À quoi croyait-il en partant avec sa jeune maîtresse, en laissant sa femme et ses filles derrière lui, puis en osant revenir un an plus tard comme si rien ne s’était brisé ?

– À quoi croyais-tu en partant avec ta jeune maîtresse ? Que ta femme allait t’attendre ?

– À quoi croyais-tu en partant avec ta jeune maîtresse ? Que ta femme allait t’attendre ?

C’est à travers les murs que Madame Bertrand murmurait ces mots, et sa voix flottait dans la pénombre de la cage d’escalier comme un bourdonnement d’été, lourd et entêtant.

Debout devant la porte de son ancien appartement, en périphérie de Lille, Hugo hésitait encore. Son doigt restait suspendu au-dessus du bouton de la sonnette froissé. Voilà un an qu’il vivait dans un autre univers, plus lumineux en apparence, mais l’odeur familière des vieux papiers peints, la lumière tamisée du palier et cette impression d’avoir laissé sa vraie vie derrière lui ne le quittaient jamais. L’immeuble lui paraissait tourner sur lui-même, comme un vieux disque rayé qui refuse de s’arrêter.

Puis il se força enfin. Il appuya.

Le timbre métallique résonna derrière la porte, et la sonnerie se dispersa dans les pièces vides comme une voix remontant du fond d’un souvenir trop longtemps enfoui. Son cœur cogna si fort qu’il eut l’impression qu’il allait lui échapper. Du givre sur les paumes, une vitre froide au bout des doigts, un cahier oublié dans le noir… tout cela lui revint d’un coup, avec une violence presque physique.

Un an plus tôt, son départ avait ressemblé à un vol de lui-même. Il avait laissé sur la table une lettre maigre et maladroite, avec ces mots usés jusqu’à l’os : pardonne-moi, j’aime une autre femme, je pars. Mais ce soir-là, Élodie était rentrée plus tôt que prévu. Elle l’avait surpris en train de boucler sa valise dans la cuisine. Il s’était embrouillé dans ses explications comme sur des marches mouillées par la pluie. Elle, elle n’avait rien dit. Son silence avait quelque chose de fermé, de douloureux, de définitivement boutonné.

Il avait alors perdu pied, s’était précipité vers la porte en laissant presque toutes ses affaires derrière lui. La valise avait claqué si brusquement que le tirette de la fermeture lui était restée dans la main, comme un signe absurde de vide et d’abandon. Sur la table, il avait laissé quelques billets pour Élodie et les filles, de quoi tenir un peu.

Ils s’étaient rencontrés comme on se croise dans une autre vie. Étaient-ils seulement faits pour s’aimer ? À vrai dire, il avait dû y avoir une raison, ou du moins une illusion assez forte pour les convaincre. Leur histoire avait commencé dans un petit deux-pièces gris, hérité par Hugo de son arrière-grand-mère. Puis une première fille était née. Hugo travaillait dans une banque, Élodie s’occupait de l’enfant et suivait ses études tant bien que mal.

Plus tard, elle avait obtenu son diplôme d’orthophoniste et avait été embauchée dans la même crèche que leur fille. Avec les années, une seconde petite fille était venue agrandir la maison.

Aux yeux du voisinage, ils passaient pour un couple parfait. Peut-être qu’ailleurs, dans un autre monde, c’était vrai. Élodie cuisinait avec une douceur patiente, savait garder la maison nette, élever les enfants et leur apprendre la vie. Pour son mari, elle trouvait encore des forces. Mais Hugo, lui, sentait grandir en lui une sorte de creux impossible à combler, comme si les journées étaient devenues trop longues sous ce ciel-là.

Deux ans avant son étrange retour, Léa était entrée dans sa vie. Enfin, c’était le prénom qu’elle exigeait qu’on utilise, même si sur son dossier elle s’appelait encore Margaux. Elle avait rejoint le service comptable de la banque où travaillait Hugo, et en quelques jours elle était devenue la muse de tout l’étage masculin. Les compliments tournaient autour d’elle comme la vapeur autour d’une théière.

Au début, Hugo l’avait à peine remarquée. Puis, lors d’une sortie d’entreprise dans les Ardennes, quand le car avait dévalé des routes de campagne noyées dans l’automne, ils s’étaient retrouvés assis côte à côte. Un mot après l’autre, puis encore un autre, et la réalité s’était mise à tourner dans un nouveau cyclone.

Léa ne voulait pas rester la femme de l’ombre. Au bout de quelques mois, elle avait posé son ultimatum : choisis. Elle ou moi. Hugo n’était ni prêt pour un divorce, ni prêt pour le bonheur de cette nouvelle vie électrique. Pourtant, il s’était laissé emporter par son assurance naïve et avait fini par s’installer chez elle.

Le divorce avait été froid, presque sec. Élodie n’était pas venue à l’audience. Le juge avait lu son dossier d’une voix sans chaleur : aucune contestation, les enfants resteront avec la mère. Hugo avait viré l’argent sur le compte de son ex-femme, laissé l’appartement à Élodie et aux petites. Il n’avait pas osé les voir. Non pas par manque d’amour, mais parce qu’il ne trouvait pas les mots pour cacher sa honte emmêlée. Alors il payait la pension, régulièrement, comme un métronome, et n’offrait rien d’autre.

Les six premiers mois avec Léa lui avaient pourtant donné l’illusion d’une vie brillante. Tout semblait trop lisse, trop neuf, trop éclatant : les soirées dans les cafés de Lille, les trajets à la campagne chez ses parents, les conversations sans fin au sujet d’un futur mariage. Il avait l’impression que le bonheur s’était installé sur ses épaules en prenant la forme d’une autre âme.

