Il ferma les yeux.
— Trois mois.
Isabelle eut l’impression que le sol se dérobait sous elle. Elle s’affaissa presque, se retenant à la chaise avant de glisser jusqu’au carrelage.
— Trois mois… Trois mois à me regarder dans les yeux, à m’embrasser le soir, à me dire que tu m’aimes. Et pendant ce temps, tu étais avec elle.
— On ne se voyait pas souvent.
— Pas souvent ? Donc vous vous voyiez quand même ! Elle se remit debout avec difficulté et se dirigea vers l’entrée. C’est fini. Tout est fini.
— Où vas-tu ?
— Loin de toi. C’est tout ce qui compte.
Elle attrapa son manteau. Philippe la suivit, affolé.
— Isabelle, reste. On parlera demain matin. À tête reposée.
— À tête reposée ? Elle enfila son manteau d’un geste sec. Moi, maintenant, c’est toute ma vie que je vais devoir repenser à tête reposée.
— Ne pars pas, je t’en prie.
Elle se retourna.
Philippe était là, en tee-shirt froissé et vieux pantalon de jogging. Dégarni, le ventre un peu rond, le visage défait. À cet instant, il lui parut misérable. Pas puissant, pas séduisant, pas vivant. Juste pitoyable.
— Tu sais quoi ? dit-elle. Va retrouver ton Élodie. Vous parlerez “d’autre chose”.
Elle claqua la porte et descendit par l’escalier. Elle n’osa pas prendre l’ascenseur, de peur qu’il la rattrape.
Dehors, il faisait froid. Le vent humide lui coupa le souffle. Où aller ? Chez Camille, impossible : elle réveillerait la petite. Chez sa mère, c’était trop loin, le dernier TER était parti depuis longtemps.
Elle pensa à Nathalie, son amie de toujours, qui habitait deux rues plus loin. Elle l’appela.
— Isa ? Qu’est-ce qui se passe à trois heures du matin ? demanda la voix ensommeillée de Nathalie.
— Nath… je peux venir chez toi ? J’en ai vraiment besoin.
— Bien sûr. Qu’est-ce qu’il y a ?
— Je t’expliquerai.
Dans le taxi, Isabelle regardait les façades défiler. Trente ans. Une vie entière. Et que restait-il ? Du vide. De la honte. Une trahison posée sur la table de sa cuisine, entre deux verres et un peignoir abandonné.
Nathalie lui ouvrit en robe de chambre froissée, les cheveux en désordre.
— Entre. Je mets de l’eau à chauffer. Tu me racontes.
Isabelle raconta tout. Les chaussures rouges. Le rire. Le peignoir. Les mots de Philippe. Les trois mois. Nathalie écoutait sans l’interrompre, secouant parfois la tête.
— Quel salaud, conclut-elle. Ils sont tous pareils quand ils se croient indispensables.
— Nath, je ne sais pas quoi faire.
— Qu’est-ce qu’il y a à réfléchir ? Tu divorces.
— Trente ans, Nathalie…
— Justement. C’est pour ça qu’il croit que tu vas tout avaler.
Isabelle ne dormit pas. Allongée sur le canapé de Nathalie, sous une couverture trop courte, elle revécut des morceaux de sa vie comme des scènes projetées sur un mur. Leur rencontre à la fac. Le premier bouquet de fleurs que Philippe lui avait offert. La naissance d’Antoine. Celle de Camille. Les nuits sans sommeil. Les repas avalés debout. Les années où Philippe rentrait de plus en plus tard, toujours avec une excuse.
Quand tout avait-il commencé à se fissurer ? Elle se souvenait bien d’un changement, deux ans auparavant peut-être. Il était devenu plus froid, plus distant. Elle avait pensé à l’âge, à la fatigue, à cette fameuse crise que les hommes traversent quand ils ne savent plus très bien qui ils sont.
En réalité, il avait seulement trouvé quelqu’un de plus jeune.
Le matin, elle appela Camille.
— Maman, qu’est-ce qui se passe ? Papa m’a appelée, il te cherche partout.
— Dis à ton père que je suis chez tata Nathalie. Et que j’ai besoin de réfléchir.
— Réfléchir à quoi ?
— Je t’expliquerai plus tard, ma chérie.
Philippe l’appela toute la journée. Isabelle ne décrocha pas. Le soir, il se présenta chez Nathalie.
— Isabelle est là ? demanda-t-il sur le seuil.
— Elle est là, répondit Isabelle en apparaissant dans l’entrée. Qu’est-ce que tu veux ?
— Parler. Vraiment. Comme deux adultes.
— Alors parle.
— J’ai rompu avec Élodie. C’est terminé. Je ne la reverrai plus.
— Bien sûr. Jusqu’à la prochaine Élodie.
— Il n’y aura pas de prochaine ! Je te le jure.
Isabelle le regarda longuement. Il avait le visage creusé, la chemise froissée, les yeux rouges. Peut-être qu’à cet instant, il était sincère. Peut-être même qu’il avait peur. Mais sa peur ne réparait rien.
— Philippe, j’ai réfléchi, dit-elle doucement. J’ai cinquante-cinq ans. Il serait peut-être temps que je vive un peu pour moi.
— Comment ça, pour toi ?
— Comme ça. Je vais chercher du travail. Voir autre chose. Me demander ce que je veux, moi. Pas seulement ce que toi tu attends de moi.
— Isabelle, enfin… on est une famille.
— Une famille ? Elle eut un sourire triste. Une famille, c’est quand deux personnes avancent ensemble. Pas quand l’un profite de la vie pendant que l’autre ramasse derrière lui.
— Je vais changer.
— Tu sais quoi ? On va vivre séparément. On va réfléchir chacun de notre côté.
— Tu veux divorcer ?
— Je veux une pause. Si tu comprends que tu as besoin de moi autrement que comme cuisinière, femme de ménage et repasseuse, tu sauras où me trouver. Sinon… Elle haussa légèrement les épaules. Alors c’est que ce n’était pas écrit pour nous.
Philippe resta immobile. Puis il hocha lentement la tête.
— D’accord. Mais je vais me battre pour toi.
— On verra.
Il partit.
Nathalie referma la porte derrière lui, puis serra Isabelle dans ses bras.
— Tu as bien fait.
— J’ai peur, Nath.
— Évidemment que tu as peur. Mais au moins, cette fois, tu es honnête avec toi-même.
Isabelle alla jusqu’à la fenêtre. Dehors, une pluie fine tombait sur les trottoirs, brouillant les reflets des lampadaires. Une nouvelle vie commençait. À cinquante-cinq ans. C’était ridicule, peut-être. Tardif, sûrement. Mais peut-être que c’était nécessaire.
Le lendemain, elle irait chercher du travail. Ensuite, elle retournerait voir sa mère, pas pour la soigner cette fois, mais pour lui parler vraiment. Elles ne l’avaient pas fait depuis longtemps.
Après, elle verrait.
Peut-être que Philippe comprendrait enfin. Peut-être qu’il reviendrait autrement. Peut-être aussi qu’Isabelle découvrirait qu’elle pouvait respirer sans lui.
L’essentiel, désormais, était d’apprendre à vivre pour elle aussi. Pas seulement pour les autres.
La pluie frappait doucement contre la vitre. Isabelle ferma les yeux, inspira, puis sourit.
Pour la première fois depuis vingt-quatre heures.
