— Eh bien, mon petit Julien, désormais nous n’avons plus personne au monde, — murmura Élisabeth en serrant son petit-fils contre elle et en lui caressant les cheveux. — Mais n’aie pas peur, mon chéri. Je ne te laisserai jamais à qui que ce soit. Dès demain, j’irai demander officiellement ta tutelle. On ne sait jamais ce que ces fonctionnaires pourraient décider… Pour l’instant, tu ne retourneras pas à l’école. J’ai déjà prévenu les enseignants. Tout le monde sait quel malheur nous frappe. Ils te comprennent. Ne t’inquiète pas, Julien. Le temps passera et la douleur finira bien par s’apaiser.
Pourtant, elle ne s’apaisa jamais vraiment.
Julien grandit, prit de la taille, changea d’apparence, mais, au fond de lui, il resta pour toujours le garçon qui, en une seule journée épouvantable, avait perdu ses parents.
Cette tragédie lui accorda peu à peu un privilège dont les autres enfants ne bénéficiaient pas.
On le plaignait.
Les professeurs se montraient moins sévères avec lui, fermaient les yeux sur ses retards et lui donnaient parfois de meilleures notes qu’il ne le méritait. Les voisins lui offraient des sucreries. Quant à sa grand-mère, elle aurait donné son dernier sou pour qu’il ne se sente jamais privé de quoi que ce soit.
Comment aurait-elle pu agir autrement ?
L’enfant était devenu orphelin.
Élisabeth répétait aussi sans cesse que la santé de Julien était fragile. Tantôt il avait mal à la tête, tantôt il était enrhumé, tantôt il se disait épuisé. Il semblait donc injuste d’exiger trop de lui.
Les années passèrent, mais Élisabeth continua de le traiter comme s’il avait encore dix ans.
Elle n’avait réellement plus personne d’autre.
Sa fille unique avait péri avec son mari dans un terrible accident de voiture. Même après toutes ces années, Élisabeth ne pouvait évoquer cette journée sans sentir son cœur se serrer.
Certaines nuits, elle se réveillait en sursaut et revoyait le coup de téléphone, le couloir de l’hôpital, les visages inconnus et le petit Julien qui ne comprenait pas encore pourquoi sa mère ne rentrerait plus jamais à la maison.
Elle se posait inlassablement la même question : pourquoi le destin avait-il traité leur famille avec une telle cruauté ?
Elle pleurait en silence pour que son petit-fils ne l’entende pas.
Puis, avec l’âge, une autre peur s’installa.
Que deviendrait-elle le jour où Julien partirait ?
S’il se mariait.
S’il déménageait.
S’il fondait sa propre famille.
Qui aurait encore besoin d’elle ?
Au fond d’elle-même, Élisabeth se rassurait en se disant que cela n’arriverait probablement pas de sitôt.
Julien était un garçon calme, casanier. Après son travail, il préférait rester devant son ordinateur. Il fuyait les sorties, avait très peu d’amis et n’avait jamais connu beaucoup de succès auprès des femmes.
Alors, d’où lui serait venue une épouse ?
Et pourtant, une jeune femme apparut dans sa vie.
Elle s’appelait Claire.
Dès leur première rencontre, Élisabeth la prit en aversion.
La jeune femme lui parut brusque, exigeante et trop sûre d’elle. Claire savait exactement ce qu’elle voulait et n’avait aucune intention de se contenter de peu.
La grand-mère conclut aussitôt qu’elle représentait le pire choix possible pour son Julien.
— Tu te rends compte de la personne avec qui tu t’es engagé ? se lamentait-elle. Ce n’est pas une jeune fille, c’est un requin ! Tu lui tends le doigt, elle te dévore le bras. Il te faut une fille douce, tranquille, qui aime rester à la maison et qui sache apprécier une famille. Mais elle ? Regarde tout ce qu’elle exige ! Elle va gâcher toute ton existence.
— Mamie, arrête un peu.
— Certainement pas ! Qu’est-ce que tu lui trouves ? Si encore c’était une beauté exceptionnelle… Mais non, c’est une fille ordinaire ! Maigre, le nez en l’air, elle parle à tout le monde comme si la moitié du monde lui devait quelque chose. Elle a simplement compris que tu étais gentil et inexpérimenté, alors elle s’est accrochée à toi.
