— Voilà.
Il resta silencieux un long moment. Dans la cour voisine, une débroussailleuse ronronnait.
— J’ai mal au dos depuis trois semaines, dit Claire d’une voix égale. La pommade me soulage tant que je ne me penche pas. Or ici, je ne fais que me pencher.
— Pourquoi tu ne me l’as pas dit ?
— Je te le dis maintenant.
* * *
La famille revint presque deux heures plus tard. Le coffre débordait de sacs. Sophie entra dans la cour avec le visage d’une femme qui venait de subir une catastrophe financière.
— Vous avez vu le prix des courses ?
— Oui, répondit Claire.
— Cinq cent quatre-vingts euros !
— Pour quatre personnes pendant une semaine, ce n’est pas excessif.
— Cinq cent quatre-vingts euros rien que pour la nourriture !
Marc transportait deux sacs sans dire un mot. Les garçons en portaient chacun un autre.
— Cette fois, vous êtes vraiment arrivés en invités, déclara Claire.
— Et avant, nous étions quoi ?
— Des pensionnaires. En pension complète.
Thomas renifla, amusé.
— Tante Claire, c’est drôle.
— Au moins, quelqu’un a compris.
* * *
Ce jour-là, tout le monde participa à la préparation du déjeuner.
Marc et les garçons allumèrent le barbecue. Sophie coupa les légumes. Julien éplucha les pommes de terre. Claire, elle, resta assise sur la véranda avec son café. Pour la première fois depuis toutes les visites de la famille, elle ne courut pas entre la cuisine et la table.
Une demi-heure plus tard, Sophie finit par ne plus tenir.
— Claire, tu ne vas pas nous aider ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que j’ai déjà préparé votre petit-déjeuner ce matin. Ma part de la journée est terminée.
Sophie ouvrit la bouche, mais Lucas intervint :
— Maman, je vais finir de couper les oignons.
Elle ne répondit pas.
* * *
Les deux premiers jours furent tendus. Sophie nettoyait ostensiblement uniquement ce qu’elle et les siens avaient utilisé. Puis elle comprit que personne ne comptait s’occuper du reste à sa place.
Après le dîner, leurs assiettes demeurèrent sur la table. Claire prit simplement son livre et monta dans sa chambre.
Le lendemain matin, la vaisselle se trouvait toujours au même endroit.
— Il y a les assiettes d’hier, annonça Sophie depuis la cuisine.
— Je sais.
— Pourquoi tu ne les as pas lavées ?
— Parce que ce n’est pas moi qui ai mangé dedans.
— Tu es sérieuse ?
— Tout à fait.
Une minute plus tard, le tintement de la vaisselle résonna dans la cuisine.
* * *
Le troisième jour, les garçons eurent envie de glaces.
— Tante Claire, vous en avez ?
— Non.
— Maman, donne-moi de l’argent.
Sans lever les yeux de son téléphone, Sophie répondit :
— Demandez à votre oncle Julien.
Claire posa son livre.
— Non.
— Quoi ?
— Il ne faut pas habituer les garçons à demander de l’argent à leur oncle alors que leurs parents sont assis juste à côté.
— Mais ce n’est qu’une glace !
— Justement. C’est une petite dépense. Achetez-la vous-mêmes.
Marc sortit son portefeuille plus vite que sa femme ne put répondre.
* * *
Étonnamment, le jeudi, la cour avait changé d’allure.
Thomas sortit la tondeuse et coupa l’herbe derrière la cuisine d’été, un endroit que Julien n’avait pas réussi à atteindre depuis deux ans. Lucas transporta du bois. Marc s’occupa du portail, qui s’était affaissé l’été d’avant. Il resserra les gonds et graissa même le loquet, qui cessa enfin de grincer.
— Je ne pensais pas qu’il savait faire tout ça, murmura Claire.
Julien sourit.
— Marc sait faire beaucoup de choses. Quand il ne se repose pas.
Le soir même, Marc vint trouver Claire près du puits.
— Écoute… je voulais m’excuser.
— Pour quoi ?
— Nous avons vraiment abusé en arrivant comme ça. Je le savais. Et je n’ai rien dit.
Claire haussa les sourcils.
— Chez nous, ça s’est toujours passé comme ça, poursuivit-il en haussant les épaules. Quand on allait chez quelqu’un, on nous servait à manger. Ma mère ne quittait jamais la cuisine, et tout le monde trouvait cela normal. Je ne me suis jamais demandé si c’était épuisant pour elle.
— Et maintenant ?
— Maintenant, j’ai épluché des pommes de terre pour six personnes et lavé la vaisselle.
— Quel héros.
— Ne te moque pas de moi.
* * *
Sophie tint bon plus longtemps que les autres. Ce ne fut que le samedi soir, à la veille du départ, qu’elle s’assit à côté de Claire sur la véranda. Elle gardait une tasse entre les mains, mais n’y avait pas touché.
— Tu m’en veux ?
— Non.
— Ne mens pas.
— Je ne t’en veux pas. Je suis fatiguée.
— Fatiguée de nous ?
— Fatiguée de la façon dont vous venez ici.
Sophie resta longtemps à regarder le poirier, sous lequel le matelas dégonflé était encore posé.
— Tu sais ce à quoi j’ai pensé hier ? À maman. Cette véranda était la sienne. Elle s’asseyait ici tous les soirs, quand tout le monde avait fini de manger. Elle tenait sa tasse de cette façon, les paumes ouvertes sur ses genoux.
— Je m’en souviens.
— À l’époque, je croyais qu’elle se reposait.
Sa voix trembla.
— Aujourd’hui, je me dis qu’elle n’avait simplement plus la force de se lever.
Claire ne répondit rien.