— Vous voulez que je donne mon alliance à Sophie ? demanda-t-elle, sans détour.
— Pourquoi employer un mot aussi fort ? répondit Madeleine en jouant l’offensée. Il s’agirait simplement de la lui prêter. Après tout, elle pourrait bientôt être fiancée. Elle doit être présentée comme il faut. Toi, tu es déjà mariée, tu n’as pas besoin de porter tous les jours un bijou aussi coûteux.
Autour de la table, plus personne ne bougea. Claire regarda Julien, attendant qu’il prenne sa défense. Mais il resta assis, les yeux vides, incapable ou refusant de se placer clairement de son côté.
— Maman, ça suffit, finit par dire Sophie, rouge de honte. Je n’ai pas besoin de la bague de quelqu’un d’autre.
— Ce n’est pas la bague de quelqu’un d’autre, c’est une bague de famille, trancha Madeleine. Claire, enlève ton alliance. Ma fille en a plus besoin que toi. Tu vois bien quel fiancé elle a !
Les visages se colorèrent aussitôt : Claire de colère, Sophie de gêne, Antoine d’embarras. Madeleine, elle, demeurait parfaitement calme, comme si elle ne venait pas de franchir une limite que personne n’aurait dû oser approcher.
Claire se leva lentement.
— Excusez-moi, je dois vérifier le dessert, dit-elle d’une voix tremblante avant de se diriger vers la cuisine.
Une fois seule, elle s’appuya contre le réfrigérateur et essaya de calmer ses mains qui tremblaient. En six ans de relation avec Julien, elle avait appris à supporter les piques de Madeleine, ses insinuations, ses humiliations déguisées en remarques de bon sens. Mais ce soir-là dépassait tout. Lui demander de céder un bijou transmis par ses parents à une jeune femme dont personne ne savait même si elle allait vraiment épouser Antoine ? Non. C’était plus qu’une maladresse. C’était une humiliation.
La porte de la cuisine s’ouvrit doucement. Bernard entra.
— Pardonne-lui, Claire, dit-il à mi-voix. Madeleine a toujours été… particulière. Surtout quand il s’agit de sa fille.
— Ce n’est plus de la particularité, Bernard, répondit Claire en secouant la tête. C’est un manque de respect. Pour moi, pour mes parents, pour notre mariage.
— Je sais, admit-il en écartant les mains avec embarras. Je lui parlerai. Essaie de ne pas trop le prendre à cœur.
Claire hocha faiblement la tête, même si elle savait déjà que les conversations ne changeaient jamais rien. Elle sortit les assiettes à dessert et commença à disposer les parts de tarte avec des gestes mécaniques.
C’est alors que Julien entra à son tour dans la cuisine.
— Claire, ça va ? demanda-t-il sans parvenir à la regarder franchement.
— À ton avis ? répondit-elle d’une voix basse. Ta mère vient d’exiger que je donne mon alliance à ta sœur, et toi, tu n’as rien dit.
— Je sais, souffla-t-il en se frottant la nuque. Mais tu sais comment elle est. Le mieux, c’est de laisser passer.
— Laisser passer ? Claire tourna vers lui un regard incrédule. Ce n’était pas une remarque en l’air. C’était un ordre. Elle m’a demandé de donner quelque chose qui compte pour moi. Et toi, tu voudrais que je fasse comme si rien ne s’était passé ?
— Non, bien sûr que non, dit-il en s’approchant pour tenter de l’enlacer.
Elle recula aussitôt.
— Je ne veux pas de scène, reprit-il. Terminons la soirée, et après je lui parlerai sérieusement.
— Comme la dernière fois ? Et celle d’avant ? demanda Claire avec un sourire amer. Chaque fois, tu promets de lui parler. Chaque fois, rien ne change.
Elle posa les assiettes sur un plateau.
— Tu sais quoi ? Apporte le dessert toi-même. Moi, je vais m’allonger. J’ai la tête qui éclate.
Elle quitta la cuisine en gardant le dos droit, traversa le salon et adressa aux invités un signe de tête poli.
— Excusez-moi, je ne me sens pas très bien. Julien va vous servir le dessert. Bon appétit.
Puis elle gagna la chambre et referma la porte derrière elle, plus fermement qu’elle ne l’aurait voulu.
Une heure plus tard, Claire entendit les invités partir. Les au revoir furent courts, raides, chargés d’un malaise que personne ne savait plus masquer. Lorsque la porte d’entrée se referma enfin, l’appartement sembla tomber dans un silence lourd.
Julien frappa doucement à la porte de la chambre.
— Claire, je peux entrer ?
Elle ne répondit pas. Il entrouvrit la porte avec prudence. Claire était assise au bord du lit, les yeux fixés sur la fenêtre.
— Ils sont partis ? demanda-t-elle sans se retourner.
— Oui, dit Julien en s’asseyant près d’elle. Sophie s’est excusée pour maman. Antoine aussi. Ils étaient vraiment mal à l’aise.
— Et toi ? Claire tourna enfin la tête vers lui. Toi aussi, tu étais mal à l’aise ?
Julien ne répondit pas tout de suite. Il se leva lentement, alla jusqu’à la fenêtre et resta là, face aux lumières tremblantes de la ville. Dans ce silence, il comprit qu’il ne pouvait plus continuer à se cacher derrière le caractère de sa mère, ni attendre que Claire avale une humiliation de plus. Il était temps de choisir : rester dans l’ombre des attentes des autres ou décider enfin, par lui-même, où se trouvait son propre bonheur.
