La porte du salon s’ouvrit à la volée avant même que Claire ait le temps de resserrer sa main autour du poignet de Juliette.
— Lâche-la.
Ma voix résonna dans la pièce bien plus fort que je ne l’aurais imaginé. Claire pivota brusquement. Juliette profita de cet instant pour se dégager et courir se réfugier contre Marion. Pendant ce temps, Léa s’était déjà agenouillée près du canapé. Elle glissa le bras dessous et en retira un vieux téléphone bleu, l’écran fendu de part en part, dont la coque arrière tenait grâce à une bande de ruban adhésif argenté.
— Je l’ai enregistrée, dit-elle.
Ce furent les premiers mots que j’entendis vraiment après le souffle de mes filles.
Pas leurs pleurs.
Leur respiration.
Rapide, courte, maîtrisée. Une façon de respirer qu’on apprend lorsqu’on s’est exercé trop longtemps à ne faire aucun bruit.
Gabriel entra derrière moi, referma la porte et demeura immobile. Claire tenta de faire apparaître son sourire habituel, mais il arriva trop tard. Sur son visage, cette expression polie ne trompait plus personne.
— Antoine, Dieu merci, tu es rentré, déclara-t-elle. Tes filles exagèrent tout.
Léa me tendit le téléphone à deux mains.
— Elle disait qu’on n’avait pas le droit de te raconter. Elle disait que tu renverrais Marion si tu apprenais ce qui se passait.
Je pris l’appareil. Le verre était entièrement craquelé, mais l’enregistrement audio apparaissait toujours à l’écran.
J’appuyai sur lecture.
La voix de Claire emplit le salon, déformée par le haut-parleur médiocre, mais parfaitement reconnaissable.
— Quand ton père n’est pas là, c’est à moi que tu obéis. Si tu pleures encore une fois, je m’assurerai que Marion ne travaille plus ici vendredi.
Puis la petite voix de Juliette se fit entendre.
— S’il te plaît… non.
Personne ne bougea.
La maison elle-même semblait s’être figée avec nous. Dans un angle de la pièce, le diffuseur continuait de répandre une odeur sucrée de vanille. Elle me souleva le cœur.
Claire fut la première à rompre le silence. Elle croisa les bras et regarda les enfants plutôt que moi.
— Alors nous en sommes là ? Des enregistrements clandestins ? Dans la maison de mon fiancé ?
— Dans ma maison, répondis-je avec calme.
Ses yeux se plantèrent aussitôt dans les miens.
— Emmène les filles dans la salle à manger, dis-je à Marion.
Léa secoua la tête si vivement que sa queue-de-cheval lui fouetta la joue.
— Non. Elle ment toujours quand on n’est pas là.
Ces mots me frappèrent plus durement que l’enregistrement.
Je me tournai vers Gabriel.
— Verrouille l’entrée et la porte latérale. Personne ne rentre. Et elle ne sortira pas avant que nous ayons terminé.
Claire eut un bref rire méprisant.
— Tu plaisantes.
Gabriel ne répondit pas. Il porta tranquillement sa radio à sa bouche et commença à donner des consignes.
Le visage de Claire changea de nouveau. La femme douce, élégante et irréprochable que je croyais connaître disparut. À sa place se dessina une expression froide, dure, presque tranchante.
— Je ne faisais que les éduquer, dit-elle. Cela s’appelle de la discipline. Tu les laisses faire tout ce qu’elles veulent, et ton personnel encourage encore davantage leurs caprices.
Juliette enfouit le visage dans le tablier de Marion. Léa, elle, ne me quittait pas des yeux. Elle attendait de savoir quelle voix j’allais choisir de croire.
Je posai la seule question qui comptait à cet instant.
— Depuis combien de temps ?
Claire ouvrit la bouche, mais Marion répondit avant elle.
— Depuis ton déplacement à Bordeaux, murmura-t-elle. Peut-être même avant. C’est devenu pire lorsqu’elle a compris que les filles avaient trop peur pour te parler.
Huit semaines s’étaient écoulées depuis ce voyage.
Huit semaines de dîners, d’essayages d’alliances, de projets de mariage et de baisers déposés le soir avant de dormir. Huit semaines pendant lesquelles mes filles avaient appris à se faire toujours plus petites, toujours plus discrètes, dans la maison que j’avais fait bâtir pour elles.
Je sentis la chaleur me monter au visage.
Ce ne fut pas d’abord de la colère.
Ce fut de la honte.
Claire fit un pas vers moi.
— Tu vas vraiment la croire, elle, plutôt que moi ?
Léa désigna le téléphone.
— Ce n’est pas tout.
Elle prononça ces mots sans le moindre espoir, comme si elle n’avait plus assez de force pour formuler une nouvelle demande.
Je fis défiler la liste des fichiers.
Douze enregistrements.
Des dates différentes. Des durées différentes. Toujours la même pièce, ou presque, et presque toujours au même moment de la journée.
J’en ouvris un autre.
— Tiens-toi droite.
On entendit une chaise racler brutalement le sol.
— Lorsque ton père m’aura épousée, ce seront mes règles qui s’appliqueront ici. Et la domestique ne pourra plus te protéger.
Puis un autre fichier.
— Dis à ta sœur d’arrêter de me fixer. Tout de suite.
Et encore un.
— Si je dois répéter la même chose une fois de plus, ton père entendra une histoire à propos de Marion, pas à propos de moi.