— Je l’aime.
— Aujourd’hui, tu l’aimes. Demain, tu viendras pleurer chez moi ! Quitte-la tant qu’il en est encore temps.
Mais, pour la première fois de sa vie, Julien refusa de lui obéir.
Il était réellement amoureux.
Claire n’était ni mannequin ni une beauté remarquable. De taille moyenne, mince, elle ne possédait rien de particulièrement spectaculaire.
Pour Julien, elle était pourtant la première femme à lui témoigner un véritable intérêt.
C’était elle qui téléphonait.
Elle proposait les rendez-vous.
Elle riait à ses plaisanteries.
Elle faisait des projets.
Pour un homme habitué à ne jamais attirer l’attention féminine, cela suffisait largement.
Cette rencontre fortuite bouleversa son existence.
Et il ne voulait pas laisser sa grand-mère tout détruire.
Un allié inattendu se rangea du côté de Julien : son voisin, Henri.
Cet homme âgé et célibataire observait Élisabeth depuis longtemps déjà.
Il lui portait ses sacs.
Changeait ses ampoules.
Passait le soir « seulement cinq minutes » et restait finalement boire du thé jusqu’à une heure avancée.
Julien comprenait parfaitement ce qui se préparait.
Un jour, il lança prudemment à sa grand-mère :
— Henri ne vient pas chez toi uniquement pour discuter.
Elle éclata de rire.
— Julien, à mon âge, tu crois vraiment que je vais vivre une histoire d’amour ? Je devrais plutôt penser à mon âme.
— Tu n’as que soixante ans.
— « Que » soixante ans ! s’exclama Élisabeth en frottant son genou douloureux. Le matin, je me lève comme si tout mon corps était rouillé.
— Henri a cinq ans de plus que toi et il va très bien. Il court le matin, fait de la gymnastique et ne met presque jamais les pieds chez le médecin.
— Eh bien, qu’il continue à courir.
— Tu pourrais au moins commencer à marcher. Il t’invite depuis longtemps.
Élisabeth plissa les yeux avec méfiance.
— Pourquoi tiens-tu tant à me faire sortir de la maison ? Tu veux peut-être installer ta Claire ici ?
Julien recula, blessé.
— Mamie, comment peux-tu dire une chose pareille ? Je m’inquiète seulement pour ta santé !
— Je vous connais, vous les jeunes.
Puis elle sourit malgré elle.
— Allez, ne boude pas. Je plaisantais. D’ailleurs, Henri m’a vraiment acheté des chaussures de sport. Il dit que nous irons faire le tour du parc tous les soirs.
Cette plaisanterie contenait bien plus de vérité que Julien ne voulait l’admettre.
Il espérait réellement qu’Élisabeth finirait par s’installer chez Henri.
Alors, le grand appartement de trois pièces resterait à la disposition du jeune couple.
Mais Élisabeth n’avait aucune intention d’abandonner son logement.
Même chez Henri, elle se plaignait régulièrement de Julien et de Claire.
— Elle attend seulement de pouvoir entrer ici en maîtresse des lieux, s’indignait-elle. Tu crois que je ne le vois pas ? Julien ne l’intéresse peut-être pas tant que ça. C’est l’appartement qu’elle veut.
— Allons, Élisabeth, cesse donc, essayait de la calmer Henri. Le garçon est adulte. Qu’il règle ses affaires lui-même.
— Il réglera tout, oui ! On le manipulera et il remerciera encore la personne qui l’aura trompé.
— Ils se marieront, auront des enfants. Ce serait une bonne chose.
Henri sourit tristement.
— Moi, Dieu ne m’a jamais donné d’enfant. Parfois, j’ai peur. Je vis seul. S’il m’arrivait quelque chose, personne ne pourrait même appeler les secours.
— Ne raconte pas de sottises, répondait Élisabeth en agitant la main. Tu m’as, et Julien habite tout près. Personne ne te laissera seul. Finis ton thé et allons marcher.
Peu à peu, leurs promenades devinrent quotidiennes.
Puis, environ un mois plus tard, Henri lui fit une proposition inattendue :
— Élisabeth, viens vivre chez moi.
Elle faillit lâcher sa tasse.
— Tu as perdu la tête ?
