Depuis combien de temps le manipulait-elle ? Qui était le vrai père ? Un nouveau collègue ? Le voisin du dessus qui la saluait chaque matin avec un peu trop d’empressement ?
Les pensées se bousculaient dans son crâne, fabriquant des images atroces, empoisonnant son sang d’un mélange de rage, de dégoût et de déception abyssale.
Il n’eut pas le courage de lui parler tout de suite.
Pendant cinq interminables journées, Thomas devint un fantôme dans son propre foyer. Il se levait à cinq heures du matin pour partir au travail et ne rentrait qu’après vingt-deux heures, s’accrochant à n’importe quel prétexte professionnel pour éviter de croiser son regard.
Camille sentait cette distance. Elle lui demandait s’il était fatigué, et il répondait par des phrases sèches, avalant son propre poison.
Le dimanche apporta une nouvelle épreuve : un barbecue chez sa belle-mère, Madame Lefèvre, dans le sud de la région parisienne. Toute la grande famille s’était réunie autour du gril pour célébrer l’arrivée du bébé, entre verres de rosé, bières fraîches et musique. L’ambiance était joyeuse, mais Thomas avait l’impression d’avancer vers son exécution.
Madame Lefèvre, tenant fièrement l’enfant dans ses bras, prononça une phrase qui pétrifia Thomas :
« Oh, mon beau petit trésor. Il est drôlement clair, vous ne trouvez pas ? Et regardez-moi ces petits cheveux blonds… Il tient ça de qui, Camille ? Parce que toi et Thomas, vous êtes plutôt bruns tous les deux. Enfin, ce n’est pas grave, hein. »
Le silence autour de la table de jardin ne dura que deux secondes avant que les oncles se mettent à plaisanter sur le facteur. Mais pour Thomas, ces deux secondes s’étirèrent en une éternité d’humiliation publique.
Camille sourit avec une légère nervosité et répondit :
« Maman, il ressemble peut-être à mes grands-parents du côté de papa. Tu sais bien que la génétique réserve parfois des surprises. »
Cette réponse, qui lui parut d’un cynisme insupportable, fut l’étincelle qui alluma la dynamite.
Thomas sentit la fureur lui brûler les entrailles. Il eut envie de renverser le barbecue, de briser les bouteilles et de hurler à tous ces parents souriants qu’il n’y avait pas une seule goutte de son sang dans ce bébé. Mais il serra les dents et avala sa douleur d’un seul trait.
Faire semblant d’être aveugle devenait impossible.
La bombe devait exploser.
Le mardi soir, un silence mort enveloppait l’appartement. Camille était assise sur le canapé et pliait du linge de bébé propre avec un calme qui donna la nausée à Thomas. Elle avait l’air si douce, si attentive, si entièrement tournée vers leur foyer — l’incarnation parfaite de l’hypocrisie.
« Camille », lança Thomas depuis le couloir.
Sa voix sonna si dure et si sourde qu’elle sursauta.
« Il faut qu’on parle. Je ne peux plus supporter une minute de plus cette comédie. »
Les mains de Camille s’immobilisèrent. Elle posa les vêtements sur la table basse et le regarda dans les yeux, percevant aussitôt la colère qui flambait dans les siens.
« Qu’est-ce qui se passe, mon amour ? Tu me fais peur. Tu es blanc comme un linge. »
Thomas fit deux pas vers elle, les poings serrés si fort que ses articulations blanchirent.
« Il y a trois ans, j’ai fait une vasectomie. »
La petite robe que Camille tenait entre ses doigts glissa lentement jusqu’au sol. Toute couleur quitta son visage en une fraction de seconde. Ses yeux s’écarquillèrent dans une stupeur absolue.
« Quoi… qu’est-ce que tu viens de dire ? » murmura-t-elle, comme si les mots de Thomas appartenaient à une langue étrangère.
« Tu as très bien entendu ! » cria Thomas, sentant enfin la digue de ses émotions se rompre. « Je ne pouvais plus te regarder pleurer après trois fausses couches. Je suis allé dans une clinique, j’ai payé en liquide et je me suis fait opérer. Je ne te l’ai jamais dit parce que je ne voulais pas tuer le peu d’espoir qu’il te restait. Mais ça veut dire, Camille, que cet enfant… cet enfant ne peut pas être le mien. »
Camille bondit sur ses pieds. Tout son corps tremblait si violemment qu’elle tenait à peine debout.
« Thomas… c’est impossible… non, c’est une mauvaise plaisanterie, ce n’est pas possible… »
« J’ai fait un test ADN au bébé », la coupa-t-il avec une cruauté née de sa propre souffrance, en sortant son téléphone de sa poche et en le jetant sur le canapé. « J’ai pris sa tétine il y a quelques semaines et je l’ai envoyée dans un laboratoire privé. 0,00 %, Camille. Zéro pour cent de probabilité ! Alors regarde-moi dans les yeux et dis-moi ce que tu m’as fait, bon sang. Dis-moi avec qui tu as couché ! »
On aurait dit que tout l’air venait d’être arraché des poumons de Camille. Un cri déchirant jaillit de sa gorge, et les larmes ruisselèrent sur ses joues comme une cascade.
Mais ce n’était pas la réaction d’une femme prise en faute après une liaison secrète.
C’était la douleur d’un être dont le cœur venait d’être transpercé par la personne qu’il aimait le plus.