Les questions se bousculaient dans son esprit. Elles faisaient naître des images abominables et empoisonnaient son sang d’un mélange de colère, de dégoût et de chagrin.
Il n’eut pas le courage de lui parler immédiatement.
Pendant cinq jours interminables, Antoine devint un fantôme dans sa propre maison. Il se levait à cinq heures du matin pour partir travailler et ne rentrait qu’après vingt-deux heures. Il inventait n’importe quel prétexte professionnel, uniquement pour éviter de croiser le regard de Claire.
Elle remarqua évidemment son éloignement.
— Tu es fatigué ? lui demandait-elle.
— Oui.
Il répondait toujours par quelques mots brefs, avalant la rage qui lui brûlait la gorge.
Le dimanche suivant, une nouvelle épreuve l’attendait : un repas autour du barbecue chez Madeleine, la mère de Claire, dans le sud de la ville. Toute la famille s’était réunie pour célébrer la naissance du bébé, avec de la musique, des bouteilles de bière et des assiettes qui circulaient autour du gril.
L’ambiance était joyeuse.
Antoine, lui, avait l’impression de se rendre à son propre supplice.
Madeleine tenait fièrement le nouveau-né dans ses bras lorsqu’elle prononça la phrase qui le pétrifia :
— Quel adorable petit garçon ! Et comme il a le teint clair… Regardez donc ses cheveux blonds ! Claire, il tient ça de qui ? Toi et Antoine avez tous les deux la peau assez mate. Enfin, ce n’est pas grave, bien sûr…
Un silence de deux secondes tomba sur la terrasse. Puis certains oncles se mirent à plaisanter sur le livreur de lait et les histoires de famille.
Pour Antoine, ces deux secondes s’étirèrent comme une éternité d’humiliation publique.
Claire esquissa un sourire nerveux.
— Maman, il doit tenir de mes grands-parents paternels. Tu sais bien que la génétique peut être imprévisible.
Cette réponse, qu’Antoine trouva froide et cynique, fut l’étincelle qui mit le feu à sa colère.
Il sentit la rage lui brûler la poitrine. Il aurait voulu renverser le barbecue, fracasser les bouteilles et hurler à tous ces proches souriants que l’enfant n’avait pas une seule goutte de son sang.
Mais il serra les dents et ravala sa douleur en silence.
Continuer à faire semblant de ne rien voir devenait impossible.
La vérité allait forcément exploser.
Le mardi soir, la maison était plongée dans un silence pesant. Claire était assise sur le canapé et pliait des vêtements propres pour le bébé avec une tranquillité qui donna la nausée à Antoine. Elle paraissait douce, attentive, entièrement consacrée à sa famille.
À ses yeux, elle incarnait désormais l’hypocrisie parfaite.
— Claire, appela-t-il depuis le couloir.
Sa voix, grave et coupante, la fit sursauter.
— Il faut qu’on parle. Je ne peux plus supporter cette comédie une minute de plus.
Les mains de Claire s’immobilisèrent. Elle posa le petit vêtement sur la table et leva les yeux vers lui. Elle comprit immédiatement, à la violence de son regard, que quelque chose de terrible se préparait.
— Qu’est-ce qui se passe, mon amour ? Tu me fais peur. Tu es pâle comme un mort.
Antoine avança de deux pas. Ses poings étaient si serrés que ses jointures avaient blanchi.
— Il y a trois ans, j’ai subi une vasectomie.
Le petit vêtement que Claire tenait encore glissa lentement entre ses doigts et tomba au sol. La couleur quitta son visage en une fraction de seconde. Ses yeux s’écarquillèrent, frappés par une stupeur absolue.
— Quoi… Qu’est-ce que tu viens de dire ? murmura-t-elle comme si elle entendait une langue étrangère.
— Tu as très bien entendu ! cria Antoine. Je ne supportais plus de te regarder pleurer après trois fausses couches. Je suis allé dans une clinique, j’ai payé en liquide et je me suis fait opérer. Je ne t’ai rien dit parce que je ne voulais pas détruire le dernier morceau d’espoir auquel tu t’accrochais encore. Mais cela signifie, Claire, que cet enfant… ne peut pas être le mien.
Claire se leva brusquement. Son corps entier tremblait si violemment qu’elle dut s’appuyer contre le canapé pour ne pas tomber.
— Antoine… Non. C’est impossible. C’est une plaisanterie, n’est-ce pas ? Cela ne peut pas être vrai…
— J’ai fait analyser l’ADN du bébé, l’interrompit-il avec brutalité.
Il sortit son téléphone de sa poche et le lança sur le canapé.
— J’ai pris sa tétine il y a quelques semaines et je l’ai envoyée dans un laboratoire privé. Zéro pour cent, Claire. Zéro ! Regarde-moi et dis-moi ce que tu m’as fait. Dis-moi avec qui tu as couché !
Claire eut l’impression que tout l’air venait d’être arraché de ses poumons. Un cri déchirant sortit de sa gorge et les larmes se mirent à couler sur ses joues.
Mais ce n’était pas la réaction d’une femme prise en flagrant délit d’infidélité.
C’était la douleur d’une personne dont le cœur venait d’être transpercé par l’être qu’elle aimait le plus au monde.
— Je ne t’ai jamais trompé, espèce de lâche ! hurla-t-elle en frappant sa poitrine. Je le jure sur la vie de mon fils et sur la mémoire de mon père ! Tu es devenu fou si tu crois que j’aurais pu te faire une chose pareille !