— Tu n’es pas obligée de décrocher.
— Je sais.
— Mais une partie de toi en a envie.
Un sourire triste passa sur le visage de Claire.
— Quelque part au fond de moi, j’attends encore qu’il prononce la phrase qui rendrait tout cela un peu moins douloureux.
— Quelle phrase ?
— Qu’il regrette sincèrement.
Antoine tourna les yeux vers la piste.
— Les hommes comme Laurent regrettent rarement ce qu’ils ont fait. Ils regrettent surtout le moment où ils doivent en subir les conséquences.
Claire déglutit.
Son téléphone vibra encore.
Cette fois, ce n’était pas Laurent.
Isabelle venait de lui écrire.
Laurent a été officiellement informé. Le conseil d’administration se réunira demain. Votre protection juridique est en place. Ne répondez à personne, sauf si vous le décidez vous-même.
Ne répondez pas.
Claire faillit laisser échapper un rire amer.
Pendant des années, son mariage avait été une adaptation permanente.
Elle s’était adaptée aux humeurs de Laurent.
À ses absences.
À ses mensonges.
À ses excuses.
Elle avait dissimulé ses humiliations pendant les dîners mondains.
Elle avait souri malgré la solitude.
Elle avait pardonné de petites cruautés jusqu’à ce qu’elles deviennent ordinaires, aussi présentes dans son existence que les meubles de son appartement.
Désormais, le silence lui appartenait enfin.
— Madame Delmas ?
La voix de l’hôtesse était douce et respectueuse.
— Nous pouvons décoller dès que vous serez prête.
Claire hocha la tête.
Mais avant qu’elle fasse le premier pas vers l’escalier de l’avion, de puissants phares déchirèrent l’obscurité.
Un grand véhicule noir franchit rapidement la zone de sécurité et s’arrêta brutalement près du hangar.
La mâchoire d’Antoine se contracta.
Claire savait déjà qui arrivait avant même que les portières s’ouvrent.
Laurent descendit le premier.
Son manteau était ouvert, le vent avait défait ses cheveux et son visage était blême de colère.
Élodie sortit derrière lui.
Malgré le froid, elle était impeccablement vêtue d’un élégant manteau crème et de talons bien trop hauts pour le tarmac. Mais son apparence parfaite ne suffisait pas à dissimuler la panique inscrite sur ses traits.
— Claire ! cria Laurent.
Entendre son prénom dans sa bouche noua l’estomac de la jeune femme.
Antoine fit un pas, mais Claire leva la main.
— Non, dit-elle calmement. Je vais m’en charger.
Laurent marcha rapidement vers elle en agitant une liasse de documents pliés.
— Qu’est-ce que tu crois être en train de faire ?
Claire ne bougea pas.
— Je pars.
— Tu pars ? répéta-t-il avec un rire moqueur que le vent emporta presque aussitôt. Tu n’as pas le droit de détruire notre vie et de t’enfuir comme ça.
— Notre vie ? demanda Claire froidement. Celle que tu as abandonnée depuis longtemps ? Ou celle que tu as payée à Élodie ?
À l’évocation de son prénom, Élodie tressaillit.
Laurent désigna l’avion d’un geste furieux.
— Tu te crois importante maintenant que tu te caches derrière Antoine Beaumont ? Parce que tu as trouvé un autre homme pour t’emmener ?
Le regard de Claire devint glacial.
— Aucun homme ne m’emmène nulle part.
— Alors pourquoi son avion t’attend-il ?
— Parce que, contrairement à toi, il m’a proposé son aide sans exiger ma liberté en échange.
Laurent étira ses lèvres dans un sourire cynique.
— Tu as toujours été beaucoup trop naïve.
Élodie s’avança soudain.
— Claire, je t’en prie, écoute-moi. Peu importe ce que tu crois savoir, nous pouvons régler cela discrètement.
Claire se tourna lentement vers elle.
Pendant des mois, Élodie avait vécu dans son esprit comme une ombre parfaite : lèvres rouges, parfum coûteux et sourire assuré.
Sous les projecteurs de l’aéroport, elle lui apparut tout autrement.
Pas innocente.
Pas repentante.
Simplement terrorisée.
— Discrètement ? répéta Claire.
La voix d’Élodie devint presque suppliante.
— Tu ne veux pas d’un scandale pareil. Tu es enceinte. Pense à ton bébé. Tout ce stress est mauvais pour lui.
Quelque chose changea dans l’expression de Claire.
— Ne te sers jamais de mon enfant comme d’un bouclier contre les conséquences de tes actes.
Élodie rougit.
— Je n’ai forcé Laurent à rien.
— Non, répondit Claire à voix basse. Tu t’es seulement réjouie de tout ce qu’il avait volé sans te demander qui en paierait le prix.
Laurent se plaça entre elles.
— Ça suffit.
Claire le regarda droit dans les yeux.
— Pour une fois, nous sommes d’accord.
Elle ouvrit son sac et en retira lentement une seconde enveloppe.
Le regard de Laurent s’y fixa immédiatement.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Les documents officiels du divorce. Ton avocat les recevra bientôt par la voie habituelle, mais je tenais à te les remettre moi-même.
Laurent la contempla comme si elle venait de lui parler dans une langue inconnue.
— Tu vas réellement aller jusqu’au bout.
— Oui.
— Je suis le père de notre enfant.
Pour la première fois, la voix de Claire trembla légèrement.
— Tu t’en souviens beaucoup trop tard.
Une expression étrange traversa le visage de Laurent.
Pendant une seconde, Claire crut revoir l’homme dont elle était autrefois tombée amoureuse.
