Ils ont attrapé deux petits êtres terrifiés, et ce que j’ai ramené de l’usine a bouleversé notre maison pour toujours

Ils les ont attrapés. Deux petits êtres affolés, maigres comme des squelettes miniatures, fixaient le vide de leurs yeux d’enfants pleins de terreur et de stupeur, tremblant comme des feuilles de tremble.

Toute ma vie de travail s’est déroulée sur la route. Mon métier imposait ses règles : une nouvelle affectation, une nouvelle ville, une nouvelle adresse, d’autres habitudes. Et toujours, avec moi, mes fidèles compagnons à quatre pattes. Depuis l’adolescence, j’étais un passionné de chiens, et je n’ai jamais admis l’idée de laisser des animaux « pour un moment » chez quelqu’un, et encore moins pour toujours. Les contraintes ne me faisaient pas peur : la famille, c’est la famille, et la nôtre réunissait les humains comme les poilus.

Ma femme, Claire, et nos enfants m’ont toujours soutenu. Chez nous, on ne séparait pas les « gens » des « bêtes » : tout le monde était de la maison. La question « on laisse ou on prend ? » ne se posait même pas : on partait tous ensemble, on rentrait ensemble.

Quand l’heure de la retraite a sonné et que Claire et moi sommes revenus sur notre terre natale, dans un petit coin de campagne près d’Angers, c’est elle qui a ouvert pour nous un nouveau chapitre. Un jour, elle est rentrée du magasin voisin avec une chatte sans abri : maigre, pleine, d’une confiance presque désarmante, et pour cette raison même infiniment touchante. Elle s’était agrippée à la saucisse que Claire avait achetée, puis n’avait plus bougé d’un pas, comme si son instinct lui avait soufflé qu’ici, désormais, c’était chez elle.

Nous l’avons appelée Mina, et elle est très vite devenue la préférée de la maison. Peu après, elle a mis au monde cinq chatons. Nous en avons gardé un, les autres ont été confiés à des proches et à des amis. De celui qui est resté est devenu Léon, puis, un an plus tard, deux autres ont complété la petite tribu : Marius et Gaspard.

Et voilà comment l’ancien amoureux des chiens que j’étais est devenu un vrai mordu de chats. Ils se sont installés chez nous en un instant, si naturellement qu’il m’arrivait de me demander comment j’avais pu vivre sans leur tendresse silencieuse et intelligente. Comme les chiens, ils me suivaient partout et percevaient la moindre variation d’humeur.

Avec le temps, l’appartement de ville est devenu trop étroit : les enfants ont grandi, chacun a suivi sa route, et Claire et moi avons décidé que la grande ville n’avait plus grand-chose à nous offrir. Nous avons vendu et acheté une belle maison avec jardin dans un hameau du coin.

Ce fut la décision la plus juste de notre vie. Les chiens et les chats couraient du matin au soir dans le jardin. Nous nous promenions en les regardant jouer dans l’air libre, heureux avec eux, tout simplement.

Début mai, Claire m’a demandé d’aller chercher à l’usine la serre commandée pour le jardin. J’y suis allé, j’ai réglé la facture, puis je suis descendu dans l’atelier pour vérifier les armatures et les plaques de polycarbonate.

Au moment où les manutentionnaires soulevaient la plateforme chargée de morceaux de métal, un petit cri plaintif a surgi d’en dessous.

— Ah, les voilà où ils étaient, a grommelé le type en bleu de travail. On ne cherchait pas au bon endroit. Préviens donc Michel.

Une minute plus tard, le chef d’atelier est venu jusqu’à nous.

— Alors, vous les avez trouvés ? a-t-il demandé. Il faut nettoyer ça. Après, on va encore me demander d’où vient cette ménagerie !

Je n’ai pas résisté et j’ai demandé au type :

— C’est quoi, cette histoire ?

