— Mais tu es un oiseau, Julien. Alors vole.
Je me dirigeai vers l’entrée et ouvris grand la porte.
— Au pire, retourne chez ta mère. Mireille dispose d’un véritable temple de l’art de trente-quatre mètres carrés.
— Je ne te pardonnerai jamais ! siffla ma belle-mère en arrachant son manteau du portemanteau. Tu finiras seule ! Avec ton chat ! Qui voudra de toi à trente-quatre ans, avec un caractère pareil ?
J’ai haussé les épaules.
— Être seule est beaucoup plus agréable que vivre avec des parasites.
Puis je regardai Sophie.
— Et retirez le peignoir.
Elle resta immobile.
— Pardon ?
— Mon peignoir. En coton de qualité. Je l’ai acheté pour moi, pas pour vos répétitions familiales.
Sophie renifla.
Elle ôta le peignoir.
Sous le tissu se cachaient un simple jean et un tee-shirt.
Elle abandonna le vêtement sur une chaise et sortit presque en courant dans le couloir.
Mireille la suivit.
Elle gardait la tête haute, comme si elle ne quittait pas un appartement étranger après une scène lamentable, mais un bal impérial.
Ses sandales orthopédiques gâchaient toutefois un peu l’effet.
Julien resta sur le seuil.
Il me fixa longuement avec une expression douloureuse.
— Tu es vraiment cruelle, Claire. Je pensais sincèrement que tu avais un cœur.
— J’en ai un.
J’ai désigné le meuble de l’entrée.
— Et, figure-toi, j’ai aussi un cerveau. D’après la soirée que nous venons de passer, c’est une combinaison assez rare. Laisse les clés.
Julien retira lentement son trousseau.
Il le posa sur le bois.
Les clés tintèrent.
Pour une raison que je ne saurais expliquer, ce bruit me sembla définitif.
Comme si quelqu’un venait de mettre un point final à une histoire que je m’étais obstinée à prolonger.
J’ai refermé la porte.
J’ai tourné la serrure une fois.
Puis une deuxième.
Et pour la première fois depuis trois ans, ce son me parut plus beau que n’importe quelle musique.
Je retournai aussitôt dans la cuisine.
Je me suis agenouillée près du radiateur.
— Moustache…
Le chat était recroquevillé, les oreilles rabattues.
Je l’ai sorti avec précaution de sa cachette et l’ai serré contre moi.
Il tremblait encore.
— C’est fini, mon petit. Tout est terminé.
J’ai enfoui le visage dans sa fourrure chaude.
— Plus personne ne te fera de mal. Demain, je t’achèterai le meilleur poisson. Et nous changerons les serrures.
Moustache se mit à ronronner faiblement.
J’ai mis la bouilloire en marche.
Quelques minutes plus tard, je me suis installée dans la cuisine avec une grande tasse de thé brûlant.
Les assiettes des intrus étaient toujours sur la table.
Mon peignoir abandonné reposait sur une chaise.
L’air sentait le hareng, les pommes de terre et le parfum de Sophie.
Pourtant, rien de tout cela ne m’agaçait plus.
Je ressentais une légèreté étrange, presque irréelle.
Comme si, pendant trois ans, j’avais porté sur le dos un sac rempli de pierres et que je venais seulement de comprendre que je pouvais le déposer.
Bien sûr, demain ferait mal.
Forcément.
Je regretterais les années perdues.
Je me reprocherais d’avoir fermé les yeux tant de fois sur ce qui était évident.
Je repenserais à toutes les excuses que j’avais trouvées à Julien.
À toutes les occasions où je m’étais répétée qu’une famille exigeait de la patience.
Je penserais à l’argent, au temps et à l’énergie consacrés à un homme qui considérait mes efforts comme quelque chose qui lui était naturellement dû.
Mais tout cela appartiendrait à demain.
Ce soir, autre chose venait de se produire.
Ce soir, je rentrais enfin chez moi.
Pas seulement après le travail.
Je rentrais à moi-même.
Mon téléphone vibra.
Un message de Sophie s’afficha.
« De toute façon, tu ne l’as jamais aimé ! »
Je fixai l’écran pendant quelques secondes.
Puis j’ai souri.
J’ai appuyé sur « Bloquer ».
Ensuite, j’ai ouvert mon application bancaire.
Julien avait encore accès à l’une de mes cartes.
Celle avec laquelle, depuis six mois, il réglait volontiers son carburant, ses courses, ses petites dépenses et ses interminables « imprévus ».
J’ai transféré le solde sur un compte d’épargne séparé.
J’ai réfléchi quelques secondes au nom à lui donner.
Puis j’ai écrit :
« Pour la mer ».
J’ai regardé le montant.
Il était tout à fait correct.
Suffisant pour une personne.

Ou, au maximum, pour une personne et un chat qui l’avait largement mérité.
— Moustache, ai-je appelé.
Le chat avait déjà surmonté sa frayeur. Assis sur le rebord de la fenêtre, il se léchait soigneusement la patte.
Il releva la tête.
— On dirait que nous allons commencer une nouvelle vie.
Moustache cligna lentement des yeux.
J’ai bu une gorgée de thé et souri.
— Et tu sais quoi ?

Derrière la fenêtre brillaient les lumières des appartements voisins. Une porte claqua dans le hall de l’immeuble. Peut-être que Julien expliquait encore à sa mère pourquoi le grand spectacle familial s’était achevé plus tôt que prévu.
Cela m’était complètement égal.
Je regardai ma cuisine silencieuse.
Mon chat.
La porte fermée.
Le compte bancaire portant l’intitulé « Pour la mer ».
— Cette nouvelle vie me plaît déjà.