— Pourquoi donc ? Nous sommes bien tous les deux. Julien pourrait vivre avec Claire. Ton appartement ne disparaîtra pas. Au moins, ils seraient débarrassés de ta surveillance permanente. Peut-être que ton petit-fils verrait plus vite quel genre de femme il a choisie.
Élisabeth resta silencieuse.
— Je ne sais pas…
— Tu répètes toi-même que vous vous disputez sans arrêt.
— Il m’en veut. Il dit que je l’empêche de vivre.
— Alors laisse-le vivre. Il faut parfois se tromper seul pour comprendre certaines choses.
Finalement, Élisabeth accepta.
— D’accord. Je vais essayer de rester chez toi. Mais seulement quelque temps.
Le lendemain, elle commença à remplir ses valises.
En apercevant le bagage, Julien eut toutes les peines du monde à dissimuler sa joie.
— Mamie, tu emménages chez Henri ?
— Ne te réjouis pas trop vite ! répondit-elle sèchement. Je vais seulement tenter l’expérience. Toi et Claire pouvez rester ici pour le moment. Mais n’oublie pas : cet appartement est à moi. Je ne tolérerai aucun désordre. Je passerai vérifier.
— Bien sûr.
— Si je découvre que ta Claire ne fait rien à la maison, je la mets dehors immédiatement.
— Claire tient parfaitement une maison.
— Nous verrons bien.
Julien rayonnait.
Claire, en revanche, accueillit la nouvelle avec beaucoup moins d’enthousiasme.
— Donc elle va vivre dans l’appartement voisin et venir ici tous les jours pour nous inspecter ?
— Pas tous les jours.
— Tu connais mal ta grand-mère ?
— Claire, au moins nous n’aurons pas de loyer à payer. Il y a trois pièces, une vraie cuisine et le quartier est agréable.
Il lui était difficile de contredire cet argument.
Avant de rencontrer Julien, Claire louait une chambre dans un vieil appartement partagé où les voisins faisaient du bruit à toute heure.
Un logement indépendant et spacieux représentait donc une amélioration considérable.
Et, quelque part en elle, elle espérait réellement qu’un jour l’appartement reviendrait entièrement à Julien.
À peine installée, Claire commença à parler de mariage.
C’est alors que Julien se montra soudain réticent.
— Ne nous précipitons pas.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Nous n’avons pas d’argent. Je veux un vrai mariage, pas une simple signature à la mairie suivie d’un retour à la maison.
— Et tu comptes trouver l’argent où ?
— Ma grand-mère finira par se calmer. Elle a des économies.
Claire pinça les lèvres.
— Donc, une fois encore, tout dépend de ta grand-mère ?
— Il faut patienter encore un peu.
Et patienter, il fallut vraiment le faire.
Élisabeth revenait presque chaque jour.
Elle passait un doigt sur une étagère.
— Il y a de la poussière.
Elle ouvrait le réfrigérateur.
— Encore des plats préparés ?
Elle repoussait Claire devant la cuisinière.
— Qui prépare un poulet de cette façon ? Julien n’aime pas le riz. Il lui faut des pommes de terre. Donne-moi ça, je vais m’en charger.
Après chacune de ces visites, Claire bouillait de rage.
— Dis-lui quelque chose !
— Qu’est-ce que tu veux que je dise ? C’est son appartement.
— Elle m’humilie !
— Ne fais pas attention.
— Est-ce que tu seras un jour capable de me défendre ?
Julien soupirait.
— Elle a été comme une mère pour moi. Je ne peux pas me disputer avec elle.
En réalité, il attendait seulement que le problème se règle de lui-même.
D’autant qu’Élisabeth commençait réellement à se plaindre de son état.
Elle avait parfois la tête qui tournait.
Sa vue se brouillait.
Une bouffée de chaleur la surprenait sans prévenir.
— C’est l’âge, disait-elle pour minimiser. Il fait trop chaud dans la cuisine, voilà pourquoi ma tension monte.
Henri ne se satisfaisait pas de ces explications.
— Élisabeth, arrête de faire la courageuse. Demain, nous allons chez le médecin.
— Pourquoi faire ?
— Parce que tu as soixante ans, pas seize. J’ai déjà appelé un médecin que je connais.
— Tu as tout décidé sans moi.
— Sinon, je ne réussirai jamais à te convaincre.
Elle finit par accepter.
