Désormais, elles représentaient une douleur que je ne lui avais finalement jamais offerte.
Un soir, ma voisine espagnole, Carmen, m’invita à une petite rencontre entre habitants de l’immeuble. Rien d’extraordinaire : du vin, du fromage et des conversations sur la terrasse. J’allais refuser. L’habitude de me cacher était encore très forte.
Puis j’ouvris l’écrin, pris le collier et le passai autour de mon cou.
Dans le miroir, je vis une femme que je n’avais pas regardée depuis très longtemps.
Pas la mère de Claire.
Pas la grand-mère des jumeaux.
Pas celle qui accourait régler les crises des autres.
Madeleine.
Une femme au dos droit, aux yeux fatigués, portant enfin un collier qui lui appartenait.
À la soirée, Carmen me dit :
— Elles sont magnifiques.
Je touchai les perles.
— C’était un cadeau.
— Pour quelqu’un ?
Je gardai le silence un instant.
Puis je souris.
— Pour moi, maintenant.
À cet instant, quelque chose se remit définitivement en place à l’intérieur de moi.
Onzième partie. Revenir, mais pas à l’ancienne vie
Six mois plus tard, Claire vint à Barcelone.
Elle ne débarqua pas sans prévenir. Elle m’écrivit d’abord pour me demander si elle pouvait venir. Elle acheta elle-même son billet et réserva sa chambre d’hôtel.
C’était important.
Nous nous retrouvâmes dans un café près de la cathédrale.
Elle avait changé. Il n’y avait plus son élégance brillante ni cette assurance qu’elle affichait autrefois. Ses cheveux étaient attachés simplement et elle portait très peu de maquillage. Dans ses mains, elle tenait un petit sac.
— Bonjour, maman, dit-elle.
— Bonjour, Claire.
Pendant quelques secondes, nous restâmes face à face, embarrassées comme deux parentes éloignées qui ne se seraient pas vues depuis des années.
Puis elle me tendit le sac.
— C’est pour toi. Ce n’est pas cher. J’ai simplement… choisi quelque chose moi-même.
À l’intérieur se trouvait un petit carnet à couverture de cuir.
— Pour tes notes, expliqua-t-elle. Tu as toujours aimé tout écrire.
Je passai la main sur la couverture.
— Merci.
Elle s’assit en face de moi.
— Je ne vais pas te demander de revenir.
Je relevai les yeux.
— C’est bien.
— Et je ne vais pas te demander d’argent.
— C’est encore mieux.
Elle eut un faible sourire, qui disparut presque aussitôt.
— Nous vendons la maison. Ce n’est pas à cause de toi. C’est à cause de nous. Nous n’arrivons plus à la garder. J’ai vendu la voiture. J’ai conservé le salon, mais j’ai déménagé dans un local plus simple, avec un loyer moins élevé. Avec Julien… nous vivons séparément.
Je ne dis rien.
— Je ne sais pas encore ce que je vais réussir à construire, continua-t-elle. Mais, pour la première fois, je comprends combien ma belle vie coûtait réellement.
— Cette découverte fait mal.
— Oui.
Son regard se posa sur mon collier.
— Les perles te vont très bien.
Je les effleurai.
— Je trouve aussi.
Claire baissa la tête.
— Je suis contente que tu ne me les aies pas données.
Ce fut alors, pour la première fois depuis longtemps, que je pris sa main.
Pas pour la sauver.
Pas pour payer à sa place.
Simplement pour la toucher.
Douzième partie. Une autre manière d’aimer
Nous ne sommes pas redevenues proches du jour au lendemain.
Cela n’existe pas.
Pendant trop longtemps, j’avais donné et elle avait pris. Trop de blessures s’étaient accumulées entre nous pour être effacées par un simple voyage et un petit carnet.
Pourtant, quelque chose avait changé.
Claire appelait moins souvent, mais ses appels étaient plus sincères. Elle ne disait plus : « Maman, c’est urgent », sans même demander si j’étais disponible. Elle commençait par :
— Est-ce que tu peux parler maintenant ?
Parfois je répondais :
— Non, je me promène.
Et elle disait :
— D’accord. Écris-moi quand tu auras le temps.
Les premières fois, je restai assise, presque stupéfaite après avoir raccroché. Je découvrais que le respect pouvait aussi s’entendre au téléphone.
Les jumeaux vinrent passer deux semaines chez moi durant l’été. Nous allâmes à la plage, apprîmes des mots espagnols et mangeâmes des glaces sur un banc. Un jour, Zoé me regarda et déclara :
— Mamie, tu es différente ici.
— Comment ça ?
— Tu as l’air légère.
Je ris.
— Peut-être que je n’ai simplement plus la valise des problèmes des autres sur le dos.
Hugo me demanda :
— Tu vas retourner à Marseille ?
Je contemplai la mer.
— En visite, oui. Pour y vivre, je ne sais pas.
Et c’était la vérité.
Un an plus tard, je vendis mon ancien appartement et achetai un petit logement en Espagne. Il n’avait rien de luxueux, mais il était à moi. Il était lumineux et possédait un balcon où deux pots de lavande trouvaient leur place.
Claire ne parla plus jamais de fuite.
Un jour, elle me dit :
— Maman, autrefois je croyais que l’amour consistait à venir sauver quelqu’un à chaque fois. Maintenant, je comprends que cette situation m’arrangeait et qu’elle était cruelle pour toi.
Je répondis :
— Et moi, je croyais que l’amour signifiait ne jamais rien refuser. Je comprends maintenant que dire non est parfois la seule manière de ne pas finir par détester son propre enfant.
Nous gardâmes le silence.
Puis elle murmura :
— Merci de ne pas m’avoir détestée.
Je regardai le téléphone, son prénom affiché sur l’écran, et, pour la première fois depuis très longtemps, je ne ressentis aucune douleur.
— Je t’aime, Claire. Mais maintenant, je m’aime aussi.

C’était une nouvelle manière d’aimer.
Pas un amour sacrificiel.
Pas un amour aveugle.
Pas une relation fondée sur un compte commun où la mère verse sans cesse pendant que la fille retire.
Un amour avec des limites.
Un amour qui me permettait de porter mes perles, de fermer ma porte, d’acheter un billet aller simple et de ne pas me retourner.
Le jour de mes soixante-dix ans, Claire m’envoya une carte.
On y voyait la mer.

À l’intérieur, elle avait écrit une seule phrase :
« Le plus beau cadeau, c’est que tu existes. Même si, désormais, tu t’appartiens. »
Je gardai longtemps la carte entre mes mains.
Puis je la posai sur la table, près de mon verre de vin et du téléphone qui ne reposait plus face contre le bois.
Il pouvait sonner.
Et moi, je pouvais choisir quand répondre.
Dans ce choix, enfin, il y avait ma vie.