Elle garda le dos droit jusqu’au bout.
Mais juste avant de franchir la porte, elle se retourna une dernière fois vers les enfants.
Juliette cacha encore davantage son visage contre Marion.
Léa, elle, la regarda sans bouger.
Claire fut la première à quitter la pièce.
Puis le silence envahit la maison.
Juliette se mit alors à pleurer.
Pas fort.
Et c’est précisément ce qui rendit ses sanglots plus douloureux.
On aurait dit qu’une chose minuscule venait enfin de se briser après avoir résisté trop longtemps à une pression continue.
Je m’agenouillai devant mes filles et sentis aussitôt la distance que j’avais créée entre nous.
Pas une distance physique.
Cette immense distance invisible qui apparaît lorsque des enfants cessent de croire que la vérité est en sécurité auprès de leurs parents.
— Pardonnez-moi, murmurai-je.
Ma voix se brisa dès le deuxième mot.
Les yeux de Léa se remplirent de larmes, mais elle les retint.
— Tu vas renvoyer Marion ?
— Non.
Je répondis trop vite, parce que je venais de comprendre ce qu’une seule seconde d’hésitation pouvait produire.
— Non, répétai-je plus lentement. Marion restera si elle le souhaite, et si vous le souhaitez toutes les deux.
Juliette s’écarta légèrement de Marion, juste assez pour pouvoir me regarder. Une marque rouge entourait encore son poignet. Les contours des doigts apparaissaient clairement sur sa peau. Ils s’effaceraient peut-être en une heure, mais je savais que, moi, je les verrais longtemps après.
— Elle disait que tu l’aimais plus que nous, chuchota Juliette, si bas que je faillis ne pas l’entendre.
La pièce sembla basculer autour de moi.
Marion s’accroupit à côté de nous.
— Les filles, allez avec Gabriel dans la cuisine. Madame Bérard vous prépare un chocolat chaud.
Juliette refusa de bouger tant que Marion ne lui eut pas promis de la rejoindre tout de suite. Léa ne se leva qu’après que je lui eus assuré que le téléphone resterait avec moi à chaque instant.
Quand elles furent parties, je demeurai au milieu du salon à contempler le désordre.
Des serviettes étaient éparpillées par terre. Un livre reposait ouvert, les pages contre le tapis. Sur le canapé, un lapin en peluche était assis, une oreille repliée vers l’arrière.
De petites traces.
Les traces ordinaires d’une vie quotidienne.
Celles que l’on néglige le plus facilement parce que, vues de loin, elles ne semblent jamais assez spectaculaires.
— Marion, demandai-je doucement, pourquoi n’es-tu pas venue directement me parler ?
Elle ne chercha pas à se défendre.
Cela me fit encore plus mal.
— J’ai essayé deux fois. La première, avant ton déplacement à Lyon. Claire a répondu à ton téléphone dans la cuisine et m’a dit que tu étais en pleine conversation importante. La seconde, la semaine dernière après le dîner. Léa a paniqué lorsqu’elle m’a vue me diriger vers ton bureau.
Je me rappelai cette soirée.
J’avais demandé à Léa pourquoi elle pleurait.
Elle m’avait répondu qu’elle était simplement fatiguée.
Et je l’avais crue.
Parce que c’était plus facile.
Marion ramassa le panier de serviettes renversé et le posa sur la table basse.
— Elles avaient peur que tu penses qu’elles essayaient de détruire ton couple. Lorsque Mademoiselle Delmas a commencé à parler d’objets disparus, j’ai compris ce qu’elle préparait. Si je l’avais accusée sans preuve, j’aurais perdu mon emploi.
Elle avait raison.
Dans des maisons comme la mienne, on croit spontanément les riches. Le personnel, lui, devient souvent le premier suspect.
Claire l’avait compris bien avant moi.
— J’aurais dû le voir, admis-je.
Marion regarda vers la cuisine, où les filles venaient de partir.
— Ce sont elles qui avaient besoin que tu le voies, répondit-elle. Ce n’est pas la même chose.
J’aurais voulu que ces paroles me soulagent un peu.
Elles n’y parvinrent pas.
Une dizaine de minutes plus tard, Gabriel revint.
— J’ai du nouveau, annonça-t-il. Claire est dans la chambre d’amis. Un agent se tient devant la porte. Toutes ses cartes d’accès sont désactivées. Ton avocat est déjà en route. Ton assistante a annulé le fleuriste, le traiteur et la réservation du jet privé pour le week-end à Saint-Tropez.
Il se tut un instant.
— Mais il y a autre chose. Tu devrais venir voir ton bureau.
Nous y allâmes ensemble.
Au premier regard, tout semblait normal.
Le fauteuil de cuir.
La vue sur les toits de Paris à travers la grande baie vitrée.
La bouteille de cognac qui brillait dans la lumière de l’après-midi.
Puis je remarquai que le tiroir central était entrouvert d’un centimètre.
À l’intérieur se trouvait un dossier que je n’avais certainement pas laissé là.
Il contenait un projet de modification de la structure patrimoniale familiale.
Le document n’était pas signé.
Mais des notes de Claire couvraient les pages, fixées sur de petits feuillets autocollants.
Elle avait surligné la clause prévoyant la gestion temporaire des biens s’il devait m’arriver quelque chose.
Elle avait également entouré les paragraphes concernant l’autorité sur l’emploi du temps des filles, leur scolarité et le personnel de la maison.