Un jour, en jetant les déchets de la salle de bain, il tomba sur un test de grossesse à peine visible, déjà jeté à la poubelle, avec deux lignes nettes. Son esprit devint blanc, comme une page arrachée. Un bébé ? Il pensa aussitôt à la suite, à la filiation, à la continuité. Mais il n’imaginait pas Léa en mère.

– Tu m’as préparé une surprise ? tenta-t-il de plaisanter ce soir-là.

– Quelle surprise ? Tu veux un spectacle, Hugo ? répondit-elle en laissant ses longs doigts glisser sur sa poitrine avec une indifférence presque insolente.

– Ce n’est pas de ça qu’il s’agit. Je sais pour l’enfant, Léa…

– Ça ne veut rien dire. Tout est déjà décidé, dit-elle froidement.

– Décidé comment ?

– Arrête de faire l’enfant ! Quelle grossesse, maintenant ? Le mariage est dans un mois, le voyage à Boulogne a déjà été payé, et je n’ai pas envie de passer toute notre lune de miel à vomir. En clair, ce bébé n’existe plus.

Un bourdonnement creux envahit sa tête, comme si on avait arraché d’un coup un morceau de mémoire à la fenêtre de son esprit. Léa devenait plus froide jour après jour, comme balayée par une neige de novembre tombée sans prévenir. Tout à coup, il comprit : le mariage, les grillades du week-end, même ses caresses légères, tout cela n’était qu’un rêve de coton. L’erreur l’étreignit avec la lenteur d’un brouillard du matin.

Un mois avant la date prévue, il n’en supporta plus la réalité. Il fourra ses affaires dans cette vieille valise, la même que celle de son départ, et, sous les paroles venimeuses de Léa, il se chassa lui-même de l’appartement, comme un homme qui saute d’une fenêtre en plein sommeil.

La sonnette reprit sa petite plainte monotone, mais personne n’ouvrit chez lui. L’appartement était vide. On aurait dit que le temps s’y était figé, ou que tout avait disparu, comme la fumée après Pâques. Il traversa le couloir sans entendre une seule voix, sans voir un dessin d’enfant sur le mur, seulement des étagères portant la trace pâle de vases absents.

Hugo ressortit dans l’escalier. L’immeuble semblait noué dans un sommeil lourd, baigné d’une demi-obscurité. Il sonna alors chez la voisine d’en face. Des chaussons grinçaient derrière la porte. Madame Bertrand, vieille amie de son arrière-grand-mère, entrouvrit avec méfiance.

– Qui est là ? Encore un plombier ?

– C’est moi… Hugo.

Sa voix tremblait si fort qu’il avait l’impression que son cœur allait tomber dans la cage d’escalier.

La femme s’essuya les mains sur son peignoir et poussa un cri.

– Seigneur, mais c’est toi ! Tu es revenu, alors ?

– Je suis revenu… Vous ne sauriez pas où sont… les miennes ?

– Entre donc, au lieu de rester dans le courant d’air, dit-elle en ouvrant davantage et en lui faisant signe vers la vieille table de la cuisine.

Dans la cuisine, la bouilloire gémissait d’un son mince, presque funèbre. Hugo observait le visage assombri de sa voisine.

– Tu pensais qu’Élodie t’attendrait après que tu sois parti courir chez ta gamine ? Elle est partie, Hugo. Elle a emmené les filles. Elle travaille maintenant en Bourgogne, dans une petite commune, et elles y vivent toutes les trois. Tes virements arrivent comme il faut, et elle règle le loyer comme je lui ai dit. Chez elles, tout est en ordre.

Elle marqua une pause, puis ajouta avec une sévérité presque maternelle :

– Si ça n’avait tenu qu’à moi, je t’en aurais bien donné une bonne… Tu as laissé tes enfants, tu as troqué ta femme contre une autre, et maintenant tu reviens la queue entre les jambes.

Elle secoua la tête, le regard triste.

– Alors, ça n’a pas marché avec ta maîtresse ?

– Non… ça n’a pas marché, souffla-t-il.

Hugo se leva.

– Pardon, Madame Bertrand, de vous avoir dérangée.

– Assieds-toi ! dit-elle soudain d’une voix dure. Je n’ai pas fini. Si tout le monde faisait ça, le mauvais côté du monde aurait déjà gagné. Je vais te donner l’adresse d’Élodie, son numéro aussi. Mais sache une chose : elle a eu un garçon. Dès que tu es parti, elle l’a appris. Elle n’a rien dit et elle est partie en silence. Elle élève seule trois enfants maintenant. Son salaire, au village, n’a rien d’un salaire de Paris, et elle paie une nounou avec ce qu’elle peut. Tes quelques billets servent surtout à couvrir le loyer. Alors réfléchis maintenant…

Hugo se tut. Il se prit la tête entre les mains, comme si un poids énorme lui écrasait les tempes. Puis il se redressa d’un coup, et sa voix se fendit comme du métal.

– Merci… Merci à vous.

Et il partit dans la nuit.

Plus tard, de retour chez lui, il resta longtemps debout devant la fenêtre. En bas, les lumières familières s’étendaient dans le silence, étrangères et pourtant si proches, chacune comme un reproche minuscule et muet. En s’enfonçant peu à peu dans le sommeil, il n’avait plus qu’une seule pensée : pourvu qu’Élodie lui pardonne. Pourvu qu’elle lui pardonne seulement…