— Gisèle, tes petits-enfants ont dépouillé tous mes myrtilliers ! La voisine n’a même pas eu l’air surprise.

— Tante Madeleine, pourquoi vous avez construit cette grande clôture ? demanda la petite Camille.

— Pour protéger les fruits.

— Et on pourra encore venir jouer chez vous ?

— Non. Plus maintenant.

La clôture régla une partie du problème, mais les relations avec les voisins furent définitivement abîmées. Gisèle détournait la tête quand elle croisait Madeleine. Les enfants ne venaient plus.

— Radine ! criaient-ils parfois par-dessus la clôture. Vieille radine !

Madeleine essayait de ne pas y faire attention, mais son cœur se serrait. Avant, la cour vivait au rythme des rires d’enfants. Désormais, il n’y avait plus qu’un silence pesant.

Pendant ce temps, Gisèle racontait aux autres habitants du hameau sa propre version de l’histoire :

— Vous vous rendez compte comme ils sont avares ? Ils refusent même qu’un enfant mange quelques fruits ! Ils ont monté une clôture énorme !

— Ils en ont mangé beaucoup ? demandaient les voisins.

— Une petite poignée, à peine ! Et elle en parle comme si on lui avait volé une fortune !

La version de Gisèle semblait plus facile à croire. Qui aurait imaginé que des enfants puissent vider toute une récolte sur plusieurs arbustes ?

Peu à peu, dans le village, l’opinion se retourna contre Madeleine. On la disait mesquine, dure, mauvaise. Gisèle, elle, passait pour une grand-mère courageuse, seule tout l’été avec cinq petits-enfants à surveiller.

À la fin de l’été, la situation empira encore. Incapables d’entrer dans le jardin, les enfants de la voisine trouvèrent d’autres moyens de se venger.

Tantôt ils lançaient un ballon par-dessus la clôture, tantôt des déchets. Un matin, Madeleine découvrit des mégots et des papiers de bonbons éparpillés entre les rangs du potager.

— Gisèle, raisonne tes petits-enfants !

— Qu’est-ce qu’ils ont encore fait ?

— Ils ont jeté des ordures dans mon potager !

— Comment sais-tu que ce sont les miens ? C’est peut-être le vent.

Et les enfants continuèrent leurs bêtises. Un jour, ils envoyèrent de l’eau avec le tuyau par-dessus la clôture. Un autre, un caillou heurta la vitre de la cuisine.

Madeleine comprit alors que leur grand-mère non seulement ne les arrêtait pas, mais les encourageait presque.

— Pierre, peut-être qu’on devrait prévenir les gendarmes ?

— Madeleine, enfin ! Tu ne vas pas déranger les gens pour des sottises d’enfants.

— Mais ce ne sont plus de simples sottises !

— On va tenir encore un peu. L’été finit bientôt, ils repartiront.

Et en effet, à la fin du mois d’août, la bande bruyante regagna la ville.

Un soir, Madeleine resta assise sur son banc, dans le calme retrouvé, et pensa à l’été suivant. Gisèle ramènerait sûrement ses cinq petits-enfants. Et alors ?

Encore cette tension derrière la clôture, encore des cailloux dans le potager, encore des insultes ? Les enfants la voyaient désormais comme une vieille femme méchante et avare, et leur grand-mère n’avait aucune intention de leur apprendre le contraire.

Le jardin n’était plus pour Madeleine un lieu de joie et de repos. Il était devenu une forteresse, un endroit où il fallait défendre non seulement quelques fruits, mais aussi sa paix.

— Gisèle, tes petits-enfants ont dépouillé tous mes myrtilliers ! La voisine n’a même pas eu l’air surprise. — Et alors ? Ce sont des enfants. …