Claire se levait à six heures du matin, alors que la nuit enveloppait encore la ville. Une douche rapide, un café avalé presque debout, son sac rempli de cahiers, puis elle courait attraper le bus afin d’arriver à l’heure pour son premier cours. À cette même heure, Julien dormait généralement encore, étendu de tout son long dans leur vaste lit. Sa journée de travail ne commençait qu’un peu avant dix heures, lorsque Claire avait déjà donné deux cours de mathématiques et s’apprêtait à en assurer un troisième.
Depuis trois ans, ils vivaient ensemble dans un grand appartement situé en plein centre-ville. Julien l’avait acheté bien avant de rencontrer Claire. Trois pièces, de hauts plafonds et d’immenses fenêtres panoramiques. Claire se souvenait encore de la première fois où elle avait franchi cette porte. À côté de cet appartement luxueux, son petit deux-pièces de la périphérie lui avait alors semblé presque minuscule.
Julien dirigeait une entreprise de construction qui lui rapportait des revenus élevés et réguliers. Les contrats, les chantiers, les négociations et les rendez-vous avec les investisseurs occupaient chacune de ses journées. Sa vie tournait autour des chiffres, des affaires et des conversations professionnelles.
Claire, elle, enseignait les mathématiques dans un collège ordinaire. Le soir, elle corrigeait des piles de copies et préparait bénévolement certains élèves aux examens. Elle n’avait jamais su refuser son aide à un enfant qui venait la chercher après les cours.
Au début, leur histoire avait été presque parfaite. Julien aimait la gentillesse de Claire, sa patience et cette étonnante facilité qu’elle avait à communiquer avec tous les enfants. Claire, de son côté, admirait son ambition, son assurance et sa détermination. Ils avaient longtemps cru se compléter à merveille : la douceur de Claire calmait l’impétuosité de Julien, tandis que son énergie semblait donner une direction à leur vie commune.
Puis, un peu plus d’un an après leur installation ensemble, quelque chose se mit à changer.
L’entreprise de Julien grandissait. Les contrats devenaient plus importants, les sommes engagées plus considérables, et son compte bancaire ne cessait de gonfler. En même temps, son orgueil prenait de plus en plus de place.
Claire choisit d’abord de ne pas voir les signes inquiétants. Elle préféra les minimiser.
Un soir, pendant le dîner, Julien lança soudain :
— Tu sais, je me demande parfois pourquoi tu continues à travailler. Avec ton salaire, tu ne pourrais même pas payer correctement les charges de l’appartement.
Claire lui adressa un sourire embarrassé sans répondre. Elle se dit qu’il était fatigué, ou qu’il avait simplement voulu plaisanter sans mesurer la portée de ses paroles.
Peu à peu, les remarques se multiplièrent.
Un soir, ils dînaient au restaurant avec quatre amis de Julien. La conversation portait sur un nouveau projet professionnel. Claire écoutait d’une oreille distraite en pensant aux cours du lendemain. Julien raconta une plaisanterie, tout le monde rit, puis il ajouta d’un ton faussement léger :
— Claire, elle, joue encore à la professeure dans son collège pendant que je fais vivre toute la maison.
Les rires fusèrent autour de la table.
Le visage de Claire s’embrasa. Elle baissa les yeux vers son assiette et serra sa serviette sous la table. Elle aurait voulu répondre, protester, dire quelque chose qui le remette à sa place, mais sa gorge se noua.
Une fois encore, elle se tut.
À la maison, elle tenta pourtant d’aborder le sujet.
— Julien, ça me fait mal quand tu parles de mon travail comme ça. Je fais de mon mieux, je…
— Oh, arrête, répondit-il sans quitter son ordinateur des yeux. Ce n’était qu’une blague. Tu prends tout beaucoup trop à cœur.
Avec le temps, Julien se mit à mépriser ouvertement l’opinion de Claire.
Lorsqu’ils commencèrent à réfléchir à leurs prochaines vacances, elle proposa le Portugal. Elle rêvait de découvrir ses vieux quartiers, ses églises anciennes et ses rues pleines de lumière.
Julien eut un sourire moqueur.
— C’est moi qui décide. C’est moi qui paie.
Ils partirent finalement en Espagne, dans un hôtel cinq étoiles que Julien choisit seul.
Claire ne protesta pas.
Quelques semaines plus tard, ils cherchèrent un nouveau canapé pour le salon. Claire lui montra un modèle clair, confortable et raisonnable.
Julien le regarda à peine.
— Je choisirai moi-même. Tu n’as aucun goût.
Il acheta finalement un immense canapé en cuir noir, hors de prix. Il était élégant et impressionnant, mais, en réalité, terriblement inconfortable.
Chaque fois que Claire essayait de parler de son comportement lorsqu’ils se retrouvaient seuls, Julien s’emportait.
— Tu te rends compte de tout ce que je fais pour toi ? Tu vis dans un superbe appartement, tu pars en vacances, tu t’habilles correctement ! Et toi, qu’est-ce que tu m’apportes en échange ? Ton salaire de deux mille deux cent cinquante euros ? C’est ridicule !
Claire se repliait un peu plus sur elle-même.