Il a soupiré et m’a raconté qu’il y avait eu, environ un mois plus tôt, une chatte qui s’était attachée à l’atelier et qui avait mis bas juste sous une machine. On avait essayé de la nourrir en cachette, parce qu’elle faisait peine à voir. Mais quand la direction l’a appris, on a ordonné d’enlever les chatons : danger, allergie chez certains, tout ça. La mère les déplaçait d’un endroit à l’autre, puis elle a disparu. On a cru qu’elle les avait emmenés avec elle, mais visiblement elle n’avait pas pu les transporter jusqu’au bout. Depuis plusieurs jours, on ne voyait plus la chatte, et les petits étaient restés là.

— Ils sont combien ?

— Deux. Un roux et un noir et blanc. On va vous les montrer.

À peine les ouvriers ont-ils basculé la plateforme que deux petites boules ont jailli dehors, en poussant des cris plaintifs, puis se sont dispersées dans l’atelier. Toute l’équipe s’est mise à les poursuivre. On les a attrapés.

Les chatons, sales, maigres à l’extrême, levaient de grands yeux effrayés, tremblaient et se serraient l’un contre l’autre. Le museau du tacheté était en sang. L’un des ouvriers a pris la direction de la sortie avec eux.

J’ai senti mon cœur se serrer.

— Attendez ! Vous les emmenez où ?

— Dehors. Ils ne servent à personne. Les chiens du quartier les dévoreront en un rien de temps !

— Une minute. Je les prends. Vous avez une boîte ?

— Vous êtes sérieux ?! a lâché le gars, stupéfait. Merci à vous, ici il n’y a que des chiens, ils ne laisseront rien de vivant.

C’est Odile, la secrétaire du service du personnel, qui a trouvé de quoi les emporter : une boîte en carton garnie d’un vieux tissu. Le trajet du retour m’a semblé plus long que d’habitude. Je n’arrêtais pas de jeter des coups d’œil vers mes passagers velus, en me demandant sans cesse comment Claire allait réagir.

À la maison, elle attendait déjà la serre.

— Tout va bien ? a-t-elle demandé dès que j’ai franchi le seuil.

— Oui, tout est prêt. Mais j’ai ramené quelqu’un d’autre.

Quand elle a regardé dans la boîte, elle a poussé un cri. Deux chatons sales et timides se tenaient devant elle. Elle a mis des gants et s’est mise à les examiner. Le roux couinait, voulait grimper vers sa sœur, tandis que la tachetée sifflait et griffait dès qu’on essayait de nettoyer son nez. Ils étaient sauvages, à faire peur.

Pendant que les petits mangeaient et buvaient avec une avidité folle, nous leur avons préparé un coin pour dormir et installé une litière. À notre grande surprise, la petite tachetée a tout de suite compris à quoi elle servait, et elle a même poussé son frère désemparé dedans avec l’air d’une vraie maîtresse de maison. Notre joie était immense : ils venaient de comprendre le plus important.

Peu après, la petite famille revenue de sa promenade dans la cour est rentrée à la maison. Mina, malgré son expérience de mère, a très mal accueilli les nouveaux venus : le poil dressé, elle sifflait et se repliait derrière l’armoire, entraînant ses fils avec elle. Chez elle, l’autorité était totale, et au besoin, elle n’hésitait pas à donner une petite tape éducative.

Claire m’a rassuré :

— Bien sûr, on ne pourra pas les garder pour toujours. C’est même mieux qu’ils soient deux. Quand ils auront grandi et pris leurs repères, on leur cherchera un foyer. En attendant, donnons-leur des noms : ils s’appelleront Basile et Capucine.

— D’accord, ai-je répondu. Des noms simples, comme à la maison.

Capucine est vite devenue la cheffe. Elle commandait Basile, le roux, qui était plus petit, plus faible, et qui venait sans cesse vers nous tandis qu’elle l’entraînait sous la table, sous le lit, dans l’espace entre les canapés. Claire et moi n’avions encore jamais vu des chatons aussi farouches : ils ne sortaient de leurs cachettes que la nuit, ou lorsqu’il n’y avait personne dans la pièce, pour manger, boire, et aller discrètement à la litière.

