— C’est tout de même bien exigu, chez vous. À quatre, on peut encore s’arranger, mais si des invités débarquent, vous les mettez où ?
Monique avançait lentement sur la véranda. Du bout de l’index, elle passa sur l’appui de fenêtre, puis examina attentivement sa peau pour vérifier s’il y restait de la poussière. À son annulaire brillait une lourde bague en or sertie d’une grosse pierre sombre.
— Monique, c’est une maison de campagne que nous louons, répondit Claire en posant sur la table un grand saladier de soupe froide. Elle est comme elle est. C’est celle que nous avons trouvée.
— Louée… répéta sa belle-mère avec dédain. Pour ce prix, vous auriez tout de même pu choisir quelque chose de plus spacieux. Vous avez voulu économiser ?
Elle était officiellement venue « pour une journée, voir son petit-fils ». Pourtant, son séjour entrait déjà dans son troisième jour. Elle dormait dans la chambre du fils de Claire, tandis que le petit Hugo, sept ans, avait été installé sur un lit pliant dans la pièce de passage.
Julien, le mari de Claire, restait depuis tout ce temps assis sur le perron à s’occuper d’une canne à pêche neuve. Depuis la semaine précédente, elle était encore presque entièrement enveloppée dans son film plastique d’origine.
— Julien, tu vas rester longtemps à jouer avec ce bâton ? cria sa mère. Ta mère est là, et ta canne compte davantage que moi !
— J’arrive, maman, répondit Julien sans même se lever.
Claire ne fit aucun commentaire et continua de servir la soupe froide dans les assiettes. Elle avait loué cette maison pour la première fois six ans auparavant. Le terrain s’étendait sur quinze ares ; il y avait une petite maison, une véranda, un sauna rustique et plusieurs vieux pommiers.
La propriétaire, Nadine, lui demandait un loyer relativement modeste, car elle savait parfaitement que Claire ne laisserait jamais le terrain se dégrader. Au fil des années, Claire avait repeint la clôture, arraché les mauvaises herbes, resserré les planches qui bougeaient et réparé tout ce qui commençait à tomber en ruine.
Cette maison était devenue presque la sienne. Elle y avait laissé tant de week-ends, d’énergie et de travail qu’elle la considérait comme un lieu familier, presque familial.
Le loyer, lui aussi, était principalement payé par Claire : quarante mille roubles pour toute la saison, prélevés sur son salaire de comptable. Julien promettait de participer, mais son fameux « dès que je pourrai » se réalisait rarement.
— Et Lucas, il arrive quand ? demanda Monique en prenant place en bout de table avant même que la maîtresse des lieux ne s’assoie. Julien m’a dit que Sophie voulait envoyer son fils chez son père pendant toutes les vacances.
Claire s’immobilisa, la louche suspendue au-dessus du saladier.
Lucas était le fils de Julien, né d’un premier mariage. Il venait d’avoir dix ans. Claire l’avait rencontré plusieurs fois : c’était un garçon calme, poli et bien élevé.
— Nous n’avons encore rien décidé définitivement, répondit-elle.
— Qu’est-ce qu’il y a à décider ? Monique frappa la table de la paume. C’est son sang ! Le père doit passer du temps avec son fils. À moins que l’enfant des autres te dérange déjà ?
— Lucas ne me dérange pas. Je parle seulement de la place. Nous n’avons qu’une chambre pour les enfants, et il y a déjà un lit pliant.
— Vous n’avez qu’à vous serrer un peu !
À cet instant, Julien apparut enfin sur la véranda. Il s’assit en silence et fixa son assiette. Sa canne flambant neuve était posée contre le mur avec une précaution presque comique, comme s’il craignait qu’on ne l’érafle.
Le soir, après le départ de Monique en train, Julien engagea la conversation. Claire comprit immédiatement à son ton qu’il allait lui présenter une demande soigneusement préparée, sous la forme d’une décision presque déjà prise.
