Claire, s’il te plaît, laisse-moi partir. Nous avons essayé de bâtir une famille, et tout s’est écroulé. Pourquoi nous faire encore souffrir ? Divorçons simplement, d’accord ?
Tout de suite ! ricana Mathieu. Tu rêves. Je ne te laisserai pas partir. Tu es ma femme, je suis ton mari, nous avons une famille. Tu crois que tu vis si mal ? Tu ne m’aimes plus ? Ou bien il y a quelqu’un d’autre ? Réponds quand on te parle !
Claire était assise au bord du canapé, les doigts crispés sur le coin du plaid. Après chaque nouvelle dispute avec son mari, elle voulait disparaître, s’effacer de sa vie pour de bon. Elle aurait pu divorcer, pourtant elle n’avait pas la force de déposer la demande. Deux années de mariage s’étaient changées en cauchemar, et les six derniers mois avaient été les pires : Mathieu était devenu un petit despote domestique, trouvant chaque jour un nouveau prétexte pour la reprendre.
La journée avait commencé par quelque chose d’apparemment anodin. Claire s’était offert une nouvelle crème pour le visage.
Encore de l’argent jeté par les fenêtres pour des bêtises ? lança la voix de son mari quand elle rentra avec le colis.
Claire tenta d’expliquer, mais Mathieu ne l’écoutait déjà plus.
Tu penses à quoi, au juste ? À nous ? Ou seulement à toi, ma belle ? Cette crème est vraiment indispensable ! Tu ferais mieux de dépenser ça pour quelque chose d’utile, par exemple aider mes parents.
Mathieu, pourquoi tu réagis comme ça ? Je travaille, j’ai mon propre salaire. J’aide toujours tes parents, tu le sais très bien.
Qu’est-ce que tu appelles aider ? Tu leur envoies trois fois rien ! Eux ont besoin d’une vraie aide, tu comprends ? Tu es égoïste, Claire. Tout ce que tu gagnes, tu le balances dans des pots pour le visage !
Sa voix était dure, ses yeux lançaient des éclairs. Claire ne tint plus et fondit en larmes. Mathieu, comme d’habitude, claqua la porte, la laissant seule avec ses sanglots et cette sensation d’impuissance totale. Il faisait toujours la même chose : il la poussait à bout, puis il s’éclipsait.
Claire se souvenait très bien de leurs débuts. Mathieu lui avait semblé parfait : attentif, attentionné, amoureux. Mais, avec le temps, quelque chose avait changé. Peut-être n’avait-elle simplement pas vu plus tôt son vrai visage.
Le soir, Mathieu revint. Claire était dans la cuisine, en train de boire un thé.
Tu pleurais encore ? demanda-t-il sans même la regarder.
Je t’ai blessée ? C’est toi qui as cherché. Réfléchis à ce que tu fais.
Et qu’est-ce que je fais de travers ? demanda Claire à voix basse.
Tout ! Tu ne fais aucun effort. Moi, je travaille, je suis épuisé, et toi ? Une moitié de la journée devant ton clavier, l’autre à la maison !
Je travaille aussi, et pas moins que toi, répliqua Claire, mais elle regretta aussitôt d’avoir parlé.
Du travail ? Tu gagnes des clopinettes ! C’est moi qui fais vivre la famille. Apprécie-moi, Claire. Pendant tout notre mariage, tu ne m’as même pas dit merci ! Je le mérite !
Je t’apprécie, Mathieu… Mais ça ne te donne pas le droit de me parler comme ça.
Et comment je devrais te parler ? Tu es toujours mécontente, tu pleures sans arrêt ! Tu me fais passer pour un monstre !
Mathieu, tu n’es jamais satisfait. J’ai peur de dire un mot, peur d’acheter quoi que ce soit, peur même de me reposer. Après le déjeuner, je ne peux même plus m’allonger ! Si tu l’apprends, tu commences à hurler tout de suite ! Je n’ai pas une psyché d’acier, Mathieu, je n’arrive plus à me contrôler…
Oh, arrête de geindre ! Tu joues toujours les victimes. Tu m’écœures !
Il y avait dans sa voix un tel dégoût que Claire en sentit la douleur jusque dans la poitrine.
Je ne comprends pas pourquoi tu me fais ça, murmura-t-elle. Qu’est-ce que je dois faire ?
Fais ce qu’il faut, ne m’énerve pas, et tout ira bien.
Claire leva les yeux vers lui. La chaleur et l’amour avaient disparu. Il ne restait plus que l’agacement et le froid.
On pourrait parler ? proposa-t-elle. Aller voir un thérapeute de couple ?
Un thérapeute ? C’est toi qu’il faudrait soigner, trancha Mathieu. Tu inventes tout.
Ces mots convainquirent Claire une bonne fois pour toutes : il était temps de partir. Son mari avala son repas à la hâte, alluma la télévision, et elle sortit un vieux carnet pour commencer à préparer sa fuite. Tout devait être pensé dans les moindres détails.
Le lendemain, Claire quitta la maison plus tôt que d’habitude. En entrant dans un petit café de quartier, elle commanda un café, ouvrit son carnet et nota :
« Première étape : trouver un travail à temps partiel, gagner plus qu’aujourd’hui. Deuxième étape : louer une petite chambre. Troisième étape : rassembler mes affaires. Quatrième étape… »
Claire ? lança une voix familière.
Elle leva les yeux et vit son ancienne camarade de classe, Sophie.
Sophie ! Quelle surprise ! s’écria Claire.
Ça fait longtemps qu’on ne s’est pas vues, sourit Sophie. Tu fais quoi ? Tu travailles ici ?
Non, je suis juste venue réfléchir, répondit Claire évasivement.