— Très bien. Cela fait longtemps que je voulais faire un bilan. C’est peut-être un problème de circulation.
Le lendemain matin, ils se rendirent dans une clinique.
Les résultats furent si surprenants qu’Élisabeth resta plusieurs minutes incapable de croire ce qu’elle venait d’entendre.
Le médecin, un homme âgé au visage fatigué, relut longuement les documents. Il retira ses lunettes, nettoya les verres, les remit, puis examina encore les résultats.
— Madame Élisabeth…
Elle serra nerveusement son sac à main.
— Ne tournez pas autour du pot, docteur. Si c’est grave, dites-le-moi franchement.
Le médecin secoua la tête.
— Ce n’est pas exactement cela.
— Alors qu’y a-t-il ?
— Certains résultats sont extrêmement inhabituels. Nous devons refaire les analyses et procéder à des examens complémentaires. Et puis…
Il la regarda avec une perplexité évidente.
— Le test indique une grossesse.
Élisabeth ne saisit pas immédiatement le sens de ses paroles.
— Quel test ?
— Le test de grossesse. Il est positif.
Elle devint livide.
— Docteur, j’ai soixante ans.
— Je connais votre date de naissance.
— J’ai un petit-fils adulte !
— C’est précisément pour cette raison que je vous explique qu’il faut tout vérifier. À votre âge, une telle situation exige une surveillance médicale très attentive. Un seul examen ne permet pas de tirer une conclusion définitive.
Mais Élisabeth n’entendait déjà presque plus le médecin.
Ses oreilles bourdonnaient.
Lorsqu’elle sortit dans le couloir, Henri se leva aussitôt de sa chaise.
— Élisabeth, tu es blanche comme un linge. Qu’est-ce qui se passe ?
Elle le fixa, complètement désorientée.
— Ils m’ont dit… que le test était positif.
— Quel test ?
— Celui de grossesse.
Henri demeura immobile.
Pendant quelques secondes, il la regarda sans comprendre. Puis ses yeux s’agrandirent.
— Tu es sérieuse ?
— Est-ce que j’ai l’air d’avoir envie de plaisanter ?
Il s’assit lentement à côté d’elle.
— Mais nous…
Élisabeth rougit violemment.
Depuis qu’elle avait commencé à vivre chez lui, leur relation avait changé. Pendant des années, ils n’avaient été que voisins et amis. Désormais, pour la première fois, ils s’étaient autorisés à devenir véritablement proches.
Mais aucun d’eux n’avait envisagé la possibilité d’un enfant.
— Il faut refaire tous les examens, dit-elle. Le médecin lui-même n’en revient pas.
Henri, lui, se mit soudain à sourire.
— Si cela se confirme…
— Pourquoi souris-tu ?
— Élisabeth, j’ai rêvé toute ma vie d’avoir un enfant.
— Henri, tu t’entends parler ? J’ai soixante ans.
Il lui prit la main.
— Justement. Nous ferons exactement ce que les médecins nous diront. Pas question d’improviser.
Élisabeth rentra chez elle complètement bouleversée.
Julien remarqua immédiatement son état.
— Mamie, qu’est-ce qu’il y a ? Tout va bien ?
Elle retira son manteau et entra dans la cuisine.
Claire se tenait près de l’évier.
— Asseyez-vous tous les deux.
Julien se raidit.
— Que s’est-il passé ?
Élisabeth le regarda, puis tourna les yeux vers Claire.
— Les médecins pensent que je suis enceinte. Ils vont procéder à d’autres examens pour le confirmer.
Claire resta figée, une assiette entre les mains.
Julien pâlit.
— Quoi ?
— Tu as très bien entendu.
— Mais, mamie, tu as soixante ans !
— Crois-tu que je l’ai oublié ?
— Mais c’est…
Il ne termina pas sa phrase.
Henri posa doucement une main sur l’épaule d’Élisabeth.
— Rien n’est encore certain. Les médecins doivent poursuivre les examens.
Julien ne semblait plus entendre personne.
D’autres pensées tournaient déjà frénétiquement dans son esprit.
Si sa grand-mère attendait vraiment un enfant, tout allait changer.
L’appartement.
L’héritage.
La relation entre Élisabeth et Henri.
Et ses propres projets.
Claire fut la première à prononcer à voix haute ce qu’il redoutait de formuler.
