« Enlève ton alliance, ma fille en a plus besoin que toi », exigea Monique Delmas au milieu du dîner de famille.
— On ne peut plus attendre, Claire ! Soit tu vas voir un médecin, soit je prends le rendez-vous moi-même et je t’y conduis, lança Julien en frappant la table du bout des doigts pour contenir son irritation.
— Ne recommence pas, soupira Claire en passant une main dans ses cheveux emmêlés. Cela ne fait que trois mois. Le médecin a dit d’attendre six mois avant de s’inquiéter.
— Trois mois ? ricana Julien. Nous sommes mariés depuis deux ans. Deux ! Et toujours pas de petits-enfants. Ma mère me demande tous les jours quand elle pourra enfin espérer.
Claire se tourna vers le placard, faisant semblant d’y chercher quelque chose. La question des enfants se terminait toujours en dispute. Elle-même voulait un bébé, mais rien ne venait, et les remarques de sa belle-mère rendaient tout plus douloureux encore.
— Puisqu’on parle de ta mère, reprit-elle pour couper court, ils viennent dîner demain. Il faut acheter ce qu’il manque.
— J’ai déjà tout pris, grogna Julien, un peu calmé. Maman veut ton canard aux pommes, comme au réveillon. Papa dit qu’il s’ennuie de ta cuisine.
Claire sourit malgré elle. Au moins Bernard appréciait ses talents, contrairement à Monique, qui semblait ne voir chez elle que des défauts.
— Camille viendra aussi ? demanda Claire, pensant à la sœur cadette de Julien.
— Bien sûr. Et pas seule. Maman dit qu’elle a quelqu’un. Un homme sérieux, médecin.
Claire hocha la tête avec une légère jalousie. Camille, vingt-deux ans, en était déjà à son troisième « homme sérieux » de l’année. Monique la présentait toujours comme un modèle : belle, intelligente, ambitieuse. Claire, à trente ans, restait la femme sans enfant et sans grande victoire à exhiber.
— Claire, pardon, dit Julien en venant l’enlacer par derrière. Je ne voulais pas te mettre la pression. Je m’inquiète, c’est tout.
— Je sais, répondit-elle en posant sa main sur la sienne. Tout ira bien. Demain, je ferai ton canard préféré, et tout le monde sera satisfait.
Il l’embrassa sur la joue puis partit regarder le football. Claire resta dans la cuisine, repassant sa liste : laver le service, repasser la nappe, faire briller les couverts. Monique remarquerait la moindre erreur. Il fallait aussi choisir une robe : élégante, mais pas trop voyante. Peu importait l’effort, sa belle-mère trouvait toujours quelque chose à redire.
Le lendemain, Claire se leva avant Julien. Sans bruit, elle quitta le lit et se mit aussitôt au travail.
À quinze heures, l’appartement brillait, le canard dorait au four, son parfum remplissait les pièces, et la table était dressée comme pour une réception officielle. Devant le miroir, Claire lissa sa robe bleu nuit à col montant. Un maquillage léger éclairait son visage. À son doigt étincelait une alliance en platine, sertie d’un petit diamant, un bijou de famille offert par ses parents.
— Tu es superbe, dit Julien en l’entourant par la taille. Comme toujours.
— Merci, sourit-elle, nerveuse. J’espère que le dîner plaira à ta mère.
— Bien sûr ! Personne ne résiste à ton canard.
La sonnette retentit à dix-sept heures précises. Monique, comme toujours, était ponctuelle.
— Mes chéris ! s’exclama-t-elle en entrant et en embrassant son fils. Claire reçut seulement une poignée de main froide. Comme vous m’avez manqué !
Derrière elle entra Bernard, le père de Julien, grand homme aux cheveux gris et au visage doux. Il embrassa sa belle-fille et murmura :
— Ça sent merveilleusement bon, ma petite Claire. J’en ai déjà l’eau à la bouche.
Claire lui sourit avec gratitude.
— Où est Camille ? demanda Julien en aidant ses parents avec leurs manteaux.
— Elle arrive plus tard, répondit Monique en examinant le couloir. Avec Antoine. Ils ont été retenus à la clinique.
— Antoine ? demanda Claire.
— Son fiancé, annonça Monique avec fierté. Neurochirurgien. Un jeune homme très prometteur !