— Claire, ne t’emporte pas tout de suite. J’ai parlé avec maman… et avec Sophie aussi.
— Et alors ?
— En résumé, Lucas viendra passer l’été ici. Nous nous sommes mis d’accord. Mais Sophie traverse une période compliquée. Elle élève seule trois enfants, ce n’est pas facile. Les deux plus jeunes sont ceux de Marc. Ils ont cinq et sept ans.
— Continue.
— Maman a proposé… Pourquoi laisser les enfants étouffer en ville pendant tout l’été ? On pourrait peut-être les faire venir tous les trois ici. Il y a l’air pur, la rivière, la nature. Sophie pourrait enfin souffler un peu.
Claire posa le torchon qu’elle tenait sur la table.
— Julien, ces deux garçons sont les enfants de Sophie et de son second mari. Quel lien avons-nous avec eux ?
— Eh bien… ce sont les frères de Lucas. Donc, d’une certaine manière, ils font aussi partie de la famille.
— Et pour Marc, ce sont qui ?
— Ses fils.
— Voilà. Les fils de Marc. Ils ont une mère et un père. Pourquoi passeraient-ils tout l’été dans une maison dont je paie seule la location ?
Julien commença à s’agiter.
— Claire, pourquoi ramener tout de suite la conversation à l’argent ? Ce sont des enfants. Maman dit aussi que cela ferait du bien à Hugo d’avoir de la compagnie. Il est toujours seul.
Puis il aborda l’argument que sa mère avait manifestement préparé avec le plus grand soin.
— À propos de Hugo… maman propose de l’envoyer deux semaines chez ta mère. Comme ça, la chambre serait libre pour Lucas. Il vient en visite, après tout. Ce serait gênant de le faire dormir sur un lit pliant.
Claire regarda son mari sans répondre pendant plusieurs secondes.
Hugo était son fils, né de son premier mariage. Il avait sept ans et passait presque tous ses étés dans cette maison depuis sa naissance. Les yeux fermés, il aurait pu montrer l’emplacement de chaque pommier.
Et voilà qu’on suggérait de l’envoyer ailleurs, dans une maison qui n’était pas la sienne, afin que son lit puisse accueillir un enfant venu de l’extérieur.
— Donc Hugo doit partir chez ma mère, dit Claire lentement, tandis que trois autres enfants prennent sa place ici. C’est bien le plan de Monique ?
— Pourquoi déformes-tu tout ? Ils ne sont pas complètement étrangers. Et puis maman est une femme adulte, elle comprend mieux les choses que nous…
— Qu’est-ce qu’elle comprend exactement ?
Julien se tut.
Claire se souvenait parfaitement du mariage. À l’époque, Monique, persuadée que sa belle-fille ne l’entendait pas, avait soufflé à une parente : « Une divorcée, et avec son paquet en plus. »
Le « paquet », c’était Hugo.
En revanche, Lucas était toujours « notre garçon », « notre sang », « le fils de Julien ». Hugo, lui, restait simplement « son enfant à elle ».
Le lendemain, sa belle-mère revint à la maison de campagne. Cette fois, elle avait apporté des sacs, des bocaux de conserves faites maison et plusieurs boîtes en plastique.
— Je vous ai apporté de quoi manger, annonça-t-elle avant de se mettre à déplacer les affaires dans la cuisine pour faire de la place à ses propres bocaux. Il va y avoir du monde, il faut prévoir les réserves. Julien m’a dit que tout était réglé ?
— Nous n’avons rien réglé du tout, répondit Claire calmement.
— Comment ça ? Monique se retourna brusquement. Tu as perdu la tête ? Ton mari a parlé, donc la décision est prise ! Sophie prépare les enfants, les billets sont déjà achetés !
— Quels billets ? Le trajet en train ne coûte même pas très cher.
— Ne joue pas sur les mots ! s’emporta sa belle-mère. On ne veut que ton bien ! Vous passerez l’été ensemble, comme une vraie famille !
