— Oui. Je suis venu pour toi. Monsieur Bernard, Claire, je suis venu emmener Camille.
— L’emmener où, si ce n’est pas indiscret ?
— Je ne sais pas encore. On louera sans doute un petit studio. Nous sommes majeurs, alors je vous demande de ne pas nous en empêcher. Tu viens avec moi ? demanda-t-il à Camille.
— Bien sûr ! N’importe où !
— Une minute, coupa Laurent en levant la main. Deux questions. Ta mère nous a affirmé que toute votre famille était contre votre décision à Camille et toi. Toi compris.
— Ce n’est pas exactement comme ça, monsieur Bernard. Ma mère a décidé. Mon père est d’accord avec elle par principe, dit-il avec un naturel désarmant, et moi, j’ai seulement fait semblant d’accepter leurs arguments. Ensuite, j’ai pris mon portefeuille, mon passeport, ma carte bancaire, et je suis venu ici.
— Ah… intéressant, murmura Laurent, visiblement agréablement surpris. Donc tu veux emmener Camille, louer un appartement… Et avec quel argent, si tu me permets ?
— J’ai travaillé tout l’été, dans un café à Biarritz. J’ai de quoi tenir un moment. Ensuite, je trouverai un petit boulot à Paris.
— Eh bien, ce n’est pas rien… Qu’en dis-tu, ma femme ? On laisse partir notre fille ? Ce garçon n’est peut-être pas aussi simple que nous l’avions cru.
— Je ne sais pas, répondit Claire en haussant les épaules. Les laisser partir maintenant ? Il fait nuit…
— Tu as raison. On ne part pas comme ça en pleine nuit. Maintenant, on va décider calmement. Vous voulez toujours vous marier ?
— Oui ! répondirent-ils ensemble.
— Et vous voulez garder l’enfant ?
La réponse fut la même.
— Dans ce cas, nous vous soutiendrons, mais il y aura des conditions. Premièrement, toi, Julien, tu fais tout ton possible pour te réconcilier avec tes parents, et toi, Camille, tu l’aides au lieu de jeter de l’huile sur le feu. Ce soir, Julien reste ici. Il est tard, vous n’irez nulle part. On te préparera le canapé dans le salon, parce que pour l’instant, tu es simplement notre invité et l’ami de notre fille. Tu écriras aux tiens que tu dors chez des amis. Ensuite, tu les prépareras à la vérité, mais sans guerre ouverte. Les études, vous ne les abandonnez pas ! Surtout toi, ajouta-t-il en regardant Julien. Camille prendra un congé maternité, puis elle rattrapera. Nous aiderons autant que possible, avec de l’argent, avec le bébé, avec notre présence. Mais nous ne vivrons pas votre vie à votre place. Pour le mariage, je propose une cérémonie discrète à la mairie. Il faut garder l’argent pour ce qui compte. Plus tard, vous pourrez faire une vraie fête. Vous acceptez ?
— Oui, répondit Julien sans hésiter.
— Moi, j’aurais quand même voulu un vrai mariage, murmura Camille, déçue. Avec une robe, un voile, une voiture décorée, des invités…
— Ce n’est pas le moment, objecta son fiancé. On se marie simplement maintenant, et dans un an ou deux, on fera la fête comme il faut.
— D’accord… Comme tu voudras.
— Bien, les enfants. Les plans sont clairs, les tâches aussi. Maintenant, tout le monde se prépare à dormir. Demain, il faudra se lever tôt.
Claire rattrapa pourtant son mari lorsqu’il passa dans la cuisine pour boire un verre d’eau.
— Dis-moi… Comment as-tu changé d’avis aussi vite ?
— Vite, tu trouves ? Après la conversation avec sa mère, j’étais hors de moi. Et voilà que ce garçon arrive, lui que je prenais pour un fils à maman. Sauf qu’il s’est conduit comme un homme. Il n’a pas reculé, il n’a pas abandonné celle qu’il aime. Un garçon comme ça, on peut lui confier sa fille.
— Tu as encore raison, mon amour, murmura Claire.
Elle l’embrassa tendrement, puis retourna organiser les couchages pour cette nuit devenue étrange, lourde, mais moins désespérée.
La vie leur avait donné à tous une leçon qu’aucun discours n’aurait pu remplacer : l’amour ne se prouve pas par de belles paroles, mais par des actes. Et parfois, les épreuves les plus brutales ne détruisent pas les liens véritables ; elles les rendent seulement plus solides.
— Élise, tu as quel âge ? demanda doucement son père. — J’ai parfois l’impression que tu n’es pas en première année…
