— À quoi t’attendais-tu donc quand tu es parti vivre avec une maîtresse plus jeune ? Que ta femme reste là, les bras croisés, à t’attendre toute sa vie ?
— Et qu’est-ce que tu t’imaginais, hein, en filant chez cette petite jeune ? Que ta femme allait garder ta place au chaud ? murmurait madame Marguerite Delaunay à travers la cloison. Sa voix semblait flotter dans la pénombre de la cage d’escalier, fine et obstinée, comme le bourdonnement d’un moustique dans une soirée tiède de juin.
…Devant la porte de son ancien appartement, dans un immeuble fatigué de la périphérie de Lille, Julien Moreau restait immobile. Sa main n’osait pas encore effleurer le bouton cabossé de la sonnette. Depuis un an, il vivait ailleurs, dans une existence qui avait d’abord paru plus vive, plus brillante, presque insolente. Pourtant, l’odeur familière du papier peint ancien, la lumière étouffée du palier, tout ce décor où sa vie d’avant avait lentement mijoté, revenaient le hanter la nuit. L’immeuble semblait tourner sur lui-même comme un vieux disque rayé, rejouant toujours la même mélodie.
Il finit par rassembler un reste de courage. Son doigt pressa le petit cercle métallique, froid sous la peau, et quelque part derrière la porte la sonnerie se dispersa dans les pièces vides. On aurait dit une voix remontée du sous-sol de sa mémoire. Son cœur cogna contre ses côtes comme une bête prise au piège, juste avant l’apparition de quelque chose d’inévitable : de la neige fondue au creux des mains, une vitre humide au petit matin, un cahier oublié dans l’ombre…
Un an plus tôt, son départ avait eu l’allure d’un vol commis contre sa propre vie. Il avait d’abord voulu ne laisser qu’un mot pâle, usé d’avance : Pardonne-moi, j’en aime une autre, je m’en vais. Mais ce jour-là, Camille était rentrée plus tôt que prévu. Elle s’était précipitée vers la cuisine et l’avait surpris en train de préparer son sac. Les phrases de Julien s’étaient mises à trébucher, comme des marches rendues glissantes par la pluie. Elle, elle n’avait presque rien dit. Dans son silence, la douleur s’était refermée jusqu’au dernier bouton.
Il avait perdu pied, s’était jeté vers la sortie en abandonnant presque toutes ses affaires. Seul son vieux sac avait claqué dans sa main, si violemment que la tirette de la fermeture éclair lui était restée entre les doigts, minuscule présage d’un vide immense. Sur la table, il avait laissé quelques billets pour Camille et les filles, de quoi tenir les premiers jours…
Camille et lui s’étaient connus dans une autre époque, presque dans une autre vie. S’étaient-ils aimés ? Sans doute, puisqu’il fallait bien qu’une raison solide ait existé pour tout commencer. Leur mariage avait pris racine dans ce vieux quartier lillois, dans un petit deux-pièces gris hérité par Julien de son arrière-grand-mère. Puis leur première fille était née. Julien travaillait à la banque, Camille s’occupait du bébé et poursuivait tant bien que mal ses études.
Plus tard, elle avait obtenu son diplôme d’orthophoniste spécialisée et avait trouvé un poste dans la même école maternelle où ils avaient inscrit leur fille. Les années passant, une deuxième petite fille était venue agrandir la famille.
Aux yeux des voisins, ils formaient un foyer sans défaut, et peut-être qu’à certains moments cela avait été vrai. Camille cuisinait comme une bonne fée de conte ancien, tenait la maison avec une patience souple et apprenait aux enfants à se tenir debout dans la vie. Même pour son mari, elle trouvait encore de la tendresse et de la force. Mais quelque chose rongeait Julien de l’intérieur : une vacance sourde, comme si les journées étaient devenues trop longues sous le même ciel.