— Et nous, alors ?
Julien se retourna brusquement.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Tu m’as toujours dit que cet appartement finirait par être à toi.
— Claire, ce n’est vraiment pas le moment !
— Alors quand sera-ce le moment ?
— Tais-toi !
C’était la première fois qu’il lui criait dessus avec une telle brutalité.
À cet instant précis, Élisabeth observa attentivement son petit-fils.
Sa réaction lui parut étrange.
Il n’avait pas l’air seulement surpris.
Il ne semblait pas non plus heureux.
Il paraissait terrifié.
Les derniers mois lui revinrent soudain à l’esprit.
Les thés du soir.
Julien insistait souvent pour les préparer lui-même.
Parfois, de petites boîtes étaient posées près de sa tasse.
Elle ne s’en était jamais préoccupée. Elle pensait qu’il s’agissait de vitamines.
Puis elle se souvint d’autre chose.
Après certains de ces thés, une somnolence inhabituelle l’envahissait.
Le lendemain, au contraire, elle ressentait une énergie étrange.
Ce n’était peut-être qu’une coïncidence.
Ou peut-être pas.
Élisabeth fronça les sourcils.
— Julien.
— Oui ?
— Qu’est-ce que tu me donnais ?
Il cligna des yeux.
— De quoi parles-tu ?
— Dans mon thé.
Le visage du jeune homme changea instantanément.
— Rien.
— Ne mens pas.
— Mamie, qu’est-ce qui te prend ?
— Je t’ai vu plusieurs fois ajouter quelque chose dans ma tasse.
Claire se tourna vivement vers son fiancé.
— Qu’est-ce qu’elle raconte ?
— Je n’ai rien fait !
— Julien, déclara Élisabeth d’une voix glaciale, dis-moi immédiatement la vérité.
Il détourna les yeux.
Cela suffit.
Henri se leva.
— Tu faisais avaler quelque chose à ta propre grand-mère ?
— Ce n’était rien de grave !
— Qu’est-ce que c’était ?
— Je ne sais pas !
— Comment ça, tu ne sais pas ?
Julien serra les poings.
— Je les ai commandés sur Internet.
Le silence tomba dans la cuisine.
— Qu’as-tu commandé ? demanda lentement Élisabeth.
— Des compléments. Il était écrit qu’ils aidaient à retrouver de l’énergie, à mieux dormir et à améliorer le métabolisme…
— Et tu les ajoutais en cachette dans mon thé ?
— Je voulais simplement que tu ailles mieux !
Élisabeth le regarda comme si elle le découvrait pour la première fois.
— Si tu voulais m’aider, pourquoi ne m’en as-tu pas parlé ?
Julien resta muet.
— Pourquoi ?
— Parce que tu aurais refusé !
— Et tu t’es dit que tu avais le droit de me faire prendre n’importe quoi sans me prévenir ?
— Je ne pensais pas que c’était dangereux.
— Est-ce que tu as seulement réfléchi ?
Claire s’éloigna de lui.
— Tu ne m’avais jamais parlé de ça.
— Parce que cela ne te concernait pas !
— Mais tu es devenu complètement fou ?
Henri se retenait difficilement de perdre son calme.
— Va chercher immédiatement l’emballage.
— Pourquoi ?
— Pour le montrer au médecin. Tout de suite.
Julien jeta un regard inquiet à sa grand-mère.
Et Élisabeth comprit soudain.
Ou du moins, elle comprit l’essentiel.
— Tu voulais que je cesse de me mêler de votre vie.
Il ne répondit pas.
— C’est bien cela ?
— Mamie…
— Tu espérais que je sois plus calme. Que je vienne moins souvent. Peut-être même que je m’installe définitivement chez Henri.
— Je ne voulais pas te faire de mal.
— Tu voulais seulement que je ne sois plus un obstacle.
— Ce n’est pas la même chose !
— Pour moi, désormais, ça l’est.
Élisabeth détourna le visage.
Pendant des années, elle avait cru que la pire douleur de sa vie était survenue le jour où elle avait perdu sa fille.
Mais celle qu’elle ressentait maintenant était différente.
L’enfant qu’elle avait élevé à la place de sa fille disparue, celui auquel elle avait consacré ses meilleures années et qu’elle avait protégé contre le monde entier, avait secrètement manipulé sa santé parce qu’elle gênait ses projets.
