« Vous pourriez me composer le plus beau bouquet de la boutique ? Le plus grand aussi… je viens d’être papa ! » lança le jeune homme à la fleuriste, le visage illuminé d’un bonheur qu’il ne cherchait même pas à contenir.
En route vers la maternité, Julien Moreau imaginait déjà l’instant où il prendrait son petit garçon dans ses bras. Au fond de lui, il se promit d’être pour cet enfant tout ce que lui-même n’avait jamais eu. Son enfance lui revint avec une violence sourde : presque aucun souvenir doux, sauf celui d’un homme grand et solide qui le soulevait très haut dans les airs, tandis que la peur se mêlait au rire dans sa poitrine. Cet homme, Bernard Moreau, avait pourtant fini par disparaître, laissant derrière lui non seulement une épouse et un fils brisés, mais aussi une famille sans toit.
Tout avait commencé lorsque Mireille Lenoir, une vieille amie de sa mère, infirmière dans une clinique du quartier, s’était mise à passer chez eux de plus en plus souvent. Elle arrivait fréquemment avec une bouteille de pastis sous le bras et balayait d’un geste léger les protestations gênées de la mère de Julien.
« Allons, ne fais pas cette tête ! Ce n’est pas un crime, c’est juste pour ouvrir l’appétit », disait Mireille d’une voix douce, avec ce sourire trop bien travaillé. « Tu devrais prendre soin d’un mari comme le tien. Un homme pareil, ça se chérit. »
Puis il y eut la soirée organisée pour l’anniversaire de Mireille. Elle habitait à l’autre bout de la ville avec ses deux filles, et toute la nuit, elle avait tourné autour de Bernard, remplissant son verre, riant à ses plaisanteries, lui accordant une attention que personne ne pouvait ne pas voir.
Peu de temps après, en rentrant de son entraînement de football, Julien entendit ses parents se disputer dans la cuisine.
« Je m’en vais. Oui, j’aime Mireille. Entre nous, il n’y a plus rien : ni amour, ni respect. Avec elle, c’est différent. Elle sait m’apprécier, contrairement à toi », déclara Bernard d’un ton glacial.
« Ce qu’elle apprécie, ce n’est pas toi, c’est ton argent, imbécile ! » répliqua sa femme.
« Je savais que tu dirais ça. Toujours à faire des scènes. Au passage, il faudra vendre la maison et partager l’argent. »
« Quoi ? Tu n’as donc aucune honte ? Cette maison, mes parents nous l’ont offerte pour notre mariage ! »
« Justement : ils nous l’ont offerte à nous deux, pas à toi seule. Elle nous appartient en commun. »
« Et ton fils ? Où va-t-il vivre ? Où va-t-il dormir ? Avec quoi va-t-il manger ?! »
« Tu t’es demandé, toi, où je vais vivre ? Dans un petit appartement avec la femme que j’aime et ses deux filles encore au lycée ? Je ne demande pourtant que ce qui est juste… »
Pendant deux ans, Julien et sa mère vécurent chez ses grands-parents avant de pouvoir obtenir un prêt pour acheter une petite maison sans prétention. Bien plus tard, quand Julien eut terminé ses études, trouvé sa voie et fondé son propre foyer, son beau-père fit mettre cette maison à son nom.
« J’aimerai mon fils. Je ne le trahirai jamais. Et je ne trahirai jamais Camille non plus », pensa Julien en quittant la maternité. Il comptait acheter dans les jours suivants tout le mobilier de la chambre du bébé. Par respect pour les superstitions de sa femme, ils avaient attendu la naissance avant de préparer la pièce.
Lorsqu’il approcha de sa maison, Julien aperçut un homme dégarni qui rôdait près du portail. Il y avait dans sa silhouette quelque chose de vaguement familier, une posture qui le troubla avant même qu’il comprenne pourquoi.
« Julien, mon garçon ! Tu ne me reconnais pas ? »
« Père… ? »
« Lui-même ! Je t’ai reconnu dès que tu es descendu de cette belle voiture. Sacré bijou, d’ailleurs. »
« Excusez-moi, mais je suis pressé. » Julien serra les poings et voulut passer devant lui.
