Je ne mettrai plus jamais les pieds chez ma belle-mère.
— Je n’irai plus chez ta mère. Si elle a besoin de quelqu’un, tu prends la voiture et tu y vas. Et tant qu’à faire, tu emmènes ta sœur avec toi.
Pour la première fois, Claire ne demanda pas la permission. Elle mit simplement son mari devant la réalité : elle ne supporterait plus ça.
— Claire, c’est moi, ouvre-moi !
La sonnerie de l’interphone fendit le silence de l’appartement. Claire posa son chiffon, essuya ses mains sur son tablier et appuya sur le bouton. Sa belle-mère. Le seul jour de repos qu’elle avait dans la semaine, pendant que Manon était à l’école maternelle, ce moment rare où elle pouvait remettre l’appartement en ordre sans courir.
Monique entra essoufflée, un sac à la main.
— Je sortais du laboratoire d’analyses. Je me suis dit que j’allais passer vous apporter quelque chose. Tiens, c’est pour Manon, de la confiture de framboises. Elle adore ça.
— Merci, dit Claire en posant le pot sur l’étagère. Entrez, je vais faire du thé.
— Oh, je ne reste qu’une minute.
Cette « minute » dura presque une heure.
Installée dans la cuisine, Monique buvait son thé et parlait de sa tension, de la voisine qui promenait encore son chien sans laisse, puis d’Isabelle, qui avait téléphoné de Paris pour se plaindre de son chef.
Claire hochait la tête, remplissait les tasses, et jetait de temps en temps un regard vers le seau d’eau resté dans le couloir. La moitié de l’appartement attendait encore d’être lavée.
— Pourquoi tu as l’air si fatiguée ? demanda Monique en plissant les yeux. Tu es toute pâle.
— Ce n’est rien. J’ai juste commencé le ménage.
— Ah, je vois. Tu es une bonne maîtresse de maison.
Monique but une gorgée, puis se tut. Claire connaissait déjà ce silence-là. C’était toujours à ce moment que la vraie raison de la visite arrivait.
— Claire, venez ce week-end. J’ai acheté du papier peint. Dans la chambre, l’ancien se décolle complètement. Julien m’aidera à le poser.
Claire serra sa tasse un peu plus fort. Cela faisait cinq ans qu’elle entendait ce genre de demandes.
— J’en parlerai à Julien quand il rentrera.
— Alors c’est arrangé.
Sa belle-mère termina son thé, l’embrassa bruyamment sur les deux joues et repartit satisfaite. Le pot de confiture resta sur l’étagère, comme une preuve matérielle du marché conclu sans elle.
Le soir, Claire intercepta Julien dès l’entrée.
— Ta mère est passée. Elle nous invite samedi pour poser du papier peint.
— Eh bien, s’il le faut, on ira, répondit-il en haussant les épaules. Ce n’est pas si compliqué.
— Elle a dit que ce serait seulement le papier peint.
Julien ne remarqua pas l’ironie. Il entra dans la cuisine et ouvrit le réfrigérateur.
— En une demi-journée, ce sera plié. Maman est seule, il faut bien l’aider. Et Manon pourra jouer dehors, ça lui fera prendre l’air.
Le samedi, à huit heures du matin, ils étaient déjà entassés dans la voiture. Manon grognait parce qu’on l’avait réveillée trop tôt. Julien alluma la radio et tapota le volant du bout des doigts.
Quarante minutes plus tard, ils arrivaient dans une petite commune de la banlieue lyonnaise.
Monique les attendait près du portail.
— Enfin ! Je vous attendais. Entrez, j’ai fait une tarte.
Ils s’assirent à table. Manon dévorait sa part de tarte, Julien buvait son café, et Monique posait des questions sur le travail et l’école maternelle.
Claire attendait. Elle savait que le vrai programme n’avait pas encore commencé.
Et en effet, Monique sortit une feuille pliée.
