fera du bien.
Samedi, à huit heures, ils étaient déjà dans la voiture. Manon grognait parce qu’on l’avait réveillée trop tôt. Julien mit la radio et tapota le volant du bout des doigts.
Quarante minutes plus tard, ils arrivaient en banlieue parisienne.
Martine les attendait au portail.
— Enfin ! Je vous guettais. Entrez, j’ai fait une tarte.
Ils s’installèrent à table. Manon mangeait sa part avec appétit, Julien buvait son thé, et Martine posait des questions sur le travail, la maternelle, les petites nouvelles.
Claire attendait. Elle savait que le reste allait venir.
Et, bien sûr, Martine sortit une feuille pliée.
— Julien, le papier peint dans la chambre. Ensuite, regarde la clôture près des framboisiers, des planches bougent. Et sur la véranda, il y a quelque chose qui grince.
Julien acquiesça tranquillement.
— Et toi, ma petite Claire, tu vas me donner un coup de main dans la maison. Les vitres n’ont pas été faites depuis longtemps, et il faudrait aussi un grand nettoyage.
— Mamie, et moi ? demanda Manon.
— Ma chérie, je vais te mettre un dessin animé. Pendant ce temps, maman et mamie vont travailler.
Une heure plus tard, Claire lavait les sols.
Puis les fenêtres.
Puis la cuisinière, le réfrigérateur et les placards.
Martine, elle, restait assise et donnait des indications.
— Je le ferais bien moi-même, mais mes mains me font mal, et mon dos me tire tellement…
À midi, Claire tenait à peine debout.
Julien avait fini le papier peint, réparé la clôture, puis s’était installé sur la véranda avec son téléphone.
Le voisin arriva.
Ils s’assirent, allumèrent le match, ouvrirent des bières.
Claire, un chiffon à la main, frottait les vitres et les regardait à travers le carreau.
Ils repartirent vers neuf heures du soir.
Claire conduisait.
Julien dormait, il avait bu de la bière.
Manon, sur la banquette arrière, s’était endormie aussi.
Les mains de Claire sentaient la javel. Son dos lui brûlait.
— Pourquoi tu ne dis rien ? demanda Julien.
— Je suis fatiguée.
— Tu te reposeras demain. Au moins, on a aidé maman.
Le lundi, au travail, son amie Élodie lui demanda :
— Vous allez vraiment tous les samedis travailler chez ta belle-mère ?
— Elle demande, alors…
— Et sa fille ?
— Elle vit à Marseille.
Élodie eut un petit rire.
— Pratique. Sa fille est à Marseille, toi tu es tout près, donc c’est toi qui t’y colles.
Claire ne répondit pas.
— Et Julien ?
— Il pose le papier peint, puis il boit une bière avec le voisin.
Élodie secoua la tête.
— Ce n’est pas de l’aide. C’est une organisation.
La semaine suivante, la même chose recommença.
— Samedi, on ira chez maman, annonça Julien. Les tomates sont mûres.
Claire crispa sa main autour de sa cuillère.
— Encore ?
Cette fois, elle le dit clairement :
— Je ne retournerai plus chez ta mère.
Julien leva les yeux, stupéfait.
— Comment ça ?
— Je suis épuisée. Cinq ans que ça dure, tous les samedis. Les bocaux, le ménage, les travaux. Ça suffit.
— Que Sandrine vienne l’aider.
— Elle est loin.
— Et moi, parce que je suis près, je suis obligée ?
Le samedi, Julien y alla seul.
Le soir, il rentra vidé.
— C’était dur, dit-il.
— Maintenant, tu comprends comment je me sentais ?
Il hocha la tête.
— Pardon.
Claire s’assit près de lui.
— Je ne suis pas contre l’idée d’aider. Mais pas tous les samedis. Et surtout pas comme si c’était mon devoir.
Pendant plusieurs semaines, Martine ne téléphona pas.
Julien y alla parfois seul.
Et Claire retrouva enfin de vrais week-ends.
Pour la première fois depuis longtemps, elle comprit quelque chose d’essentiel :
Le plus difficile n’est pas de travailler.
Le plus difficile, c’est de dire : « Assez. »
Et vous, qu’en pensez-vous ?
Une belle-fille doit-elle toujours aider sa belle-mère quand cette aide finit par devenir une obligation ?
Je m’appelle Jean. J’ai soixante-douze ans, et je suis veuf depuis quatre ans.