« Excusez-moi… pressé… Voyons, pas de cérémonies entre nous. On est de la même famille. Tu ne vas pas me faire entrer ? Qu’on discute un peu, d’homme à homme. »
Un autre jour, Julien l’aurait repoussé sans un mot de plus. Mais ce jour-là, porté par la joie, il choisit de l’ignorer et marcha vers la porte. Bernard prit ce silence pour une permission et le suivit à l’intérieur.
« Tu as une belle maison, dis donc ! Et de la place », observa Bernard en promenant son regard partout. « Tu t’en es bien sorti. Assez bien pour aider ton vieux père dans le besoin. »
« De quoi parlez-vous ? »
« Ne fais pas l’innocent. D’abord, tu as des chambres libres, plusieurs même, à ce que je vois. Ensuite, tu as clairement les moyens de m’aider à régler mes problèmes. Et crois-moi, des problèmes, j’en ai. »
« Je ne vois pas en quoi ma situation vous concerne. Et je vois encore moins pourquoi vos ennuis devraient m’intéresser après vingt ans de silence. Nous sommes des étrangers. Qu’est-ce que vous voulez ? »
« J’ai eu quelques soucis. Une dispute avec le gendre de Mireille. Il m’a traité de parasite, tu te rends compte ? Moi, un parasite ! Quand je travaillais à l’usine et que je les faisais vivre confortablement, j’étais assez bien pour eux. Mais depuis que je suis à la retraite, tout a changé. Ils m’ont jeté dehors, hors de la maison que j’ai pourtant payée ! Et les crédits que Mireille a pris à mon nom, eux, ils sont toujours pour moi. Je suis dans une impasse, mon fils. Je réclame seulement ce qui est juste… »
« Juste ? Et quel rapport avec moi ? »
« Comment peux-tu demander ça ? Mireille et moi, nous ne nous sommes jamais mariés. Aux yeux de la loi, elle n’est rien pour moi. Ses filles non plus. Mais toi, tu es mon sang. Et ta mère a été ma seule vraie épouse. Si elle ne s’était pas remariée, je serais allé la voir. Nous ne sommes pas des étrangers, nous avons élevé un fils ensemble. »
« Vous pensez vraiment avoir un droit quelconque après avoir pris la moitié de l’argent de la maison de ma mère et être parti ? Vous n’avez jamais versé un centime pour m’élever. »
« Cet argent a servi à la maison de Mireille, à quelques vacances au bord de la mer… Il n’y a pas de mal à se reposer un peu. Mon erreur, c’est d’avoir contracté des prêts pour les mariages de ses filles et leurs voyages de noces. Tu comprendras, mon garçon. Tu vas m’aider. Après l’injustice que j’ai subie… »
« Vous reposer ? Ma mère et moi, on a compté chaque pièce pendant des années. Elle s’est épuisée au travail, et moi, dès treize ans, je faisais des petits boulots. Je distribuais des prospectus, puis je lavais des voitures. »
« Et regarde-toi maintenant. Tu es devenu un homme. Un vrai. Tu ne vas tout de même pas abandonner ton propre père. »
« J’ai perdu mon père à dix ans. »
« Mieux vaut tard que jamais, comme on dit. On peut rattraper le temps perdu. »
« Comment ? »
« Je pourrais m’installer dans cette chambre libre. Temporairement. Qu’est-ce que tu en penses ? Le sang, ça compte plus que tout. »
« Cette chambre est pour mon fils. Je ne sais pas qui vous a donné mon adresse, mais cette personne aurait dû vous dire que j’ai un enfant maintenant. Un fils, né aujourd’hui. Et j’ai l’intention d’être le père qu’il mérite. Alors partez. Je dois aller chercher ses meubles, j’ai encore beaucoup à faire. » D’un geste ferme, il lui désigna la porte.
Dehors, Bernard l’interpella encore. « Julien, cette voiture est vraiment belle. Revends-la, prends quelque chose de plus simple et donne-moi la différence. Je réglerai mes dettes. Fais ce qu’il faut… »
« Vous n’êtes rien pour moi, sinon l’homme qui nous a trahis. Quand j’étais enfant, j’avais besoin d’un père. Aujourd’hui, je n’ai plus besoin de vous. Ne revenez pas devant moi, ou je ne répondrai plus de rien. »
Julien monta dans sa voiture sans se retourner, laissant le vieil homme planté là, déconcerté. Aucune pitié ne remua en lui. Il savait qu’il avait choisi juste — pour son fils, qui ne connaîtrait jamais la blessure que lui-même avait portée toute sa vie.