Deux ans avant ce retour étrange, Marion était entrée dans sa vie, même si tout le monde l’appelait Manon, comme elle l’exigeait elle-même avec un sourire sûr d’elle. Elle avait été embauchée au service comptabilité de la banque où travaillait Julien, et très vite elle était devenue l’apparition autour de laquelle tournaient les regards masculins. Les compliments l’enveloppaient comme des volutes de vapeur au-dessus d’un café brûlant.
Au début, Julien avait à peine remarqué cette jeune collègue. Puis, lors d’une sortie d’entreprise en forêt, quand le car les avait emmenés sur une petite route d’automne bordée de feuilles mouillées, ils s’étaient retrouvés côte à côte. Une phrase, puis une autre, et le réel avait commencé à pivoter dans un tourbillon nouveau.
Manon ne voulait pas rester longtemps dans l’ombre. Au bout de quelques mois seulement, elle avait posé son ultimatum : c’est elle ou moi. Julien n’était pas prêt au divorce, ni même à ce bonheur électrique qu’elle promettait comme une fête permanente. Pourtant, il avait cédé à ses assauts naïfs, à sa certitude bruyante, et il avait fini par s’installer chez elle.
Le tribunal avait été froid, presque avare de mots. Camille ne s’était pas présentée à l’audience. La juge avait lu d’une voix sèche : pas de contestation, les enfants restent avec leur mère. Julien avait fait un virement, avait laissé l’appartement à son ancienne épouse et à leurs filles. Il n’osait pas les voir. Pas parce qu’il ne les aimait plus, mais parce qu’il ne trouvait aucune phrase capable de couvrir la honte confuse qui lui collait à la peau. Alors il versait la pension avec une régularité de métronome, et rien de plus.
Les six premiers mois avec Manon avaient ressemblé à un décor trop bien éclairé, où tout brillait un peu trop fort. Il y avait les soirées dans les cafés du Vieux-Lille, les week-ends chez ses parents dans leur maison de campagne, les discussions sans fin sur le mariage à venir. Julien avait cru que le bonheur venait enfin de se poser sur ses épaules, comme une nouvelle âme.
Un soir, en vidant la petite poubelle de la salle de bains, il trouva un test jeté à la va-vite. Deux barres. Tout devint blanc dans sa tête, comme une feuille sans écriture. Enceinte ? Il pensa d’abord à une suite, à une lignée, à quelque chose qui recommencerait. Mais il n’arrivait pas à imaginer Manon en mère.
— Tu m’as préparé une surprise ? tenta-t-il de plaisanter ce soir-là.
— Quelle surprise encore ? Tu veux un spectacle, Julien ? répondit-elle, ses longs doigts glissant sur sa poitrine avec une légèreté qui, soudain, lui parut vide.
— Ce n’est pas de ça que je parle. Je sais pour le bébé, Manon…
— Ça ne veut rien dire. Tout est déjà réglé, lâcha-t-elle froidement.
— Réglé ? Comment ça, réglé ?
— Oh, arrête avec ton air de gamin ! Tu imagines vraiment une grossesse maintenant ? Dans un mois, on se marie, le séjour à Biarritz est payé, et je n’ai pas l’intention de passer ma lune de miel avec des nausées. Bref, il n’y a plus de bébé.
Un bourdonnement creux envahit la tête de Julien, comme si quelqu’un avait arraché d’un coup l’appui de fenêtre de ses souvenirs. Manon devenait plus froide de jour en jour, pareille à une bourrasque de novembre arrivée sans prévenir. Tout à coup, il comprit : leur mariage, les barbecues à la campagne, ses caresses légères, tout cela n’était qu’un rêve de coton. L’erreur se resserra autour de lui comme une brume du matin.
Un mois avant la cérémonie, il n’y tint plus. Il entassa ses vêtements dans ce même vieux sac et, sous les paroles acides de Manon, se chassa lui-même de son appartement, comme s’il sautait d’une fenêtre en plein sommeil.
