« Enlève ton alliance, ma fille en a plus besoin que toi », a osé lancer ma belle-mère au milieu du dîner familial, sous les yeux de mon mari silencieux

— Claire, on ne peut plus repousser ça indéfiniment. Soit tu prends rendez-vous chez le médecin, soit je le fais moi-même et je t’y emmène, déclara Julien en tapotant la table du bout des doigts, comme s’il espérait cacher ainsi son irritation.

— Ne recommence pas, souffla Claire en passant une main lasse dans ses cheveux défaits. Cela ne fait que trois mois qu’on essaie vraiment. Le médecin a dit d’attendre au moins six mois avant de s’inquiéter.

— Trois mois ? répéta Julien avec un rire sec. Nous sommes mariés depuis deux ans, Claire. Deux ans. Et toujours aucun petit-enfant. Ma mère me demande tous les jours quand elle pourra enfin en attendre un.

Claire se détourna vers le placard et fit mine de chercher quelque chose dont elle n’avait pas besoin. Le sujet des enfants finissait toujours par se transformer en dispute. Elle aussi voulait devenir mère. Elle aussi y pensait plus souvent qu’elle ne l’avouait. Mais rien ne venait, et les remarques de sa belle-mère rendaient chaque attente plus douloureuse encore.

— Puisqu’on parle de ta mère, dit-elle pour changer de terrain, ils viennent dîner demain. Il faut prévoir les courses.

— C’est déjà fait, marmonna Julien en essayant de se calmer. Maman a demandé ton canard aux pommes, celui que tu avais fait à Noël. Papa dit qu’il en rêve encore.

Un léger sourire passa sur les lèvres de Claire. Au moins, quelqu’un appréciait sa cuisine. Ce n’était pas Madeleine, sa belle-mère, qui ne voyait chez elle que ce qui manquait, ce qui dépassait, ce qui n’était jamais assez bien.

— Et Sophie viendra aussi ? demanda Claire en pensant à la petite sœur de Julien.

— Bien sûr. Et pas seule, ajouta-t-il d’un ton plus doux. D’après maman, elle a rencontré quelqu’un. Un type sérieux. Médecin.

Claire hocha la tête, traversée malgré elle par une pointe d’envie. Sophie avait vingt-deux ans et déjà son troisième « homme sérieux » de l’année. Madeleine la citait sans cesse en exemple : jolie, brillante, ambitieuse, promise à une vie parfaite. Claire, elle, avait trente ans, pas d’enfant, pas de réussite éclatante à exhiber, et semblait toujours passer un examen invisible.

— Claire, pardon, murmura Julien en venant derrière elle pour entourer ses épaules de ses bras. Je ne voulais pas te mettre la pression. Je m’inquiète, c’est tout.

— Je sais, répondit-elle en posant sa main sur la sienne. Ça ira. Demain je ferai ton canard préféré, tout le monde sera content.

Il l’embrassa sur la joue avant de rejoindre le salon pour regarder le match. Claire resta seule dans la cuisine, reprenant mentalement la liste de tout ce qu’il faudrait faire : laver le service en porcelaine, repasser la nappe blanche, astiquer les couverts en argent, car Madeleine remarquerait la moindre trace. Il fallait aussi choisir une tenue : élégante, mais pas prétentieuse. Peu importait l’effort, sa belle-mère trouvait toujours une faille.

Le lendemain matin, Claire ouvrit les yeux plus tôt que d’habitude. Julien dormait encore. Elle se glissa hors du lit sans bruit et se mit aussitôt au travail.

À quinze heures, l’appartement brillait comme avant une réception. Le canard cuisait doucement dans le four, répandant une odeur chaude et sucrée, et la table était dressée avec un soin presque cérémonieux. Claire se regarda dans le miroir de l’entrée : sa robe bleu nuit à col montant affinait sa silhouette, son maquillage léger adoucissait les traits tirés par la fatigue. À son annulaire scintillait une bague en platine, ornée d’un tout petit diamant. Un bijou de famille, offert par ses parents pour son mariage.

— Tu es magnifique, dit Julien en l’enlaçant par derrière. Comme toujours.

— Merci, répondit-elle avec un sourire qu’elle voulait tranquille. J’espère que ta mère aimera le dîner.

— Évidemment, fit-il en lui adressant un clin d’œil. Personne ne résiste à ton canard.

La sonnette retentit à dix-sept heures précises. Madeleine Lefèvre, comme toujours, était ponctuelle.

— Mes chéris ! s’exclama-t-elle en entrant dans l’appartement avec l’assurance de quelqu’un qui se sent chez lui partout, puis elle embrassa son fils sur la joue. Claire, elle, reçut une poignée de main sèche. Comme vous m’avez manqué !

Derrière elle apparut Bernard, le père de Julien, grand homme aux cheveux gris et au regard bon. Il prit sa belle-fille dans ses bras et lui glissa à l’oreille :

— Ça sent divinement bon, ma petite Claire. J’en ai déjà l’eau à la bouche.

Elle lui sourit avec reconnaissance.

— Sophie n’est pas avec vous ? demanda Julien en aidant ses parents à enlever leurs manteaux.

— Elle arrivera un peu plus tard, répondit Madeleine en inspectant déjà l’entrée du regard. Avec Antoine. Ils ont été retenus à l’hôpital.

— Antoine ? demanda Claire.

— Son fiancé, annonça Madeleine avec fierté. Neurochirurgien. Un jeune homme très prometteur.

— Son fiancé ? s’étonna Julien. Maman, tu ne nous avais pas dit qu’ils étaient déjà…

— Officiellement, pas encore, coupa Madeleine d’un geste vague. Mais ce n’est qu’une question de temps. Antoine a déjà laissé entendre qu’il voulait demander sa main.