— Julien, il y a le papier peint dans la chambre. Ensuite, regarde la clôture près des framboisiers, les planches bougent. Et puis sur la véranda, quelque chose grince.
Julien acquiesçait tranquillement.
— Et toi, ma petite Claire, tu vas me donner un coup de main dans la maison. Les vitres n’ont pas été faites depuis longtemps, et le grand ménage attend toujours.
— Mamie, et moi ? demanda Manon.
— Ma chérie, je vais te mettre un dessin animé. Maman et mamie vont travailler un peu.
Une heure plus tard, Claire lavait les sols.
Puis les fenêtres.
Puis la gazinière, le réfrigérateur et les placards.
Monique, elle, restait assise et donnait des consignes.
— Je le ferais bien moi-même, mais j’ai mal aux mains, et puis le bas du dos me tire…
À l’heure du déjeuner, Claire tenait à peine debout.
Julien avait fini de poser le papier peint, puis il avait réparé la clôture. Après cela, il s’était installé sur la véranda avec son téléphone.
Le voisin arriva.
Ils s’assirent ensemble, mirent le match de foot et ouvrirent des bières.
Claire nettoyait les vitres et les regardait à travers le verre.
Vers neuf heures du soir, ils prirent enfin la route du retour.
C’était Claire qui conduisait.
Julien dormait, alourdi par les bières.
Manon s’était endormie elle aussi sur la banquette arrière.
Les mains de Claire sentaient la javel, son dos la lançait comme s’il allait se briser.
— Pourquoi tu ne dis rien ? demanda Julien.
— Je suis épuisée.
— Tu te reposeras demain. Au moins, on a aidé maman.
Le lundi, au bureau, son amie Camille lui demanda :
— Vous passez vraiment tous vos samedis à travailler chez ta belle-mère ?
— Eh bien… elle demande de l’aide.
— Et sa fille ?
— Elle vit à Marseille.
Camille eut un petit rire sec.
— Pratique. Sa fille est à Marseille, et toi tu es à côté, donc c’est toi qui t’y colles.
Claire ne répondit rien.
— Et Julien ?
— Il colle le papier peint, puis il boit une bière avec le voisin.
Camille secoua la tête.
— Ce n’est pas de l’aide, Claire. C’est un système.
La semaine suivante, tout recommença.
— Samedi, on va chez maman, dit Julien. Les tomates sont mûres.
Claire serra sa cuillère entre ses doigts.
— Encore ?
Cette fois-là, pour la première fois, elle dit :
— Je ne retournerai plus chez ta mère.
Julien leva les yeux vers elle, stupéfait.
— Comment ça ?
— Je suis fatiguée. Ça fait cinq ans, Julien. Chaque samedi. Les bocaux, le ménage, les travaux. Ça suffit.
— Que Isabelle vienne l’aider.
— Elle habite loin.
— Et moi, parce que je suis près, je suis obligée ?
Le samedi, Julien partit seul.
Il rentra le soir, vidé.
— C’était dur, dit-il.
— Maintenant, tu comprends ce que je ressentais ?
Il hocha la tête.
— Pardon.
Claire s’assit près de lui.
— Je ne suis pas contre le fait d’aider. Mais pas tous les samedis. Et surtout pas comme si c’était mon devoir.
Pendant plusieurs semaines, Monique n’appela pas.
Julien alla parfois chez elle sans Claire.
Et Claire retrouva enfin de vrais week-ends.
Pour la première fois depuis des années, elle comprit une chose essentielle :
Le plus difficile, ce n’est pas de travailler.
Le plus difficile, c’est de dire : « ça suffit ».
Et vous, qu’en pensez-vous ?
Une belle-fille doit-elle toujours aider sa belle-mère quand cette aide finit par devenir une obligation ?
Je ne mettrai plus les pieds chez ma belle-mère : si elle a besoin de quelqu’un, qu’il y aille lui-même et qu’il emmène sa sœur avec lui.