— Quelle famille, exactement, Monique ? Sophie vit avec Marc. Ils ont deux enfants ensemble. C’est cela, leur famille.
— Oh, ne commence pas à faire la savante ! Monique agita les mains, et sa bague étincela au soleil. La voilà, la comptable ! Lucas est le fils de Julien, son enfant à lui. Si son père accueille son fils, il est normal qu’il accueille aussi ses frères. C’est simplement humain !
— Lucas peut venir, bien sûr, répondit Claire. En ce qui concerne les deux fils de Marc, c’est non.
Julien se tenait dans l’encadrement de la porte et observait le chambranle avec une attention extraordinaire. L’homme qui, la veille encore, pouvait rester des heures avec sa canne à pêche semblait désormais souhaiter devenir invisible.
— Mais pourquoi t’acharnes-tu sur Marc ? Monique avait perdu patience. Tu comptes les assiettes pour économiser ? Deux enfants de plus pendant l’été, ce n’est pourtant pas la mer à boire ! Voilà qui tu es vraiment ! Tu serais prête à chasser ton propre Hugo pour refuser d’accueillir les autres !
Claire déposa doucement sa tasse sur la table.
— C’est vous qui avez proposé de faire partir mon Hugo, dit-elle distinctement. Pas moi.
Le silence tomba dans la pièce.
Claire se leva, traversa la pièce jusqu’à la commode et en sortit un dossier épais. Elle revint ensuite avec son téléphone, ouvrit la calculatrice et le posa devant elle.
— Très bien, Monique. Puisque nous parlons de famille et de responsabilités, faisons simplement les comptes.
— Qu’est-ce que tu veux encore calculer ? demanda sa belle-mère, soudain méfiante.
— La loi oblige les parents à subvenir aux besoins de leurs enfants mineurs. De leurs propres enfants. Lucas est le fils de Julien. C’est donc Julien qui en a la responsabilité. Je suis d’accord pour qu’il vienne, il n’y a aucun problème.
— Enfin, tu le reconnais !
— Parlons maintenant des deux fils de Marc. Ils ont cinq et sept ans. Leur entretien relève de Sophie et de Marc. Pas de moi. Et même pas de Julien. Ces garçons ont un père et une mère, deux adultes parfaitement capables de s’occuper d’eux.
— Ils viendraient seulement en vacances !
— Trois mois, ce n’est plus exactement une simple visite. Faisons le calcul. La location de la maison pour la saison coûte quarante mille roubles. C’est moi qui la paie. Les dépenses alimentaires pour deux adultes et deux enfants s’élèvent à environ cinquante mille roubles par mois. Avec trois enfants supplémentaires, il faudrait compter environ trente-cinq mille de plus chaque mois. Sur trois mois, cela représente cent cinq mille roubles supplémentaires.
Monique resta silencieuse.
— Qui paiera cette somme ? Sophie fera un virement ? Marc participera aux dépenses de ses propres enfants ?
— Mais enfin, vous êtes de la même famille…
— Marc est leur père. Il peut donc parfaitement conduire lui-même ses fils jusqu’ici. Et Sophie peut rester se reposer chez elle ou venir avec toute sa famille.
— Comment oses-tu parler comme ça ? Monique se leva d’un bond. Je suis une mère ! J’ai élevé Julien toute seule, je l’ai aidé à devenir un homme ! Et toi, tu comptes tout jusqu’au dernier centime !
— Évidemment que je compte, répondit Claire en hochant la tête. C’est mon métier. Et je vois très bien ce qui se passe : avec mon argent et grâce au travail que j’ai fourni ici, vous voulez créer une pension d’été gratuite pour les enfants de Sophie. Pendant ce temps, vous proposez d’envoyer Hugo chez sa grand-mère, alors qu’il passe ici tous ses étés depuis six ans, simplement parce qu’il vous gêne.
Claire ouvrit le dossier et en sortit le contrat de location.
— Et voici le contrat. Un seul nom y figure : le mien. C’est moi la locataire. Julien n’est pas mentionné. La personne qui décide de ceux qui peuvent vivre ici, c’est donc moi.