— Fiancé ? s’étonna Julien. Tu ne m’avais pas dit qu’ils avaient déjà…
— Pas officiellement, coupa Monique. Mais ce n’est qu’une question de temps. Antoine a déjà laissé entendre qu’il voulait demander sa main.
Claire croisa le regard de Bernard, qui leva discrètement les yeux au ciel. Comme souvent, Monique transformait ses désirs en réalité.
— Passez au salon, proposa Claire. Je vais terminer. Julien, aide-moi, s’il te plaît.
Dans la cuisine, elle souffla enfin. Elle disposait les entrées pendant que Julien ouvrait le vin.
— Ne fais pas attention à maman, dit-il. Elle exagère toujours quand il s’agit de Camille.
— Je sais, répondit Claire. Prends les salades, s’il te plaît.
Une demi-heure plus tard, Camille arriva, blonde, coiffure moderne, manucure impeccable. À côté d’elle se tenait un grand brun d’environ trente-cinq ans, en costume sombre.
— Bonsoir tout le monde ! lança-t-elle en serrant son frère dans ses bras. Je vous présente Antoine.
— Ravi, dit Antoine en serrant la main de Julien puis en saluant Claire. Merci de m’avoir invité.
— C’est notre tradition, répondit Claire. Un dîner de famille par mois.
— Très belle tradition, approuva Antoine. La famille, c’est le plus important.
Monique rayonnait en regardant sa fille et son compagnon.
— Tu vois, Julien, Camille est plus jeune, mais elle a déjà trouvé un homme digne d’elle. Antoine dirige un service de neurochirurgie.
— Maman, soupira Camille, nous sortons ensemble, c’est tout. Ne le mets pas mal à l’aise.
— Mais je vois bien comment vous vous regardez, dit Monique en lui tapotant la main. Tandis que Claire et Julien sont mariés depuis deux ans, et toujours ni foyer complet, ni enfants.
— Maman ! intervint Julien. On en a déjà parlé.
— Qu’ai-je dit ? demanda Monique d’un air innocent. Je constate les faits.
À table, la conversation passa des nouvelles à la politique, puis aux affaires familiales. Le canard aux pommes était réussi, si bien que Monique elle-même dut le reconnaître. Claire se détendit un peu. Trop tôt.
Au moment du tiramisu maison, Camille porta brusquement la main à son doigt.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Antoine, inquiet.
— Cette bague me serre, dit-elle en retirant un fin anneau doré avec une petite pierre. Mon doigt a dû gonfler avec la chaleur.
— Fais voir, ordonna Monique en prenant la bague. Mais c’est de la pacotille ! Ma chérie, tu mérites mieux.
— Maman, c’est un cadeau, protesta Camille en tendant la main pour la récupérer.
— De qui ? insista Monique.
— D’un collègue, répondit-elle à contrecœur. Pour mon anniversaire.
— De Romain ? fit Monique en plissant les yeux. Je le savais ! Tu parles encore à ce garçon ?
— Maman ! Ce n’est pas un escroc, c’est un ami.
Monique renifla et se tourna vers Antoine.
— Ne faites pas attention, mon cher Antoine. Camille a eu une histoire malheureuse, mais elle a vite compris qu’il n’était pas pour elle.
Claire remarqua qu’Antoine se raidissait, visiblement surpris d’apprendre l’existence de cet « ami ». Monique le sentit aussi et voulut rattraper la situation.
— Au moins, Claire a raison de ne pas porter n’importe quelle babiole, dit-elle en montrant la main de sa belle-fille. Elle a une vraie bague, comme une femme mariée doit en avoir.
Claire couvrit instinctivement son alliance de l’autre main. Elle n’aimait pas le chemin que prenait cette conversation.
— Julien s’était donné tant de mal pour la choisir, poursuivit Monique. Je me souviens des catalogues, des conseils…
— En réalité, c’est un cadeau de mes parents, corrigea Claire d’une voix douce. Un bijou de famille.
Un silence gêné tomba sur la pièce. Monique pinça les lèvres.
— Ah bon ? Je croyais que Julien l’avait achetée.
— Claire dit vrai, maman, intervint Julien. Ses parents voulaient qu’elle porte cette alliance.
— Charmant, répondit Monique, contrariée. Chez nous aussi, il y a des traditions. Moi, j’ai porté la bague de ma belle-mère et je pensais la transmettre à la femme de Julien.
— Première nouvelle, murmura Bernard, mais sa femme l’ignora.
