« Non mais sérieusement… » Romain renversa la tête en arrière, secoué par un rire qu’il faillit avaler de travers. « Tu lui as vraiment sorti ça en pleine figure ? Devant tout le monde ? »
« Tu voulais que je fasse quoi d’autre ? » Julien tapotait la table du bout des doigts, la mâchoire crispée. « Je suis marié. Elle ne lâchait rien, elle était complètement partie dans son délire. Depuis des semaines, tout le service nous observe comme si on jouait une pièce de théâtre. »
« Mon pauvre, tu es beaucoup trop gentil pour ce genre d’histoire », le taquina Romain. « Il y en a qui auraient sauté sur l’occasion sans réfléchir. Toi, on dirait un lycéen rougissant à son premier bal. »
« On n’a visiblement pas la même idée de la fidélité », répondit Julien, même si une fatigue sombre passait dans son regard. « Au début, c’étaient juste des sous-entendus. J’ai fait comme si je ne voyais rien, je ne voulais pas être brutal. Et elle a pris mon silence pour une invitation. »
« Voilà exactement ton erreur », souffla Romain en haussant un sourcil entendu. « Tu lui as laissé croire qu’il existait une ouverture. »
« Mais qu’est-ce qu’elle me veut, au juste ? Il y a assez d’hommes célibataires autour d’elle ! »
« Pour certaines femmes, une alliance, ce n’est pas un panneau interdit », répondit Romain en s’adossant à sa chaise. « C’est un défi. La preuve que l’homme vaut la peine d’être conquis. »
Claire était entrée dans leur bureau comme une bourrasque qui claque une fenêtre. Elle n’avait pas une beauté classique : des traits un peu anguleux, une voix grave, presque voilée. Pourtant, quand elle souriait, quelque chose changeait dans la pièce. La responsable des ressources humaines avoua plus tard qu’elle avait failli écarter sa candidature, puis ce sourire avait tout fait basculer.
Julien approchait de la quarantaine, avec cette manière de vivre comme on range un tiroir : chaque chose à sa place, aucun débordement. Grand, mais légèrement voûté, comme s’il cherchait à prendre moins d’espace. Ses cheveux bruns, toujours bien coupés, commençaient à grisonner aux tempes, mélange d’héritage familial et de nuits trop courtes. Ses yeux paraissaient calmes, mais une lassitude discrète s’y installait souvent. Il portait de fines lunettes qu’il retirait pour en essuyer les verres dès que la tension montait. Chemises sobres, pantalons bien taillés, couleurs discrètes. Rien de tape-à-l’œil.
Les foules l’épuisaient, les ragots de bureau le mettaient mal à l’aise, et les jeux de séduction lui semblaient aussi absurdes que fatigants. Il aimait le silence, l’ordre, le travail bien fait. Le conflit lui faisait peur ; il préférait ravaler une phrase plutôt que d’ouvrir une dispute.
Mais au fond de lui, il y avait une ligne que rien ne pouvait déplacer : sa famille. Camille et les enfants n’étaient pas seulement sa vie, ils étaient la raison de tout le reste. Sa fidélité n’avait rien d’une posture ; elle lui venait aussi naturellement que de respirer.
Dès le premier jour, Claire avait fixé son attention sur lui. Il était le seul à ne pas se laisser prendre dans le filet de son charme. Le séduire n’était pas seulement une envie d’être remarquée : c’était une preuve à obtenir. Si un homme de famille, irréprochable en apparence, tombait pour elle, alors elle aurait gagné. Et son passé lui avait appris à croire que chaque mari dévoué cachait forcément une faille.
Au bout de deux semaines, Claire parlait déjà de Julien à son amie Manon avec une exaltation qui mettait celle-ci mal à l’aise.
« Encore un homme marié ? Claire, arrête. Il a deux enfants. »
« Détail », balaya Claire d’un geste. « Il est malheureux, ça se voit. Coincé dans une cage dorée. Sa femme, Camille, ne le comprend pas. Elle est juste là, comme une vieille couverture rassurante. Lui, il étouffe. Il a besoin de plus. »
« Comment tu peux savoir ça ? Tu l’as déjà rencontrée, sa femme ? »
« Pas besoin. Regarde-le. Toujours contenu, toujours correct, toujours propre sur lui. Ce n’est pas normal. Il y a une douleur là-dedans. Je vais l’aider à la voir. »
« On dirait une mauvaise comédie romantique », soupira Manon. « Tu ne veux pas l’aider. Tu le veux parce qu’il est interdit. Ce n’est pas un jeu, Claire. C’est sa vie. »
« Tu ne comprends rien », répondit Claire, les yeux brillants. « Il y a quelque chose entre nous. Et cette petite famille parfaite ? Je te garantis que c’est du décor. Je le prouverai. »
Le déplacement professionnel à Lyon fut un cauchemar annoncé pour Julien. Et, bien sûr, qui s’était portée volontaire pour l’accompagner ? Pendant les réunions, Claire se montra impeccable, concentrée, presque rassurante. Julien commença même à croire qu’il avait exagéré. Puis on frappa à la porte de sa chambre d’hôtel.
« Il fait un froid terrible dans ma chambre », dit Claire, enveloppée dans un peignoir qui cachait à peine la soie qu’elle portait dessous.
L’estomac de Julien se noua. Une panique épaisse, acide, lui remonta dans la gorge. Il vit aussitôt le regard tranquille de Camille, cette confiance simple qu’elle lui donnait sans la surveiller.