Avec peine, Clémence gravit les marches de marbre. Le bas de sa robe, trop lourd, raclait le sol de la grande salle derrière elle, tandis que des dizaines de regards restaient accrochés à son corps comme des épingles. Le silence avait quelque chose de solennel, presque religieux, mais il ne venait pas du respect. Il naissait de la gêne, du malaise, de cette tension cruelle que les courtisans savent si bien dissimuler sous des sourires polis. Tout le royaume retenait son souffle devant le trône, attendant la parole du roi. Pourtant, personne, pas même les plus cyniques, n’aurait pu deviner ce qui allait être annoncé ce jour-là.
Elle s’appelait Clémence. Elle était l’unique enfant du roi Armand, souverain d’un royaume froid, sévère, où la beauté d’un visage comptait plus que la bonté d’un cœur, où une silhouette valait parfois davantage qu’une âme. Clémence n’avait jamais ressemblé aux princesses des chansons. Dès l’enfance, elle avait eu des joues rondes, des formes généreuses et un appétit que personne, ni nourrice ni médecin, n’avait réussi à corriger. Pendant que les autres jeunes filles apprenaient à se tenir droites, à danser avec grâce, à sourire sans trop montrer leurs dents, elle se réfugiait dans les cuisines, trouvant un peu de paix auprès des tartes aux pommes, des brioches tièdes et des crèmes sucrées.
Les années passant, le mépris de son père s’était épaissi comme la glace sur les douves en hiver. À treize ans, Clémence entendait déjà les domestiques retenir leurs rires lorsqu’elle traversait les couloirs. À quinze ans, les prétendants détournaient les yeux avant même d’avoir regardé son portrait jusqu’au bout. À dix-sept ans, la patience du roi s’était changée en dégoût. Dans son esprit, elle n’était plus sa fille, encore moins une princesse. Elle était un poids, une honte, une tache vivante sur l’éclat de sa couronne.
Tout bascula par une journée glaciale, sous un ciel gris qui semblait peser sur les tours. La salle du trône était pleine à étouffer. Seigneurs, chevaliers, ambassadeurs et dames de haut rang avaient été convoqués pour une cérémonie étrange dont personne ne connaissait la véritable raison. On avait forcé Clémence à enfiler une robe royale si serrée qu’elle lui coupait presque le souffle. Ses mains tremblaient lorsqu’elle monta vers le trône, où son père l’attendait, immobile, le visage fermé comme une porte de prison.
« Aujourd’hui, déclara le roi d’une voix dure, nette, sans une once de pitié, ma fille recevra le sort qu’elle mérite. »
Un frémissement parcourut l’assemblée. Les courtisans échangèrent des regards rapides. Un fiancé, pensèrent-ils. Enfin, le roi allait la marier.
Mais aucun duc élégant, aucun prince voisin, aucun noble vêtu de velours n’apparut au pied des marches. À la place, deux gardes firent avancer un homme enchaîné. Il était sale, le visage tuméfié, les pieds nus, les poignets marqués par le fer. Sa chemise pendait en lambeaux sur ses épaules, et il gardait les yeux baissés comme s’il avait déjà renoncé à exister.
« Un esclave », souffla quelqu’un dans la foule.
Clémence se figea. Le sang sembla quitter ses mains. Le roi, lui, poursuivit avec la même froideur, presque satisfait de chaque mot qu’il prononçait.
« Puisque ma fille refuse d’être un visage digne de cette couronne, qu’elle devienne l’épouse de celui qui est plus bas que la poussière. Je donne Clémence à cet homme, en punition de sa honte, de sa faiblesse et de son existence misérable. »
Le monde vacilla autour d’elle. Les torches, les colonnes, les visages poudrés des dames, tout se brouilla derrière un voile de larmes. Mais Clémence ne cria pas. Elle ne tomba pas à genoux. Elle ne supplia pas son père. Elle baissa seulement la tête et avala sa douleur, comme elle l’avait fait depuis toujours.
À côté d’elle, l’esclave dont personne n’avait même pris la peine de demander le nom demeurait immobile. Il fixait le marbre à ses pieds avec une intensité douloureuse, comme s’il avait voulu disparaître dans la pierre.
La salle se remplit aussitôt de murmures. Certaines dames cachèrent un rire derrière leur éventail. D’autres détournèrent le visage, non par compassion, mais parce que l’humiliation était devenue trop voyante. Quant au roi Armand, il regardait la scène avec l’expression d’un homme qui venait enfin de se débarrasser d’un problème embarrassant.
Clémence fut conduite dans une aile reculée du château, là où elle n’avait jamais mis les pieds. Sa nouvelle chambre n’était qu’un ancien débarras, hâtivement vidé et transformé en logement. On avait posé un matelas étroit contre le mur, une table bancale près d’une fenêtre sale, et une bassine d’eau froide dans un coin. L’esclave reçut une clé, un morceau de pain rassis et un seul ordre, prononcé par un intendant sans lever les yeux :
« Ne la touche pas, sauf si elle le veut elle-même. Mais reste auprès d’elle jusqu’à la fin. »