— J’aurais pu mourir à cause de ce que tu me faisais prendre, dit-elle doucement.
Julien devint encore plus pâle.
— Mais tu n’es pas morte.
Élisabeth se retourna violemment vers lui.
— C’est ton excuse ?
— Je voulais bien faire !
— Pour qui ?
Il ne trouva rien à répondre.
Henri prononça d’une voix froide :
— Pour lui-même.
Julien s’emporta.
— Ne vous mêlez pas de ça !
— Je m’en mêlerai dès qu’il sera question de la santé de la femme avec laquelle je vis.
— Tout cela, c’est à cause de vous !
— Non, Julien, coupa Élisabeth en levant la main. Ça suffit.
Elle fixa longuement son petit-fils, avec une tranquillité presque douloureuse.
— Demain, tu feras tes valises.
— Quoi ?
— Tu partiras.
Claire se leva d’un bond.
— Mais où allons-nous vivre ?
— Ce n’est plus mon problème.
— Et l’appartement ?
— Il est à moi.
— Julien a grandi ici !
— Et c’est justement pour cette raison que je l’ai laissé pendant toutes ces années croire qu’il lui appartenait déjà.
Le jeune homme la regardait, désemparé.
— Mamie, tu es sérieuse ?
— Pour la première fois depuis longtemps, je le suis absolument.
— Tout ça pour quelques comprimés ?
— Ce n’est pas une histoire de comprimés.
Elle secoua la tête.
— C’est une trahison.
Claire entra dans une crise de nerfs.
— Je ne retournerai pas vivre dans une chambre louée ! Julien, dis-lui quelque chose !
— Tais-toi ! cria-t-il.
Mais son assurance habituelle avait disparu.
Quelques jours plus tard, ils quittèrent réellement l’appartement.
Pour la première fois de sa vie, Julien se retrouva dans une situation où personne n’allait résoudre ses problèmes à sa place.
Il dut trouver un emploi stable.
Il dut chercher une chambre peu coûteuse.
Il dut payer lui-même sa nourriture, ses charges et ses transports.
Claire ne tint pas longtemps.
Tant que l’espoir d’un grand appartement et d’une existence confortable demeurait à portée de main, elle parlait d’amour.
Lorsqu’elle comprit que Julien devait repartir presque de zéro, leur relation se dégrada rapidement.
Quelques mois plus tard, ils se séparèrent.
Pendant ce temps, Élisabeth resta sous surveillance médicale constante.
Les médecins répétèrent les analyses, contrôlèrent attentivement son état et cherchèrent à identifier les compléments inconnus que Julien lui avait fait prendre sans autorisation.
Aucun spécialiste n’affirma que ces substances étaient à l’origine de la grossesse. Tous insistèrent cependant sur un point : à son âge, aucun médicament ni complément ne devait être consommé sans prescription ni suivi médical.
Pour Élisabeth, ce qui lui arrivait demeurait irréel.
Elle avait peur.
Certaines nuits, elle se réveillait en se demandant si elle n’était pas en train de commettre une folie.
Mais Henri était là.
Il l’accompagnait à chaque examen.
Surveillait son alimentation.
Notait les questions à poser aux médecins.
Pour la première fois de son existence, il se préparait à devenir père et vivait cette attente avec une émotion presque sacrée.
Julien venait parfois la voir.
Au début, Élisabeth l’accueillait avec une grande froideur.
Il apportait des fruits.
Essayait de plaisanter.
Lui demanda pardon à plusieurs reprises.
Mais elle ne cédait pas.
— Je t’ai pardonné, Julien.
— Alors pourquoi me parles-tu comme ça ?
— Pardonner et faire de nouveau confiance sont deux choses différentes.
Il baissa la tête.
— Je ne voulais vraiment pas te faire de mal.
— Je te crois.
— Alors…
— Tu as décidé à ma place de ce que tu pouvais faire subir à mon corps, simplement parce que cela t’arrangeait.
Elle le regarda droit dans les yeux.
— Tu es un adulte. Je t’ai élevé et je t’ai donné tout ce que je pouvais. Il est temps que tu répondes toi-même de tes actes.
— Donc, je ne compte plus pour toi ?
