Entre ses doigts, elle tenait de petites cartes colorées. Chacune représentait des mains placées d’une façon particulière. Sur le lit reposait un gros livre grand ouvert.
Sur sa couverture, on pouvait lire :
« La langue des signes française pour les enfants ».
Je suis restée incapable de bouger.
— Qu’est-ce que c’est ? ai-je finalement murmuré.
Élodie m’a regardée droit dans les yeux.
— Un nouveau garçon est arrivé dans notre classe. Il s’appelle Hugo. Il n’entend pas et parle très peu avec les autres. Certains enfants se moquent de lui parce qu’il communique avec ses mains.
Mon père a alors pris la parole :
— Élodie m’a raconté ce qui se passait. Quand j’étais jeune, j’ai travaillé quelque temps dans une école pour enfants sourds. Elle m’a demandé de lui apprendre la langue des signes.
Je les ai fixés, complètement déconcertée.
— Mais pourquoi me l’avoir caché ?
Élodie s’est approchée et m’a pris la main.
— Vendredi, c’est l’anniversaire d’Hugo. Sa maman nous a dit qu’aucun de ses camarades ne l’avait encore jamais félicité dans sa langue. Nous voulions lui préparer une vraie surprise. Papy m’a dit qu’ensuite, quand je connaîtrais tous les signes, je pourrais aussi te les apprendre.
Les yeux de mon père se sont remplis de larmes.
— Je recouvrais ses mains uniquement parce qu’elle voulait garder la surprise. Mais toi, tu as cru que je…
Il n’a pas réussi à terminer sa phrase.
Je me suis agenouillée devant son fauteuil et j’ai serré sa main avec force.
— Papa, pardonne-moi, je t’en prie.
Deux jours plus tard, je les ai accompagnés à l’école.

Lorsque Hugo est entré dans la classe, tous les enfants ont levé les mains en même temps. Élodie s’est placée devant eux et a commencé à reproduire les gestes que son grand-père lui avait enseignés.
Toute la classe lui a souhaité son anniversaire en langue des signes :
« Joyeux anniversaire, Hugo ! Nous sommes heureux que tu sois avec nous. »
Au début, le garçon est resté immobile, comme s’il n’osait pas croire ce qu’il voyait.
Puis son visage s’est éclairé d’un immense sourire et il s’est précipité vers Élodie.
Ce soir-là, ma fille s’est de nouveau endormie près de son grand-père. Mais lorsque je suis entrée dans la chambre, mon père n’a plus essayé de dissimuler quoi que ce soit.
Élodie a levé lentement la main et a fait bouger ses doigts.
— Ça veut dire : « Je t’aime, maman. »

J’ai reproduit son geste.
Puis j’ai regardé mon père.
Le secret qui m’avait tant effrayée n’était finalement qu’un des gestes les plus tendres que ma fille ait jamais accomplis.
Et cet homme âgé dont j’avais osé douter, ne serait-ce qu’un instant, ne faisait que lui apprendre à parler dans une langue qui n’a besoin ni de voix…
Ni d’ouïe.
Il suffit de vouloir comprendre l’autre.
Et d’avoir du cœur.