…La sonnette continua de lancer sa petite plainte monotone, mais personne ne vint ouvrir. L’appartement était désert. Le temps s’y était-il arrêté, ou bien tout avait-il disparu comme la fumée après les cierges de Pâques ? Julien traversa les pièces. Pas une voix. Pas un dessin d’enfant accroché au mur. Seulement des étagères portant encore les traces pâles des vases qu’on avait enlevés.
Il ressortit sur le palier. L’immeuble semblait noué dans un mauvais rêve, rempli d’une demi-obscurité épaisse. Il sonna chez la voisine d’en face. Derrière la porte, des chaussons raclèrent le sol. Madame Marguerite Delaunay, qui avait été l’amie de son arrière-grand-mère, entrouvrit avec méfiance.
— Qui est là ? Encore le plombier ?
— C’est moi… Julien, dit-il, avec la sensation que son cœur allait tomber sur le paillasson.
La vieille femme, s’essuyant les mains sur sa robe de chambre, poussa un cri étouffé.
— Seigneur, mais c’est bien toi ! Tu es revenu, alors ?
— Je suis revenu… Vous ne savez pas où sont… les miens ?
— Entre, au lieu de rester dans le courant d’air, dit-elle en s’effaçant pour le laisser passer, avant de l’inviter à s’asseoir près de sa table usée.
Dans la cuisine, la bouilloire sifflait d’une plainte fine, comme le vent entre les tombes. Julien fixait le visage ombré de la voisine.
— Tu croyais que Camille allait t’attendre après que tu as couru chez ta petite jeunette ? Elle est partie, mon petit Julien. Elle a pris les filles. Elle travaille maintenant dans un village de la Somme, et elles vivent là-bas. Tes euros, elle me les reverse proprement pour que je paie l’appartement, comme elle me l’a demandé. Tout est en ordre chez elles.
— Si ça ne tenait qu’à moi, je t’aurais secoué comme un prunier… Tu as laissé tes enfants, tu as échangé ta femme contre je ne sais quelle gamine… et maintenant que le mur te revient en pleine figure, te revoilà devant la porte.
— Ça n’a pas marché avec ta maîtresse ? ajouta-t-elle d’un ton triste, en hochant la tête.
— Non… Ça n’a pas marché. Julien se leva. Pardonnez-moi, madame Delaunay, je n’aurais pas dû venir vous troubler.
— Assieds-toi ! lança-t-elle soudain avec une sévérité qui le cloua sur place. Je n’ai pas fini. Si tout le monde se taisait toujours, le mauvais côté du monde aurait gagné depuis longtemps. Je vais te donner l’adresse de Camille, et son numéro. Mais écoute bien : elle a eu un garçon. Elle l’a appris juste après ton départ. Elle ne t’a rien dit, elle est partie sans un mot. Elle se débrouille seule. Là-bas, le salaire n’est pas celui de la ville, elle paie une nourrice, et ton argent sert seulement à l’appartement. Alors maintenant, réfléchis…
Julien resta muet. Ses mains entourèrent sa tête comme si un poids invisible lui écrasait les tempes. Puis, brusquement, il se leva. Sa voix sortit dure, presque métallique.
— Merci… Merci à vous.
Et il s’enfonça dans la nuit.
Quand il revint, il resta longtemps debout devant la fenêtre. Derrière la vitre, des lumières étrangères et pourtant familières s’étaient posées dans l’obscurité, chacune comme un petit reproche muet. En glissant vers le sommeil, il ne pensait plus qu’à une seule chose : pourvu que Camille lui pardonne. Pourvu qu’elle trouve un jour la force de lui pardonner…
— À quoi t’attendais-tu donc quand tu es parti vivre avec une maîtresse plus jeune ? Que ta femme reste là à t’attendre ? murmurait la voisine, comme une condamnation.
Le chauffeur de taxi le déposa devant l’immeuble et se figea soudain en apercevant, à une fenêtre, la silhouette de sa femme disparue.