Quelques minutes plus tard, un premier cri faible traversa le bloc opératoire.
Puis il s’interrompit.
— La petite ne respire pas !
Le néonatologue prit aussitôt le nouveau-né et commença les gestes de réanimation.
Pendant ce temps, Claire continuait à se battre pour sauver la mère.
— La perte de sang augmente !
— Le sang compatible arrive !
— La tension chute de nouveau !
Claire donnait ses ordres d’une voix calme et précise. Pourtant, chacun dans la salle savait que la moindre erreur pouvait coûter une vie et que chaque seconde comptait.
Dans les couloirs, l’éclairage supplémentaire fut allumé.
Des médecins arrivèrent directement de chez eux. Tous savaient que si Claire les faisait appeler au milieu de la nuit, la situation devait être véritablement critique.
Quarante minutes plus tard, la petite fille recommença enfin à respirer seule.
— Le rythme est revenu ! annonça le néonatologue.
Il fallut encore près d’une demi-heure pour stabiliser Élodie.
Claire ne sortit du bloc qu’à l’approche de l’aube.
L’horloge indiquait 4 h 38.
Elle retira ses gants et s’appuya un instant contre le mur.
Presque toute l’équipe qui avait participé à l’intervention attendait dans le couloir.
— La maman est en vie. La petite aussi, déclara Claire. Vous avez tous fait un travail remarquable.
Camille fondit soudain en larmes.
— Docteure, si vous ne nous aviez pas réunis…
— Si chacun ici n’avait pas fait son travail, ma seule présence n’aurait pas suffi.
À cet instant, la mère d’Élodie sortit en courant d’une chambre voisine.
Dès qu’elle aperçut Claire, elle se précipita vers elle.
— Docteure ! Merci ! Vous avez sauvé ma fille et ma petite-fille !
Claire posa doucement ses mains sur ses épaules.
— C’est le travail de toute une équipe.
— Non, vous avez fait bien davantage !
La femme lui embrassa les mains puis s’écria, sans se soucier des personnes autour d’elle :
— Que Dieu vous protège, docteure Claire !
Personne ne sourit ni ne fit de plaisanterie.
Les membres du personnel regardaient simplement leur directrice.
Avec respect.
Le matin où tout le service se leva devant elle
Claire s’apprêtait à rejoindre son bureau lorsqu’elle entendit soudain une voix qu’elle connaissait trop bien :
— Voilà notre petite femme de ménage ! Même la nuit, elle ne peut pas se passer des couloirs de l’hôpital !
Hélène se tenait à l’entrée du service.
Sophie était à côté d’elle, accompagnée de deux autres membres de la famille.
La belle-mère avait manifestement fait le déplacement exprès pour montrer aux autres le « véritable lieu de travail » de sa bru et la surprendre épuisée après sa garde de nuit.
Julien se trouvait un peu plus loin.
— Maman, parle moins fort, murmura-t-il. Il y a des patientes ici.
— Pourquoi devrais-je me taire ? Je dis simplement la vérité !
Hélène désigna Claire du doigt.
— Regardez-la ! Elle passe la nuit à courir dans l’hôpital, mais à la maison elle ne sert à rien. Elle vide les bassins, change les draps et se donne des airs de grande dame.
L’un des parents esquissa un sourire embarrassé.
Claire n’eut même pas le temps de répondre.
La cheffe de service prit la parole à sa place.
— Madame, vous êtes en train d’insulter la directrice du centre périnatal régional.
Hélène se figea.
— Quoi ?
— Vous avez très bien entendu. Claire dirige cet établissement.
La belle-mère promena un regard égaré autour d’elle.
— Vous le saviez tous ?
— Bien sûr, répondit l’infirmière en chef. Nous travaillons avec elle tous les jours.
— Mais elle disait qu’elle était simplement médecin…
— Elle est médecin, intervint Camille. Et c’est l’une des meilleures responsables avec lesquelles j’ai eu la chance de travailler.
Peu à peu, les membres du service s’approchèrent de Claire.
Les médecins la saluèrent avec respect.
Les infirmières lui adressèrent un signe de tête.
Les agents hospitaliers la remercièrent de ne jamais rabaisser le personnel et de toujours défendre les personnes qui travaillaient sous ses ordres.
Sans que personne ne le demande, le couloir sembla se former autour d’elle.
Hélène observait la scène, incapable pour la première fois de trouver une réplique.
— Qu’est-ce qui se passe ici ? demanda doucement Sophie.
La cheffe de service se tourna vers elle.
— Les gens expriment leur respect à une femme qui, cette nuit, a sauvé une mère et son enfant.
Claire regarda enfin sa belle-mère.
— Je n’ai jamais eu honte de mon métier. Et même si j’avais réellement été agent hospitalier, je n’aurais rien eu à en avoir honte. C’est un travail difficile et honnête. Mais je suis fatiguée de vous voir utiliser cette profession comme une insulte.
Hélène ouvrit la bouche, mais aucun mot ne sortit.
— Je n’ai pas besoin de vous prouver ma valeur, poursuivit Claire. Ni avec mes diplômes, ni avec mon poste, ni avec les remerciements des patientes. Pourtant, ce matin, vous êtes venues sur mon lieu de travail dans le seul but de m’humilier une fois encore devant les autres.
Julien fit soudain un pas en avant.
— Maman, ça suffit.
Hélène se retourna vivement vers lui.