Le matin qui suivit la réception de mariage était imprégné du parfum des fleurs fraîchement coupées, de fragrances coûteuses et d’un café déjà tiède. Les rayons du soleil traversaient les lourds rideaux de la chambre d’hôtel et dessinaient sur le sol et les murs de longues bandes dorées. La tenture retirée la veille reposait négligemment sur une chaise, tandis que les valises, à moitié ouvertes, attendaient encore d’être bouclées.
Claire s’était assise au bord du lit et observait en silence Julien. Il dormait toujours. Son visage paisible contrastait tellement avec l’agitation de la veille qu’il semblait presque impossible de croire qu’ils venaient de se marier. Dans quelques heures, ils devaient partir pour le voyage dont ils parlaient depuis des mois, celui qu’ils avaient imaginé ensemble jusque dans les moindres détails.
Soudain, le téléphone posé sur la table de nuit se mit à vibrer.
Claire le saisit aussitôt pour ne pas réveiller son mari. Sur l’écran s’affichait un numéro inconnu, provenant d’un service administratif. Elle se glissa jusqu’au balcon avant de répondre.
— Oui ?
— Madame Claire Morel ? Bonjour. Je vous appelle du service central de l’état civil où votre mariage a été enregistré hier, déclara une femme d’une voix officielle. Nous devons vous rencontrer d’urgence au sujet de vos documents d’enregistrement.
Le cœur de Claire se serra.
— Que s’est-il passé ?
— Une divergence importante a été découverte dans les fichiers nationaux lors de la vérification des informations. Votre présence est requise immédiatement.
— Mais nous partons aujourd’hui. Est-ce que cela ne peut pas attendre quelques jours ?
— Malheureusement, non. Et j’ai une autre demande à vous faire : venez sans monsieur Julien Morel. Ne lui parlez pas encore de cet appel.
Ces derniers mots firent naître en elle une inquiétude plus vive encore.
— Pourquoi ?
— Vous aurez toutes les explications sur place.
La communication s’interrompit.
Claire resta quelques instants immobile sur le balcon, le téléphone serré dans la main. Elle essayait de remettre de l’ordre dans ce qu’elle venait d’entendre, mais chaque seconde qui passait rendait son malaise plus profond.
Lorsqu’elle retourna dans la chambre, Julien était réveillé.
— Bonjour, ma femme, dit-il avec un sourire.
Ce simple mot, qui aurait dû la rendre heureuse, lui parut soudain beaucoup trop lourd à porter.
— Je dois sortir un moment, répondit-elle en s’efforçant de garder une voix naturelle. Il y a un problème urgent au travail. On me demande de signer quelques documents.
— Aujourd’hui ? Au lendemain de notre mariage ?
— Oui. On m’a assuré que ce serait très rapide.
— Alors je viens avec toi.
— Ce n’est pas nécessaire. Je vais régler ça et je reviendrai aussitôt.
Un peu plus tard, le taxi s’arrêta devant un bâtiment qu’elle connaissait parfaitement.
La veille encore, Claire y était entrée au milieu de la musique, des sourires et des félicitations. Elle avait franchi les mêmes portes, entourée de proches heureux, en croyant commencer une nouvelle vie.
Cette fois, elle passa par l’entrée réservée au personnel. Une sensation presque physique lui nouait l’estomac.
Les couloirs étaient presque déserts.
Dans le bureau numéro douze, une femme d’âge mûr l’attendait, un dossier épais posé entre les mains.
— Entrez, je vous en prie. Je m’appelle Nathalie Bernard.
Claire prit place en face d’elle.
— Expliquez-moi ce qui se passe.
La fonctionnaire garda le silence quelques secondes, puis ouvrit le dossier.
— Après l’enregistrement d’un mariage, une vérification automatique des données est effectuée dans plusieurs bases administratives.
— Et qu’est-ce que cette vérification a révélé ?
— Elle a fait apparaître un mariage antérieur toujours valide au nom de votre époux.
Claire ne comprit pas tout de suite la portée de la phrase.
— Pardon ?
— D’après les informations reçues ce matin, monsieur Julien Morel est officiellement marié à une autre femme.
La pièce sembla vaciller autour d’elle.
— Ce n’est pas possible.
Nathalie lui tendit une copie du document.
— Nous avons nous-mêmes espéré une erreur. C’est précisément pour cette raison que nous vous avons demandé de venir en personne.
Claire baissa les yeux sur la feuille. Une date d’enregistrement. Un nom. Le prénom d’une femme. Tout paraissait parfaitement officiel.
— Cela pourrait être un dysfonctionnement informatique ?
— C’est la première hypothèse que nous avons vérifiée. Malheureusement, les informations sont confirmées par plusieurs sources.
— Julien m’a pourtant juré qu’il n’avait jamais été marié.
— Dans ce cas, soit il ignorait réellement la situation, soit il vous l’a volontairement cachée.
Les mots furent difficiles à entendre.
En quittant le bureau, Claire resta longtemps assise dans le taxi sans demander au chauffeur de repartir. Elle ne se sentait pas capable de retourner à l’hôtel. Ses pensées s’entrechoquaient, et des détails qu’elle avait autrefois considérés comme insignifiants revenaient maintenant à la surface.