Elle tenait de petites cartes colorées. Sur chacune d’elles, on voyait des mains placées dans une position différente. Un gros livre était ouvert sur le lit.
Sur sa couverture, on pouvait lire :
« La langue des signes française pour les enfants ».
Je suis restée figée.
— Qu’est-ce que c’est ? ai-je fini par demander.
Camille m’a regardée droit dans les yeux.
— Un nouveau garçon est arrivé dans notre classe. Il s’appelle Hugo. Il n’entend pas et parle très peu avec les autres. Certains enfants se moquent de lui parce qu’il communique avec ses mains.
Mon père a alors pris la parole :
— Camille m’a raconté ce qui se passait. Quand j’étais jeune, j’ai travaillé quelque temps dans une école pour enfants sourds. Elle m’a demandé de lui apprendre la langue des signes.
Je les ai observés, complètement désemparée.
— Mais pourquoi me le cacher ?
Camille s’est approchée de moi et m’a pris la main.
— Vendredi, c’est l’anniversaire d’Hugo. Sa maman nous a dit qu’aucun camarade ne l’avait encore jamais félicité dans sa langue. Nous voulions lui préparer une vraie surprise. Grand-père m’a dit qu’après, nous t’apprendrions les signes, quand je les connaîtrais tous.
Les yeux de mon père se sont remplis de larmes.
— Je ne couvrais ses mains que parce qu’elle voulait garder la surprise. Mais toi, tu as cru que je…
Sa voix s’est brisée avant qu’il puisse terminer.
Je me suis agenouillée devant son fauteuil et j’ai serré sa main très fort.
— Papa, pardonne-moi, je t’en supplie.
Deux jours plus tard, je les ai accompagnés à l’école.

Quand Hugo est entré dans la classe, tous les élèves ont levé les mains en même temps. Camille s’est placée devant eux et a commencé à reproduire les gestes que son grand-père lui avait appris.
Toute la classe lui a adressé son message en langue des signes :
« Joyeux anniversaire, Hugo ! Nous sommes heureux que tu sois avec nous. »
Le garçon est resté immobile, comme s’il n’osait pas croire ce qu’il voyait.
Puis son visage s’est éclairé d’un immense sourire et il s’est précipité vers Camille.
Ce soir-là, ma fille s’est de nouveau endormie près de son grand-père. Mais lorsque je suis entrée dans la chambre, mon père n’a plus essayé de dissimuler quoi que ce soit.
Camille a lentement levé la main et fait bouger ses doigts.
— Ça veut dire : « Je t’aime, maman ».

J’ai reproduit le geste à mon tour.
Puis j’ai regardé mon père.
Le secret qui m’avait tant effrayée n’était en réalité que l’un des gestes les plus généreux de ma fille.
Et le vieil homme dont j’avais osé douter, ne serait-ce qu’un instant, lui apprenait simplement à parler une langue qui n’a besoin ni de voix…
ni d’ouïe.
Il suffit de vouloir comprendre l’autre.
Et d’avoir un cœur capable de bonté.