Chaque matin, dès que Julien ouvrait sa boucherie du quartier, une vieille dame nommée Marguerite poussait la porte et formulait exactement la même demande : soixante kilos de bœuf. Le boucher la connaissait depuis des années. C’était une femme discrète, habituée à prendre seulement quelques tranches pour ses repas. Pourtant, depuis quelque temps, il la voyait compter avec des doigts tremblants des billets froissés, puis repartir en tirant de lourds sacs. Cette scène le laissait profondément perplexe.
La première fois, Marguerite lui avait expliqué que son fils venait lui rendre visite et qu’elle préparait un grand dîner de famille. Julien avait accepté cette explication sans trop y réfléchir. Mais le soir même, il apprit une vérité qui lui glaça le sang : le fils de Marguerite était mort depuis plusieurs années. Pour qui achetait-elle donc toute cette viande ?
Le lendemain, la vieille femme revint commander soixante kilos supplémentaires. Elle recommença le jour suivant, puis encore le jour d’après. Elle évitait les conversations, refusait catégoriquement toute aide et, avant de quitter la boutique, jetait toujours des regards nerveux derrière elle, comme si quelqu’un la suivait.
Julien finit par décider de comprendre ce qui se passait. Un matin, il la suivit discrètement en gardant une certaine distance. Marguerite entassa les sacs dans un vieux chariot et prit la direction des anciennes usines situées à la périphérie de la ville. Elle franchit une grille couverte de rouille, puis disparut dans l’un des hangars délabrés.
Près d’une heure plus tard, elle ressortit. Son chariot était alors complètement vide.
Le soir même, Julien l’aperçut près des conteneurs de tri. La vieille dame récupérait des cartons, des bouteilles et des morceaux de métal, mettant soigneusement de côté chaque pièce qu’elle parvenait à gagner. Pourtant, dès le lendemain matin, elle se présenta de nouveau à la boucherie et passa l’énorme commande habituelle.
Les habitants du quartier commencèrent eux aussi à remarquer ses allées et venues mystérieuses. Les rumeurs se multiplièrent, jusqu’à ce que plusieurs voisins préviennent la police. Ils craignaient qu’une situation dangereuse se déroule à l’intérieur du hangar abandonné.
Lorsque les agents arrivèrent pour inspecter les lieux, Marguerite se plaça devant la grille et leur interdit fermement d’entrer. Soudain, un choc sourd résonna au fond du bâtiment. Puis un bruissement précipité se fit entendre, comme si quelqu’un venait de bouger dans l’obscurité.
La vieille femme devint livide et agrippa le cadenas de toutes ses forces. L’un des policiers lui écarta doucement la main, tandis que son collègue dirigeait sa lampe vers la fente apparue entre les portes. Lorsque le verrou céda enfin et que les battants rouillés s’ouvrirent dans un long grincement, les agents avancèrent de quelques pas dans le noir… puis s’immobilisèrent.
Les faisceaux lumineux révélèrent des dizaines de paires d’yeux brillants. Mais il ne s’agissait pas d’êtres humains. Devant eux se tenaient des chiens — des dizaines de chiens. Certains étaient maigres au point de laisser apparaître leurs côtes, d’autres portaient des blessures visibles, et plusieurs animaux âgés peinaient à rester debout. Des chats se déplaçaient entre eux. Dans le fond du hangar, deux petits faons, sauvés quelque temps auparavant, étaient blottis l’un contre l’autre, terrorisés.
Aucun animal ne montra la moindre agressivité. Dès que Marguerite entra, les chiens se mirent à remuer la queue et vinrent l’un après l’autre se presser contre elle.
— Dites-moi… depuis combien de temps faites-vous cela ? demanda l’un des policiers en abaissant sa lampe.
Marguerite essuya les larmes qui coulaient sur ses joues.
— Presque trois ans, répondit-elle à voix basse.