— Et Camille aurait bien besoin d’une belle bague maintenant, continua Monique en regardant tour à tour sa fille et Claire. Surtout avec une relation aussi sérieuse.
Claire se figea.
— Vous voulez que je donne mon alliance à Camille ? demanda-t-elle franchement.
— Pourquoi “donner” ? fit Monique, offensée pour la forme. Simplement la prêter. Elle pourrait bientôt se fiancer, elle doit paraître digne. Toi, tu es déjà mariée. Tu n’as pas besoin de porter chaque jour un bijou aussi cher.
Un silence pesant s’installa. Claire regarda Julien, attendant qu’il la défende. Mais il resta assis, le regard vide, incapable de choisir son camp.
— Maman, arrête, dit enfin Camille. Je n’ai pas besoin de la bague de quelqu’un d’autre.
— Ce n’est pas quelqu’un d’autre, c’est la famille, trancha Monique. Enlève ton alliance, ma fille en a plus besoin que toi. Tu vois bien quel fiancé elle a !
Tout le monde rougit : Claire de colère, Camille de honte, Antoine de malaise. Monique resta calme, comme si elle n’avait rien dit d’insupportable.
Claire se leva lentement.
— Excusez-moi, je dois vérifier le dessert, dit-elle d’une voix tremblante avant de gagner la cuisine.
Là, elle s’appuya contre le réfrigérateur, les mains secouées de tremblements. En six ans avec Julien, elle avait connu les piques de Monique, ses jugements, ses remarques sur son ventre vide. Mais demander qu’elle cède une relique familiale offerte par ses parents à une jeune femme qui n’était peut-être même pas sûre d’épouser Antoine, c’était franchir une limite.
La porte s’ouvrit. Bernard entra.
— Pardonne-lui, Claire, dit-il doucement. Monique a toujours été particulière, surtout avec sa fille.
— Ce n’est plus être particulière, Bernard. C’est manquer de respect à moi, à mes parents, à notre mariage.
— Je sais, dit-il, gêné. Je lui parlerai. Essaie de ne pas le prendre trop à cœur.
Claire hocha la tête, même si elle savait que rien ne changerait. Elle sortit les coupes et commença à servir le tiramisu.
À cet instant, Julien entra.
— Claire, ça va ? demanda-t-il sans la regarder en face.
— À ton avis ? répondit-elle. Ta mère vient d’exiger que je donne mon alliance à ta sœur, et toi, tu t’es tu.
— Je sais, dit-il en se frottant la nuque. Mais tu sais comment elle est. Il vaut mieux laisser passer.
— Laisser passer ? Claire le fixa. Ce n’était pas une maladresse, Julien. C’était un ordre. Elle m’a demandé de céder ce qui m’est précieux, et toi tu veux faire semblant que ce n’est rien ?
— Non, bien sûr que non, dit-il en s’approchant pour l’enlacer. Je ne veux pas de scandale. Finissons la soirée, puis je lui parlerai sérieusement.
Elle recula.
— Comme la dernière fois ? Et celle d’avant ? À chaque fois tu promets, et rien ne change.
Elle posa les coupes sur le plateau.
— Apporte le dessert toi-même. Moi, je vais m’allonger. J’ai la tête qui éclate.
Elle quitta la cuisine, traversa le salon en se tenant droite et adressa un signe aux invités.
— Excusez-moi, je ne me sens pas bien. Julien va servir le dessert. Bon appétit.
Puis elle alla dans la chambre et referma la porte derrière elle.
Une heure plus tard, Claire entendit les invités partir. Les adieux furent tendus. Quand la porte d’entrée se referma, le silence envahit l’appartement.
Julien frappa doucement à la porte.
— Claire, je peux entrer ?
Elle ne répondit pas. Il ouvrit avec prudence. Elle était assise au bord du lit, les yeux tournés vers la fenêtre.
— Ils sont partis ? demanda-t-elle sans se retourner.
— Oui, dit-il en s’asseyant près d’elle. Camille s’est excusée pour maman. Antoine aussi. Ils étaient très mal à l’aise.
— Et toi ? demanda Claire en le regardant enfin. Toi, tu étais mal à l’aise ?
Julien se leva lentement, alla jusqu’à la fenêtre et contempla les lumières tremblantes de la ville. À cet instant, il comprit qu’il devait choisir : rester dans l’ombre des attentes des autres, ou décider enfin lui-même où se trouvait son bonheur.
