Au début, je me répétais que je me faisais des idées. Encore et encore. Je cherchais des explications raisonnables, parce que la vérité que mon esprit imaginait me paraissait tout simplement impossible.
Mon père venait de fêter ses quatre-vingt-dix ans. Depuis deux années, ses jambes lui obéissaient de moins en moins et il passait la plupart de son temps dans un fauteuil roulant, presque toujours à la maison. Depuis la mort de mon mari, il était devenu la personne la plus importante dans la vie de ma fille de sept ans, Émilie.
Dès qu’elle rentrait de l’école, elle courait dans sa chambre. Ils y restaient parfois plusieurs heures. Depuis le couloir, j’entendais leurs rires et leurs conversations à voix basse. Pourtant, chaque fois que j’ouvrais la porte, un silence étrange tombait brusquement sur la pièce.
Ce qui me troublait le plus, c’étaient leurs mains.
La première fois que je le remarquai, rien ne semblait pourtant inhabituel. J’étais entrée sans frapper et j’avais découvert mon père tenant les deux mains d’Émilie entre les siennes.
Ils étaient assis près du lit. Leurs doigts formaient des positions étranges, comme s’ils suivaient une sorte de code. Dès qu’il m’aperçut, mon père rabattit vivement la couverture sur les mains de sa petite-fille.
— Qu’est-ce que vous faisiez ? demandai-je.
— Rien, répondit-il beaucoup trop vite.
Émilie se tut aussitôt et détourna les yeux.
Ce fut à cet instant que l’inquiétude s’installa en moi, lourde et persistante.
Les jours suivants, la scène se répéta. Chaque fois que je m’approchais de la chambre, j’entendais de légers froissements derrière la porte. Puis, dès que j’entrais, mon père recouvrait les mains d’Émilie avec la couverture.
Un soir, je remarquai ma fille en train de remuer les doigts d’une manière étrange sous la table de la salle à manger. Lorsque je lui demandai ce qu’elle faisait, elle cacha immédiatement ses mains derrière son dos.
— Papy m’a dit que je ne devais encore en parler à personne.
Mon cœur se serra douloureusement.
— De quoi ne dois-tu pas parler ?
— Je ne peux pas te le dire. Je lui ai promis.
Cette nuit-là, je ne parvins presque pas à dormir. Plus je réfléchissais, plus mes pensées devenaient terrifiantes. Je connaissais mon père depuis toujours et je ne l’avais jamais considéré comme un homme dangereux. Mais, ces derniers mois, il avait beaucoup changé. Il lui arrivait d’oublier des prénoms familiers. Certaines nuits, il se réveillait sans savoir où il se trouvait. Le médecin nous avait prévenus : avec l’âge, sa mémoire pouvait peu à peu lui jouer des tours.
Au matin, j’appelai le docteur.
— Est-il possible qu’il ne comprenne plus toujours ce qu’il fait ? demandai-je.
Au bout du fil, un silence pesant s’installa.
— Si quelque chose vous inquiète réellement, évitez pour l’instant de laisser votre fille seule avec lui, le temps de comprendre exactement ce qui se passe.
Ses paroles ne firent qu’accroître ma peur.
Je décidai alors de parler directement à mon père.
— À partir d’aujourd’hui, la porte devra rester ouverte chaque fois qu’Émilie sera avec toi, lui dis-je.
Il me fixa longuement.
— Alors tu ne me fais plus confiance ?
Je n’arrivai pas à lui répondre.
Son visage se ferma. C’est à ce moment-là que je compris combien mon silence venait de le blesser. Mais j’étais une mère, et la sécurité de ma fille passait avant tout le reste.
À partir de ce jour, la porte resta effectivement ouverte.
Pourtant, le mystère ne disparut pas.
Après l’école, Émilie continuait de rejoindre son grand-père tous les jours. Ils parlaient désormais presque à voix chuchotée. Dès que je m’approchais, leur conversation s’arrêtait et ma fille faisait de nouveau tout son possible pour dissimuler ses mains.
Quelques jours plus tard, son institutrice m’appela.
— Émilie se comporte de façon assez inhabituelle en classe depuis quelque temps, m’expliqua-t-elle.
Je sentis le froid me gagner.
— Que se passe-t-il ?
— Elle ne cesse de faire des mouvements avec ses doigts et ses mains, mais elle refuse de nous dire ce qu’ils signifient. Aujourd’hui, elle est même restée après les cours avec un garçon et n’a pas voulu rentrer tout de suite chez elle.
Cette fois, je compris que je ne pouvais plus attendre.
Le lendemain, je fis semblant de partir faire des courses. Je sortis, refermai la porte d’entrée derrière moi, puis m’éloignai de la maison. Quelques minutes plus tard, je revins sur la pointe des pieds.
À l’intérieur, tout était silencieux.
Je traversai lentement le couloir et m’arrêtai devant la chambre de mon père. La porte était entrouverte.
Pendant quelques secondes, je n’entendis rien.
Puis la voix d’Émilie s’éleva dans un murmure :
— Papy, j’ai peur que maman découvre tout.
— Aujourd’hui, nous terminerons, répondit doucement mon père. Après ça, tu n’auras plus besoin de cacher tes mains.
Je ne pus pas rester immobile plus longtemps.
J’ouvris brusquement la porte.
— Éloigne-toi d’elle !