— Ne dis pas de bêtises. Tu es mon petit-fils et tu le resteras.
Sa voix s’adoucit légèrement.
— Mais le petit garçon auquel je pardonnais tout parce qu’il avait perdu ses parents n’existe plus. Tu as grandi depuis longtemps. C’est moi qui ai mis trop de temps à l’accepter.
Avec le temps, leur relation changea.
Elle ne redevint jamais comme avant.
Elle devint plus prudente.
Plus adulte.
Puis arriva le jour de l’accouchement, et Julien se rendit malgré tout à l’hôpital.
Dans le couloir, il aperçut Henri.
L’homme semblait épuisé et heureux à la fois.
— Alors ? demanda Julien.
Henri sourit.
— Une petite fille.
Un peu plus tard, Julien fut autorisé à entrer dans la chambre.
Élisabeth était allongée, fatiguée, mais rayonnante.
À côté d’elle dormait un minuscule bébé.
— Comment l’avez-vous appelée ? demanda-t-il à voix basse.
Élisabeth baissa les yeux vers l’enfant.
— Sophie.
Julien comprit immédiatement.
C’était le prénom de sa mère.
Il se détourna vers la fenêtre afin que personne ne voie ses lèvres trembler.
— Mamie…
— Oui ?
— Pardonne-moi.
Élisabeth resta silencieuse quelques secondes.
Puis elle répondit :
— Je t’ai déjà pardonné.
— J’ai tout gâché.
— Non.
Elle leva les yeux vers lui.
— Tu nous as simplement obligés tous les deux à grandir. Moi, parce que j’ai enfin cessé de vivre uniquement à travers ta vie. Et toi, parce que tu as découvert que personne ne répondrait désormais de tes décisions à ta place.
Julien s’approcha.
— Est-ce que je peux la regarder ?
Élisabeth arrangea délicatement le bébé.
La petite dormait, le poing minuscule fermé.
— Voilà ta tante, murmura-t-elle avec un sourire.
Julien tenta de sourire à son tour.
Il n’y parvint presque pas.
En regardant la petite Sophie, il comprit à quel point tout avait changé.
Autrefois, il croyait que le plus grand problème de sa vie était la surveillance de sa grand-mère, son excessive protection et son refus de lui abandonner l’appartement.
À présent, tout cela lui paraissait si dérisoire qu’il en avait honte.
Il quitta l’hôpital seul.
La nuit tombait déjà.
Et, pour la première fois depuis de nombreuses années, il pleura sans s’apitoyer sur lui-même.
Il avait honte.
Honte de ses mensonges.
Honte des produits versés en secret dans le thé.
Honte d’avoir voulu bâtir son avenir aux dépens de la femme qui avait autrefois renoncé à sa propre vie pour lui.
Mais le passé ne s’efface pas avec une seule demande de pardon.
La confiance ne revient pas en une soirée.
On ne peut que la regagner lentement.
Dans la chambre, Élisabeth regardait la petite Sophie dormir.
Henri était assis près du lit et lui tenait doucement la main.
— Tu as peur ? demanda-t-il.
— Terriblement.
— Moi aussi.
Elle lui sourit.
— Nous sommes de sacrés parents.
— Ce n’est pas grave. Nous apprendrons.
Élisabeth contempla sa fille nouveau-née.
Elle avait longtemps pensé qu’après soixante ans, la vie devait devenir plus calme.
Qu’il ne lui resterait plus que le jardin, les médicaments, quelques visites et l’attente tranquille de la vieillesse.
Mais le destin en avait décidé autrement.
Elle avait de nouveau quelqu’un pour qui se lever la nuit.
Elle connaîtrait encore les premières dents.
Les premiers pas.
Le premier mot.
L’école.
Les fêtes.
Et toutes ces inquiétudes qu’elle croyait avoir oubliées.
Élisabeth serra doucement sa fille contre elle.
Elle ignorait combien d’années lui seraient encore accordées.
Mais elle savait une chose avec une certitude absolue.
Désormais, elle ne laisserait plus personne décider de son existence à sa place.
Ni son petit-fils bien-aimé.
Ni ceux qui l’entouraient.
Ni les attentes des autres.
Car une seconde chance, aussi improbable soit-elle, est trop précieuse pour être une nouvelle fois sacrifiée au profit de quelqu’un d’autre.