Monique tendit la main vers le document, puis s’arrêta au dernier moment. Ses doigts, alourdis par la bague en or, retombèrent lentement le long de son corps.
— Julien ! Elle se tourna vivement vers son fils. Tu entends comment ta femme me parle ? Dis-lui quelque chose !
Julien regarda sa mère, puis Claire. Enfin, ses yeux se posèrent sur la calculatrice et sur le contrat où ne figurait effectivement qu’un seul nom.
— Maman… commença-t-il avec hésitation. Pourquoi Sophie ne nous a-t-elle jamais appelés elle-même ? Tout passe toujours par toi.
— Julien !
— Et puis c’est vrai… Pourquoi ses enfants passeraient-ils tout l’été ici aux frais de Claire ? Et pourquoi envoyer Hugo ailleurs ? Il vient toujours ici. Là, tu vas trop loin, maman.
Monique ouvrit grand la bouche, mais aucun son n’en sortit.
Julien se leva, s’approcha de la table et se mit à remettre les bocaux de sa mère dans les sacs. Il allait vite, comme s’il essayait en quelques minutes de rattraper des années entières de passivité.
— Lucas viendra, dit-il sans regarder sa mère. Comme prévu. Mais seulement lui. Pour les enfants de Sophie et de Marc, qu’ils se débrouillent entre eux. Ce sont leurs fils.
Sa mère attrapa son sac avec brusquerie.
La lourde bague qu’elle portait ne ressemblait plus à un symbole d’autorité. Ce n’était plus qu’un bijou en or orné d’une pierre sombre.
— Très bien ! Vous ne me reverrez plus jamais ici ! lança Monique près de la porte.
— Le train part à dix-sept heures quarante, lui rappela tranquillement Claire. Essayez de ne pas le manquer.

Claire apprit la suite de l’histoire environ deux semaines plus tard, par Nadine, la propriétaire de la maison. Nadine connaissait une femme qui habitait dans le quartier de Sophie, à seulement quelques rues de là, et qui possédait elle aussi une maison de campagne.
Sophie était effectivement certaine que quelqu’un prendrait les enfants pendant tout l’été.
Elle avait même déjà annoncé à Marc que les trois seraient pris en charge ailleurs et qu’ils pourraient, tous les deux, partir se reposer au bord de la mer.
Lorsque le projet s’effondra, Marc comprit enfin que sa femme avait prévu de confier ses deux fils à des personnes qui n’étaient pratiquement pas de leur famille, et cela pendant trois mois, sans même payer leur séjour.
Une sérieuse discussion eut lieu dans leur couple.
Finalement, ils partirent tous ensemble à la mer, avec les enfants.
Monique, elle, prit cette affaire comme une offense personnelle. Elle appelait régulièrement Julien pour se plaindre de sa femme et traiter Claire de « vipère », mais Julien mettait désormais rapidement fin à ces conversations.
Lucas arriva au début du mois de juillet.

Il partagea la chambre des enfants avec Hugo. Pour cela, Claire acheta un véritable deuxième lit. Une semaine plus tard, les garçons étaient devenus inséparables : ils sillonnaient le village à vélo, allaient jusqu’à la rivière et attrapaient des têtards qu’ils observaient dans un bocal en verre.
Julien changea lui aussi.
Il se chargeait désormais des courses sans qu’on ait besoin de le lui rappeler. En août, il paya même entièrement la prochaine échéance de la location avec sa propre carte bancaire.
Un samedi, Claire termina de laver le sol de la véranda. Elle essora soigneusement le chiffon, puis glissa le seau sous le vieux banc de bois.
Elle remit le contrat de location dans son dossier.
Le dossier trouva sa place dans le tiroir inférieur de la commode, que Claire verrouilla cette fois à clé.
On ne savait jamais. Quelqu’un pourrait encore avoir envie, un jour, de se montrer généreux avec son argent à elle et de compter les assiettes des autres.