Chaque dimanche, je venais fleurir la tombe de mon mari… jusqu’au jour où un inconnu déposa des chrysanthèmes avec un ruban portant ces mots : « À papa — Adrien »

— Je suis désolé. Je ne voulais pas vous déranger. Vraiment. Je viens parfois ici, c’est tout. Il a tellement fait pour moi… Je ne pouvais pas ne plus venir.

Les larmes me montèrent aux yeux.

Je me mordis la lèvre.

Pas maintenant.

Il ne fallait pas pleurer maintenant.

— Il ne m’a jamais parlé de toi, dis-je. Je ne savais même pas que tu existais.

Adrien baissa la tête.

Puis il leva une main, comme s’il voulait me toucher, mais s’arrêta avant de m’atteindre.

— Je comprends. Et je ne veux rien de vous. Ni argent, ni héritage, rien. Je voulais seulement venir le voir. Lui rendre hommage.

Alors je fis quelque chose que je n’aurais jamais imaginé faire.

Je m’avançai encore.

Et je pris sa main.

Sa paume était froide.

Elle tremblait, elle aussi.

— Venez, dis-je. Il y a un bon café pas très loin. Nous boirons quelque chose de chaud, et vous me parlerez de vous.

Adrien me regarda comme si je venais de lui proposer de partir immédiatement pour une autre planète.

Il resta silencieux quelques secondes.

Puis il hocha lentement la tête.

Nous quittâmes l’allée du cimetière côte à côte.

Nous ne parlions toujours pas.

Mais ce silence-là n’avait plus le même poids.

Au café, nous restâmes près de trois heures.

J’appris qu’Adrien travaillait comme testeur dans une entreprise informatique de la région.

Il vivait dans un quartier résidentiel de la ville.

Il était marié.

Et il avait une fille de trois ans.

— Comment s’appelle-t-elle ? demandai-je.

Il hésita légèrement.

— Juliette.

Je sursautai.

Adrien le remarqua et rougit aussitôt.

— Ma mère a proposé ce prénom en hommage à lui. Je ne savais pas ce que vous en penseriez…

Je le regardai.

— C’est un très joli prénom.

Il ne répondit rien.

— Vraiment très joli.

Un mois plus tard environ, j’invitai Adrien, sa femme Marion et leur petite Juliette chez moi.

Dès le matin, je préparai une tarte aux pommes en suivant l’ancienne recette de Julien.

Ensuite, je sortis du placard les albums où nous avions conservé nos photographies de famille.

Ils arrivèrent un peu avant le déjeuner.

Juliette portait une veste rose et d’immenses nœuds dans les cheveux.

À peine entrée dans le salon, elle aperçut le piano et tendit aussitôt les mains vers le clavier.

— Je peux ? demanda-t-elle doucement en me regardant de ses grands yeux.

Je lui fis signe que oui.

Elle appuya prudemment sur deux touches.

Do.

Mi.

Puis elle éclata d’un rire si clair que ma poitrine se serra.

Marion m’adressa un sourire gêné.

— Excusez-la, elle touche à tous les instruments…

— Laissez-la jouer, répondis-je.

Nous nous installâmes autour de la table et parlâmes de choses simples.

Du travail.

De la hausse des prix.

Du temps.

De cet hiver qui semblait ne jamais vouloir finir.

Et, pour la première fois depuis de longs mois, mon appartement ne me parut plus vide.

Lorsqu’ils s’apprêtèrent à repartir, je restai près de la fenêtre.

Je regardai Adrien installer sa fille dans son siège.

Juliette — oui, dans ma tête, je l’appelais déjà ainsi — me fit un petit signe de la main à travers la vitre arrière.

La voiture démarra.

Je refermai la porte derrière eux.

Puis je m’appuyai contre le chambranle et fermai les yeux.

Sur la commode se trouvait la photographie de Julien.

Celle où il affichait son sourire un peu coupable.

Je la contemplai longuement.

Et, pour la première fois depuis un an, je compris que je lui souriais à mon tour.

Sans colère.

Sans reproche.

Sans amertume.

Je souriais simplement.