Une nuit, Claire s’est réveillée en sursaut : quelqu’un s’agitait près de sa tête et lui tirait les cheveux. C’était Basile qui s’était installé, comme dans un nid, sur son oreiller, tandis que Capucine ronronnait au bout du lit. Le lendemain soir, nous avons posé sur l’oreiller un vieux chapeau de fourrure en renard argenté : Basile s’est glissé dessous aussitôt, et sa sœur est venue se coller contre lui.

Quand les chatons ont repris des forces et se sont habitués aux mains, il a fallu leur chercher le meilleur foyer possible. Basile, je le considérais déjà presque comme le mien, mais trouver une famille pour Capucine s’est révélé un vrai supplice.

Mina et ses fils ont plutôt bien accepté Basile, mais la mère supportait de moins en moins Capucine à mesure que la petite devenait grande. Capucine répliquait, Basile la défendait, et la tension montait. À la maison, les disputes de chats ne s’arrêtaient plus. Les proches et les amis ont refusé de prendre la chatte : ils avaient déjà tous leurs propres animaux. Alors Claire a passé des annonces.

Les appels ont commencé à arriver, surtout de jeunes ou de locataires d’appartements, alors que nous avions écrit noir sur blanc : uniquement des adultes, de préférence des familles, et avec garanties.

Un jour, une femme appelée Hélène a téléphoné. Elle habitait non loin de chez nous, dans une maison individuelle.

— Je vis seule. Mon chat vient de mourir, la maison est vide, je suis triste. J’ai envie de m’occuper d’un animal.

Dès le lendemain, Hélène est venue. Femme soignée, pièce d’identité en main, elle a parlé avec nous de la stérilisation et nous avons convenu de rester en contact. Elle a même envoyé une photo au moment où elle repartait avec Capucine.

Deux jours ont passé. Basile miaulait sans arrêt, mangeait à peine, restait couché et ne buvait que de l’eau. J’étais triste moi aussi. Hélène n’appelait pas. Claire n’a pas tenu et l’a appelée elle-même. Elle a assuré que tout allait bien, mais le lendemain nous avons tout de même décidé d’aller vérifier.

Le portail était fermé. Au coin de la rue, nous avons croisé une voisine et nous l’avons interrogée avec prudence :

— Hélène est chez elle ?

— Non, elle travaille, elle rentrera tard. Vous venez pour la chatte ? Chez elle, les chats changent comme des gants : elle prend, elle jette, elle n’attache personne.

Nous avons attendu le soir. Quand Hélène est apparue, nous étions déjà là.

— Encore vous ? Tout va bien avec votre chatte !

— Nous voulons voir Capucine, a dit Claire d’une voix ferme.

— Je n’ai pas le temps maintenant, revenez le week-end !

Je me suis placé doucement mais fermement dans l’encadrement et j’ai insisté :

— Montrez-la.

Dans un coin du poulailler, notre Capucine était là, sale et terrorisée.

— Pourquoi ne la nourrissez-vous pas ? s’est indignée Claire.

— Comment ça, je ne la nourris pas ? Ma chatte doit chasser les souris ! Qu’elle mange avec les poules, je n’ai pas ouvert un hôtel !

À cet instant, Capucine a poussé un cri déchirant et s’est jetée contre Claire. Nous l’avons reprise aussitôt, malgré les reproches d’Hélène.

Dès que la porte de la maison s’est refermée derrière nous, Basile a été le premier à se précipiter vers elle. Mina, après avoir caressé la petite fugitive, s’est mise à lui lécher la fourrure sale. Allez comprendre ces chats… Mais il m’a semblé que Mina était aussi heureuse que nous du retour de Capucine.

La question d’un nouveau foyer ne s’est plus jamais posée. Capucine est restée avec nous pour toujours.