Tout avait commencé environ deux mois plus tôt.
Mon mari, Julien, avait pris une habitude pour le moins étrange. Chaque soir, exactement à 19 h 14, il se levait du canapé, fermait soigneusement tous les rideaux du salon, puis revenait de la cuisine avec une petite assiette blanche entre les mains.
Elle contenait toujours la même soupe. Elle était épaisse, presque noire, et dégageait une odeur inhabituelle, impossible à identifier.
— Tu dois tout manger, jusqu’à la dernière cuillerée, me répétait-il.
Au début, je n’y voyais qu’une nouvelle lubie de sa part. Je me contentais d’en rire.
— Julien, je ne suis plus une enfant. Si je n’ai pas envie de manger, je ne mangerai pas.
Mais lui ne souriait jamais.
Il prenait place en face de moi et attendait en silence que je termine. Parfois, il me retirait même l’assiette des mains pour en examiner attentivement le fond, comme s’il voulait vérifier qu’il ne restait absolument rien.
Ce qui m’angoissait le plus, ce n’était pas la soupe elle-même, mais la façon dont il me surveillait. J’avais l’impression qu’il ne voulait pas seulement s’assurer que j’avais fini mon repas. Il cherchait à avoir la certitude qu’une substance précise était bien entrée dans mon corps.
Un soir, j’ai fait semblant de verser la soupe dans l’évier. Julien a pourtant remarqué qu’il restait encore une portion dans la casserole. Sans dire un mot, il l’a servie dans une assiette et l’a reposée devant moi.
— Je t’en prie, ne discute pas ce soir, a-t-il murmuré. Fais-moi simplement confiance.
— Alors dis-moi ce que tu mets là-dedans.
Il est resté silencieux quelques secondes.
— Ce dont ton organisme a besoin en ce moment.
À partir de cet instant, je n’ai plus réussi à trouver le repos.
Son comportement avait changé sur tous les plans. Il parlait à voix basse au téléphone, disparaissait de plus en plus souvent dans le garage et verrouillait systématiquement la porte derrière lui. Un jour, j’ai trouvé dans la poche de sa veste un reçu provenant d’un centre médical. Quant à l’historique de son navigateur, il était mystérieusement effacé chaque fois que je le consultais.
Une nuit, je me suis réveillée sans raison. Julien se tenait près du lit, parfaitement immobile, les yeux fixés sur moi. Il semblait vérifier si je respirais encore.
— Qu’est-ce que tu fais ? ai-je demandé, terrifiée.
— Rien. Rendors-toi.
Au matin, j’avais pris ma décision.
Le soir suivant, alors qu’il s’était éloigné quelques instants pour retourner dans la cuisine, j’ai rapidement transvasé plusieurs cuillerées de soupe dans un petit pot en verre. Je l’ai caché tout au fond de mon sac. Le lendemain matin, j’ai apporté l’échantillon dans un laboratoire privé.
À la réception, j’ai expliqué à une employée que je craignais qu’une personne ne mélange volontairement une substance inconnue à mes repas. Elle m’a observée longuement.
— Vous pensez que quelqu’un essaie de vous empoisonner ?
Aucun son ne sortait de ma bouche. J’ai simplement hoché la tête. On m’a annoncé que les résultats seraient disponibles dans trois jours.
Ces trois journées ont probablement été les plus longues de toute mon existence. Chaque soir, à 19 h 14 précises, Julien fermait les rideaux, posait devant moi cette assiette de soupe et s’installait en face de moi. De mon côté, je mangeais en imaginant les scénarios les plus terribles.
Peut-être cherchait-il à me rendre malade peu à peu. Peut-être cette soupe expliquait-elle la fatigue et la faiblesse qui ne me quittaient plus depuis plusieurs semaines. Et si le reçu du centre médical ne me concernait pas ? Et si Julien préparait réellement, avec quelqu’un d’autre, un moyen de se débarrasser de moi ?
Le troisième jour, le laboratoire m’a enfin appelée.
— Madame Moreau ?
— Oui, je vous écoute.
— Nous devons vous parler directement au sujet de l’échantillon que vous nous avez remis. Pourriez-vous venir aujourd’hui ?
Mes mains sont devenues glacées. Lorsque je suis arrivée au laboratoire, un médecin m’a invitée à m’asseoir et a posé plusieurs feuilles de résultats devant lui.
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— Nous n’avons trouvé ni poison, ni sédatif, ni produit chimique dangereux dans la soupe, m’a-t-il annoncé.
J’ai laissé échapper un long souffle, soulagée. Mais le médecin n’avait pas terminé.
— En revanche, elle contient une quantité extrêmement élevée de fer, d’acide folique, de vitamine B12 ainsi que plusieurs composants végétaux naturels. Une association de ce type est généralement utilisée pour aider l’organisme à se rétablir en cas d’anémie importante.
— Pourtant, je n’ai jamais été anémique.
Le médecin m’a regardée avec attention.
— Vous en êtes certaine ? Vous êtes très pâle. Je vous recommande vivement de faire une prise de sang dès aujourd’hui.
J’ai accepté. Environ une heure plus tard, il est revenu dans la pièce. Cette fois, son expression avait radicalement changé.